‹ Fables (volume 3)Chapitre 20 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

En renouvelle la matière. Ces animaux , dit-il, sont germains du renard.

Jamais la guerre avec tant d'art

Ne s'est faite parmi les hommes ,

Non pas même au siècle où nous sommes. Corps-de-garde avancé , vedettes , espions , Embuscades , partis , et mille inventions D'une pernicieuse et maudite science , Fille du Styx, et mère des héros ,

Exercent de ces animaux

Le bon sens et l'expérience.

Pour chanter leurs combats, rAchéron nous devroit

Rendre Homère. Ah 1 s'il le rendoit, Et qu'il rendit aussi le rival d'Ëpicure, * Que diroit ce dernier sur ces exemples-ci ? Ce que j'ai déjà dit : qu^aux bètes la n?ture Peut par les seuls. ressorts opérer tout ceci ;

Que la mémoire est corporelle ; Et que , pour en venir aux exemples divers

Que j'ai mis en jour dans ces vers ,

L'animal n'a besoin que d'elle.

L'objet , lorsqu'il revient , va dans son magasin

Chercher, par le même chemin ,

L'image auparavant tracée , Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

Sans le secours de la pensée ,

Causer un même événement.

Nous agissons tout autrement :

* Detcirltt

La volonté noas détermine, Non l'objet , ni rinfltÎDCt. Je parle, je chemine :

Je sens en moi certain agent ;

Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.

11 est distinct dn corps, se conçoit nettement,

Se conçoit mieux que le corps même :

De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.

Mais comment le corps l'entend-il ?

C'est là le point. Je vois l'outil Obéir à la main : mais la main » qui la guide? Eh 1 qui guide les cieux et leur course rapide? Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps. Un esprit vit en nous , et meut tous nos ressorts ; L'impression se fait : le moyen , je l'ignore ; On ne l'apprencf qu'au sein de la Divinité ; Et, s'il faut en parler avec sincérité,

Descartes l'ignoroit encore.

Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux : Ce que je sais, Iris , c'est qu*en ces animaux

Dont je viens de citer Fexemple , Cet esprit n'agit pas ; l'homme seul est son temple. Aussi faut-il donner à l'animal un point

Que la plante après tout n'a point :

Cependant la plante respire.

Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?

Deux rats cberchoient leur vie ; ils trouvèrent un œuf.

Le dfné suiBsoit à gens de cette espèce :

Il n*étoit pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf.

124 LIVRE X, FABLE h

Pleins d'appétit et d'allégresse, Ils alloient de leur œaf manger chacnn sa part. Quand an quidam parut : c'étoit maître renard ;

Rencontre incommode et fAcheuse :

Car comment sauver l'œuf? Le bien empaqueter ; Puis des pieds de devant ensemble le porter,

Ou le rouler , ou le traîner :

C'étoit chose impossible autant que hasardeuse.

Nécessité l'ingénieuse

Leur fournit une invention.

Comme ils pouvaient gagner leur habitation , L'écornifleur étant à demi-quart de lieue , L'un se mit sur le dos , prit l'œuf entre ses bras ; Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas.

L'autre le traîna par la queye.

Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit.

Que les bêtes n'ont point d'esprit !

Pour moi , si j'en étois le maître , Je leur en donnerois aussi bien qu'aux enfants. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connottre.

Par un exemple tout égal ,

J'attribuerois à l'animal , Non point une raison selon notre manière , Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort : Je subtiliserois un morceau de matière , Que l'on ne pourroit plus concevoir sans effort , Quintessence d'atome , extrait de la lumière , Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor

Que le feu ; car en6n , si le bois fait la flamme , La flamme , en s'épurant , peut-elle pas de Tame Nous donner quelque idée ? Et sortril pas de l'or Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage Capable de sentir, juger, rien davantage,

Et juger imparfaitement ; Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument.

A regard de nous autres hommes , Je ferois notre lot infiniment plus fort ;

Nous aurions un double trésor :

L'un, cette ame pareille en tous tant que nous sommes.

Sages, fous, enfants, idiots, HAtes de l'univers sous le nom d'animaux ; L'autre , encore une autre ame , entre nous et les anges

Commune en un certain degré ;

Et ce trésor à part créé Suivroit parmi les airs les célestes phalanges , Entreroit dans un point sans en être pressé. Ne finiroit jamais , quoique ayant commencé :

Choses réelles , quoique étranges.

Tant que l'enfance dureroit , Cette fille du ciel en nous ne paroltroit

Qu'une tendre et foible lumière :

L'organe étant plus fort, la raison perceroit

Les ténèbres de la matière ,

Qui toujours envelopperoit

L'autre ame imparfaite et grossière.

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L'Homme el la Couleuvre.*

Un homme vit une couleuvre :

Ah I méchante , dit-il , je m'en vais faire une œuvre

Agréable à tout l'univers !

A ces mots l'animal pervers

( C'est le serpent que je veux dire , Et non l'homme : on pourroit aisément s'y tromper ) , A ces mots le serpent , se laissant attraper , Est pris , mis en un sac ; et ce qui fut le pire , On résolut sa mort, fût-il coupable ou non. A6n de le payer toutefois de raison ,

L'autre lui fit cette harangue :

Symbole des ingrats 1 être bon aux méchants , C'est être sot ; meurs donc : ta cdère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le serpent en sa langue , Reprit du mieux qu'il put : S'il falloit condamner

* Livre des Itmiéres. — Contes de Bidpal el de Lokman, l'Homme et la Couleuvre.

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Toas les ingrats qui sont au monde ,

A qui pourroit-on pardonner ?

Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde Sur tes propres levons ; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains , tranche-les ; ta justice , C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :

Selon ces lois , condamne-*moi ;

Mais trouve bon qu'avec franchise

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des Ingrats Ce n'est point le serpent, c'est Vbomme. Ces paroles Firent arrêter l'autre ; il recula d'un pas. Enfin 11 repartit : Tes raisons sont frivoles. Je pourrois décider , car ce droit m'appartient ; Mais rapportons-nous^n. Soit fait , dit le reptile. Une Tache étoit là : l'on l'appelle ; elle vient : Le cas est proposé. C'était chose facile : Falloit-il pour cela, dit^le , m'appeler? La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler? Je nourris celui-ci depuis longues années ; Il n'a sans mes bienfaits passé, nulles journées ; Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé , que les ans

Avoîent altérée ; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il vouloit encor me laisser pattre I Mais je suis attachée : et si j'eusse eu pour maître Un serpent , eût-il su jamais pousser si loin

L'ingratitude ? Adieu : j*ai dit ce que je pense. L'homme , tout étonné d'une telle sentence , Dit au serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit ! C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit. Croyons ce bœuf. Croyons , dit la rampante bête. Ainsi dit , ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tète ,

n dit que du labeur des ans Pour nous seuls H portoit les soins les plus pesants , Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui , revenant sur soi , ramenoit dans nos plaines Ce que Cérès nous donne , et vend aux animaux ;

Que cette suite de travaux Pour récompense avoit , de tous tant que nous sommes , Force coups, peu de gré : |mis, quand il étoit vieux. On croyoit l'honorer chaque fois que les honmics Achetoient de son sang l'indulgence des dieux. Ainsi parla le bœut L'homme dtt : Faisons taire #

Cet ennuyeux dédamateur ; Il cherche de grands mots , et vient ici se faire ,

Au lieu d'arbitre, accusateur.

Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge , Ce fut bien pis encore. Il servoit de refuge Contre le chaud , la pluie , et la fureur des vents ; Pour nous seuls il omoit les jardins et les champs : L'ombrage n'étoit pas le seul bien qu'il sût faire ; n courboit sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattoit : c'étoit là son loyer; Quoique Y pendant tout l'an, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps , ou du fruit en automne ,

L*ombre Tété, Thiver les plaisirs du foyer. Que ne rémondoit-on , sans prendre la cognée? De son tempérament, il eût encor vécu.

L'homme , trouvant maavais que Ton Teùt convaincu , Voulut à toute force avoir cause gagnée. Je suis bien bon , dit-il , d'écouter ces gens-là ! Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs , tant qu'il tua la béte.

On en use ainsi chez les grands :

La raison les offense ; ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens, Et serpents.

Si quelqu'un desserre les dents , C'est un sot. J'en conviens : mais que faut-il donc faire ?

Parler de loin , ou bien se taire.

La Tortue et les deux Canards/

Une tortae étoit, à la tête légère, Qui , lasse de son trou , voulut voir le pays. Volontiers on fait cas d*une terre étrangère ; Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux canards, à qui la commère

Communiqua ce beau dessein , Lui dirent qu'ils avoient de quoi la satisfaire.

Voyez-vous ce large chemin ?

Nous vous voiturerons , par l'air , en Amérique ;

Vous verrez mainte république , Maint royaume , maint peuple ; et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez. Ulysse en fit autant. On ne s'attendoit guère

De voir Ulysse en cette affaire.

La tortue écouta la proposition.

* Livre des lumières. — Contes de Bidpaî el de Lokman . le* deux Canards et la Tortue

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