PAGE XIX
Je me suis appliqué à conserver aux acteurs que j'ai mis en scène les mœurs qui leur ont été données par la nature , ou tout au moins par l'opinion.
Les animaux, indépendamment de leurs mœurs réelles, observées et décrites par les naturalistes, ont des mœurs qui leur sont prêtées par le préjugé. Le fabuliste ne doit pas hésiter à profiter des ressources que lui offrent ces mœurs fictives, réelles en définitive pour ses lecteurs.
Le chant du cygne mourant a fourni un sujet de fable à La Fontaine, qui adoptait cette erreur en faveur de la moralité qu'il espérait en tirer. A son exemple , et dans le même intérêt, j'ai profité de la vieille opinion qui accordait au crocodile le don des larmes, à l'aigle la faculté de regarder fixement le soleil , et à l'ours le talent de former la figure de ses petits en les léchant. C'est user de la liberté que comporte le genre. Ce serait en abuser que de donner aux acteurs de l'apologue des mœurs opposées à celles qu'ils tiennent de la nature ou du préjugé. La faute du fabuliste en ceci ne serait pas moins grave que celle du poëte comique qui mettrait son personnage en contradiction avec le caractère qu'il lui aurait donné sur l'affiche.