‹ Fables (volume 2)Chapitre 32 sur 193 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

La nature ordonna ces choses sagement : J'en dirai quelque jour les raisons amplement. J'aperçois le soleil : quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour : Mais si je le voyois là-haut dans son séjour, Que seroit-ce à mes yeux que l'oeil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur ; Sur l'angle et les côtés ma main la détermine. L'ignorant le croit plat; j'épaissis sa rondeur : Je le rends immobile ; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mou ame , en tonte occasion, Développe le vrai caché sous l'apparence;

Je ne suis point d'intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts, Ni mon oreille1, lente à m'apporter les sons. Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux , moyennaut ce secours , Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune, Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être? non. D'où vient donc cet objet? Quelques lieux iuégaux font de loin cet effet. La lune nulle part n'a sa surface unie :

1 Ni avec mon oreille. Ellipse.

Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie,

L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent

Un homme, un bœuf, un éléphant.

Naguère l'Angleterre y vit chose pareille. La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau:

Et chacun de crier merveille.

Il étoit arrivé là-haut un changement Qui présageoit sans doute un grand événement. Savoit-on si la guerre entre tant de puissances N'en étoit point l'effet? Le monarque accourut: Il favorise en roi ces hautes connoissances. Le monstre dans la lune à sou tour lui parut. C'étoit une souris cachée entre les verres: Dans la lunette étoit la source de ces guerres. On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François ' Se donner, comme vous, entiers à ces emplois? Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire : C'est à nos ennemis de craindre les combats, A nous de les chercher, certains que la Victoire , Amante de Louis , suivra partout ses pas. Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.

Même les Filles de Mémoire Nenousontpointquittés; nous goûtons des plaisirs :

1 L'Angleterre étoit en paix avec toutes les puissances, tandis que la France faisoit à la fois la guerre à la Hollande, à l'Espagne, et h l'Empire.

Page 1