A MADAME HARVEY
Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens; Avec cent qualités trop longues à déduire, Une noblesse d'ame, un talent pour conduire
Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre, et le dou d'être amie Malgré Jupiter même et les temps orageux, Tout cela méritoit un éloge pompeux :
Il eu eut été moins selon votre génie; La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie. J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
1 Elisabeth Montaigu, veuve du chevalier Harvey, mort à Constantinople au service de Charles IL Madame Harvev eut beaucoup de paît aux divers changements de ministère qui eurent lieu sous le règne de ce. roi, et elle contribua fortement à attirer en Angleterre la duchesse de Mazarin , dont elle étoit devenue l'amie. En 16S3 madame Harvey vint à Paris , et La Fontaine eut souvent occasion de la voir chez milord Montaigu, son frère, ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour de France. Madame Harvev mourut en 1702.
En faveur de votre patrie :
Vous l'aimez. Les Anglois pensent profondément ; Leur esprit, en cela, suit leur tempérament; Creusant clans les sujets, et forts d'expériem i s, Ils étendent partout l'empire des sciences. Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour : Vos gens, à pénétrer, l'emportent sur Les antres;
Même les chiens de leur séjour
Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.
Vos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver
Par un d'eux, qui, pour se sauver,
Mit en usage un stratagème Non encor pratiqué, de^ mieux imaginés.
Le scélérat réduit en un péril extrême,
Va presque mis à bout par ces chiens au bon nez.
Passa près d'un patibulaire1.
Là, des animaux ravissants, Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire, Pour l'exemple pendus, instruisoient les passants. Leur confrère, aux abois, entre ces morts s'arrange. Je crois voir Annibal, qui, pressé de^ Romains, Met leur chef en défaut, ou leur donne le change, Et sait, en \ieux renard, s'échapper de leurs mains.
Les clefs de meute2, parvenues
1 C'est-à-dire près d'une potence.
2 Terme de vénerie, pour d^?i{[ner les chiens qui relèvent de défaut les autres chiens accoutumés à les suivre.