‹ Fables et poésiesChapitre 156 sur 355 · LES DEUX RIVAGES · texte numérisé non relu

LES DEUX RIVAGES

Je veux , toujours fidèle au rôle de conteur, Rimer en quelques vers l'histoire

208 LIVRE VIH.

Dont le doux souvenir occupe ma mémoire. Le long d'une rivière au murmure enchanteur ,

Coula mon enfance inquiète ; Confondus sur les bords , saules et peupliers 0/Traient au rossignol , aux amants, au poète,

Leurs ombrages hospitaliers.

Mille fleurs embaumaient tes deux rives égales , Et des chantres ailés les laveuses rivales Envoyaient aux échos leurs naïves chansons. Mais voilà tout à coup , j'avais seize ans à peine , Qu'arrivent par centaine Charpentiers et maçons.

Les braves compagnons , se mettant à l'ouvrage , D'arbres en un instant dépouillent un rivage : Les brouettes , les pieux, les haches, les marteaux Bâtissent un canal pour maîtriser les eaux , Au sommet du talus disposent un passage Pour les bœufs remorqueurs qui traînent les bateaux. Avide de trésors , moins que de renommée , .l'ai quitté, depuis lors , et mon pays natal ,

Et sa rivière bien-aimée.

Puisse le positif , à nos rêves fatal , N'avoir pas enlevé , d'une main trop puissante , La dernière harmonie et la dernière plante

Du domaine de l'idéal t

Le cours de notre vie a toujours deux rivages ; Tous deux , dans notre enfance , et fleuris et joyeux , Sont pleins de doux pensers , de chants insoucieux. Plus tard, sur une rive étendant leurs ravages,

L'intérêt, les besoins et tes prévisions Emportent la moitié de nos illusions.

Heureux , quand la vieillesse arrive , Si quelques fleurs encor restent sur l'autre rive î

XÏV

Page 1