‹ Fables et poésies diversesChapitre 2 sur 257 · DE L'APOLOGUE · texte numérisé non relu

DE L'APOLOGUE

Il reste peu de chose à dire sur l'apologue4. La Fontaine, dans une courte préface, a exposé avec simplicité le but vers lequel doit tendre le fabuliste 5 , et les moyens par lesquels il peut y parvenir. Après lui , Lamotte 6, dans une excellente dissertation , et Florian 7, dans un ingénieux discours, ont développé ce qu'il n'avait qu'indiqué , et dit ce qu'il avait laissé à dire. Enfin , grâce aux panégyristes , aux commentateurs , aux imitateurs de La Fontaine , les dissertations sur ce genre de littérature se sont tellement multipliées , que la matière semble à peu près épuisée.

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Mon intention n'est donc pas de donner ici une poétique de l'apologue , mais de faire connaître le système d'après lequel j'ai travaillé. Avant de l'exposer pourtant, je prie le lecteur de me permettre de lui présenter quelques idées générales.

Les deux premiers fabulistes de l'antiquité, Esope et Phèdre, étaient esclaves. On a conclu de là que l'apologue était né de l'esclavage ; c'est une erreur. Avant Phèdre, avant Esope même , des hommes libres s'étaient servis de l'apologue : cette manière cl'habiller la vérité fut de tout temps familière aux peuples de l'Orient ; la Bible en offre plusieurs exemples 8. Les prophètes , hommes indépendants s'il en fut , employaient , pour parler aux rois comme aux peuples, la parabole, qui n'est pas autre chose que l'apologue.

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L'apologue, dit-on, n'était qu'un déguisement à la faveur duquel la vérité circulait impunément sous les yeux du maître même qu'elle attaquait. Expliquons-nous : si l'on veut dire par là qu'enveloppée dans une allégorie, la vérité circulait sous les yeux du maître sans qu'il s'en fît l'application , on a tort, et cette opinion me paraît plusinjurieuse encore aux opprimés qu'aux oppresseurs : c'est rabaisser beaucoup la classe asservie que de refuser à ceux qui l'asservissent le degré d'intelligence accordé au commun des hommes. Mais si l'on se borne à dire que les ornements prêtés par le fabuliste à la vérité ont fait accueillir la vérité par les puissants même qu'elle devait le plus effaroucher , on peut avoir raison ; mais cela est applicable à tous les hommes.

Loin donc de penser que l'apologue soit l'ombre répandue sur une vérité, je pense

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que c'est la lumière jetée sur la vérité, avec un art qui la fait paraître sous l'aspect le plus favorable; je crois que c'est la forme à l'aide de laquelle on exprime le plus facilement une idée , la forme sous laquelle on la fait le plus facilement comprendre.

L'homme qui aura été ému par un récit, soit gai, soit pathétique, sera communément disposé à souffrir qu'on lui en fasse l'application ; bien plus, la majeure partie du temps , il se la sera faite lui-même pendant le récit , pour peu qu'il ne soit pas dénué de pénétration , et supposé, bien entendu , que le fabuliste ne manque pas de talent.

David épouse la femme d'Urie , de la mort duquel il était l'auteur. Nathan veut lui faire sentir l'énormité de ce crime. Quoique envoyé de Dieu, il croit devoir des ménagements à un roi

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«Il y avait , dit-il à David , deux hommes a dans une même ville , l'un était riche , « l'autre était pauvre. Le riche avait un « grand nombre de brebis et de bœufs. Le « pauvre n'avait rien du tout qu'une petite « brebis , qu'il avait achetée et nourrie , « qui était crue parmi ses enfants , en man- « géant de son pain , buvant de sa coupe , « et dormant dans son sein ; et il la chérisce sait comme sa fille. Un étranger étant « venu voir le riche , celui-ci n'a pas voulu « toucher à ses brebis , ni à ses bœufs , pour « lui faire festin ; mais il a pris la brebis « du pauvre, et l'a donnée à son hôte. »

« Vive Dieu! s'écrie David , celui qui a « fait une telle action est digne de mort. « Il rendra la brebis au quadruple , pour en « avoir usé delà sorte et n'avoir pas épargné « le pauvre. »

« C'est vous qui êtes cet homme, » répond

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le prophète au roi ravisseur , qu'il avait

amené à prononcer contre lui-même.

S'il se trouve des cas où l'apologue adoucit ce que la vérité peut avoir d'âpre pour l'homme puissant, en combien de circonstances ne sert-il pas à la faire comprendre à tant d'esprits bornés , ou paresseux , à l'intelligence desquels on n'arrive que par l'imagination ? Le poëte, l'orateur, le dissertateur même , ont continuellement recours aux comparaisons pour rendre plus sensibles les idées qu'ils ne croient pas suffisamment éclaircies par la démonstration. L'apologue est-il autre chose qu'une comparaison ? Quelle économie de paroles et de raisonnements n'obtient-on pas en l'employant avec les hommes ! 11 offre souvent le résumé de vingt chapitres ; il fait faire toutes les réflexions qu'on n'eût pas voulu lire.

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Un publiciste , pour démontrer l'avantage de la monarchie telle qu'elle existe aujourd'hui en France, sur la monarchie telle qu'elle existait sous les grands vassaux, fera un gros livre , qui ne sera pas compris de toutes les personnes qui le liront , si petit qu'en soit le nombre : substituez à ce livre l'apologue du Dragon à plusieurs têtes et du Dragon à plusieurs queues 10, et la vérité , aimable pour tous les esprits sous cette forme , grâce à elle aussi , se trouve à la portée de toutes les intelligences. L'apologue peut être comparé à ces estampes à l'aide desquelles on communique la science aux gens même qui ne savent pas lire.

La populace de Rome s'élève contre l'autorité du gouvernement. Le sénat , disaitelle , jouissait dans l'inaction du fruit de l'activité du peuple. Je doute que , dans la fermentation , cette populace eût consenti

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à entendre jusqu'au bout le péroreur qui, par des raisonnements , eût tâché de lui faire comprendre les rapports d'utilité établis par la constitution romaine entre les patriciens et les plébéiens , et l'intérêt qu'elle avait à les respecter. Ménénius, laissant les formes de la dialectique, raconte à ces forcenés l'histoire de la révolte des membres coiatre l'estomac ll. Fabuliste , il captive l'attention qu'orateur il n'eût pas obtenue ; il fait comprendre, en amusant , ce qu'en raisonnant il n'eût pas eu le loisir de démontrer. Les esprits s'éclairent, les haines se calment, chacun se résigne : un apologue rétablit l'ordre dans la république.

L'apologue, en cette circonstance, éclaire l'ignorance; il en est d'autres où il éclaire les hommes instruits.

Une illustre compagnie, trop perlée de toul temps à donner aux gens de qualité

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les places qu'elle doit aux hommes de lettres, inclinait à disposer d'un fauteuil en faveur d'un grand seigneur. Patru , d'un tout autre avis que ses confrères , les prie de surseoir à l'élection , et improvise cet apologue : « Un ancien Grec avait une lyre « admirable ; il s'y rompit une corde : au « lieu d'en remettre une de boyau , il en «voulut une d'argent ; et la lyre, avec sa « corde d'argent, perdit son harmonie l\ » Le résultat du scrutin prouva que l'académie française n'avait pas moins d'intelligence que le peuple romain.

Les conteurs ont toujours exercé une grande influence sur les assemblées ; aussi voyons-nous plusieurs grands hommes de l'antiquité recourir aux fables l5 , par le seul intérêt quelquefois de tirer l'attention de l'auditoire de la léthargie où elle tombe si facilement. Démosthènes , en pareil cas ,

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invente le conte de V Ombre de Vâne x'\ C'est en empruntant un moment l'art d'Ésope, que le prince des orateurs parvient à réveiller chez les Athéniens le soin des plus grands intérêts de l'état.

L'apologue étant employé communément pour rendre une vérité plus sensible ; il ne peut être écrit avec trop de simplicité. Ce n'est pas pour une seule classe de lecteurs, mais pour les lecteurs de toutes les classes que le fabuliste écrit ; il doit donc se maintenir à la portée de la raison commune. Mais cette simplicité n'exclut pas la variété des tons : le fabuliste peut les prendre tous, depuis le plus élevé jusqu'au plus familier, suivant la nature des sujets qu'il traite. Ainsi La Fontaine, toujours simple, écrit d'un ton bien différent la fable du Chêne et du Roseau y et celle du Pot au lait.

C'est en cela seulement qu'il peut être

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imité. Quant à ce caractère naïf qui répand sur ses écrits un charme si particulier , il y aurait folie à prétendre le reproduire ; c'est un don qui tenait à la nature de son esprit ; tout homme qui a tenté de le donner à ses fables n'a fait, jusqu'à présent, que substituer la niaiserie à la naïveté.

Ce en quoi il faut imiter La Fontaine , c'est en ce qu'il n'a imité personne. Esope, Phèdre, à qui il a emprunté des sujets , n'ont point été ses modèles , quelque désir qu'il ait eu de conformer son style au leur ; et c'est parcequ'il n'y a pas réussi , qu'en dépit de lui-même il s'est placé au-dessus d'eux l5. Je ne pense pas que le fabuliste qui s'abandonnera aux impulsions de son génie obtienne jamais de pareils avantages sur La Fontaine; mais du moins pourra-t-il se placer au premier rang derrière cet homme aussi dangereux à imiter que difficile à

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égaler. C'est à cette méthode que Florian doit l'honorable réputation qu'il s'est acquise dans un genre où il ne semblait plus possible d'en obtenir ; c'est à elle aussi que M. Ginguené l6, à qui tant de genres de littérature étaient familiers, doit le succès constant de ses fables , auxquelles son talent a donné la physionomie qui lui est propre. Pourquoi n'en serait-il pas de l'apologue comme des autres genres de littérature , dans lesquels la supériorité n'est pas exclusivement réservée à une seule manière ?

Dans la tragédie, par exemple, Racine, si différent de son rival , s'est placé au premier rang à côté de Corneille , qui semblait ne pas pouvoir souffrir ce partage; et Voltaire, différent de l'un et de l'autre, s'est élevé à leur hauteur, et siège au milieu d'eux. Gardons-nous donc de prononcer qu'il n'y ait qu'une seule manière de bien

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faire l'apologue; et ressouvenons-nous que ceux des tragiques qui rivalisent Corneille ne sont pas ceux qui lui ressemblent.

L'on n'inférera pas, j'espère, de ces réflexions, que je pense que quelqu'un se soit placé auprès de La Fontaine. C'est une possibilité et non une réalité que je discute

Que conclure de ces observations relativement au recueil qu'elles précèdent? Que les fables dont il se compose n'ont été faites à l'imitation de personne. Quand je ne sais quelle circonstance m'amena à m'essayer dans ce genre de composition , des rapports nouveaux que je crus apercevoir entre les objets, et desquels il me semblait possible de déduire une moralité piquante, me déterminèrent à tenter quelques essais. L'apologue a pris peut-être sous ma plume un caractère plus épigrammatique , mais par

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cela , du moins , une physionomie particulière ; et c'est ce qui m'enhardit à publier ceux-ci. A un seul près 17, j'ai inventé tous mes sujets : ce n'est pas un avantage auprès de La Fontaine , qui par son style est inventeur; mais peut-être en est-ce un auprès de tant d'autres fabulistes, qui n'ont inventé ni leurs sujets ni leur style. Quant à la proportion que l'on devait donner à l'apologue , je n'ai pas pris de parti exclusif; elle doit être réglée, ce me semble, sur la nature de la matière. La concision peut être un défaut dans telle circonstance , comme la prolixité dans telle autre : ce que j'ai tâché d'éviter , c'est l'obscurité et la diffusion , la négligence et la recherche. Dieu veuille que j'y aie réussi!

Je me suis appliqué à conserver aux acteurs que j'ai mis en scène , les mœurs qui leur ont été données par la nature , ou

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tout au moins par l'opinion18. Cette exactitude me semble indispensable pour la clarté. J'ai conservé aussi cette exactitude quand j'ai mis en action des êtres inanimés, soit naturels , soit artificiels. Ces êtres ou reçoivent des propriétés de la nature , ou sont fabriqués par l'art pour des usages auxquels ils sont propres exclusivement. Leurs aptitudes sont les mœurs d'après lesquelles il faut les faire agir ou raisonner* Je ne crois pas enfin devoir me justifier d'avoir employé des acteurs de cette espèce : il n'y a pas un fabuliste qui, en dépit d'Aristote19, n'ait usé de cette liberté avant moi. J'en trouve des exemples , non seulement dans Esope, dans Phèdre, dans La Fontaine, mais même chez ceux de leurs successeurs qui ont apporté le plus d'application à se garantir des défauts de ces maîtres , dont ils ne pouvaient égaler les beautés, et parmi

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eux se trouvent des hommes d'un excellent

jugement.

Une partie de ces pièces a été entendue avec bienveillance dans des séances publiques de l'Institut. Accueillies favorablement, lorsqu'elles ont été publiées isolément, puissent-elles , réunies , obtenir la même indulgence! Je n'ose m'en flatter. Ce dont je me flatte, du moins, c'est que la critique, dont le talent doit être l'objet, ne s'étendra pas aujourd'hui jusque sur les intentions. L'apologue , comme la comédie , porte sur des généralités : celui-là serait calomniateur qui transformerait en satires personnelles les traits de satire générale dont j'ai cru pouvoir assaisonner mes fables.

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