‹ Fables (volume 3)Chapitre 41 sur 54 · D'EPHESE · texte numérisé non relu

D'EPHESE

Je disois : Hélas ! c*est dommage !

Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela I A ce discours flatteur la dame s'éveilla. Le dieu qui fait aimer prit son temps, il tira Deux traits de son carquois : de Tun il entama Le soldat jusqu'au vif; l'autre eflOeura la dame. Jeune et belle , elle avoit sous ses pleurs de Téclat ;

Et des gens de goût délicat Auroient bien pu l'aimer, et même étant leur femme. Le garde en fut épris : les pleurs , et la pitié ,

Sorte d'amour ayant ses charmes, Tout y fit ; une belle , alors qu'elle est en larmes ,

En est plus belle de moitié.

Voilà donc notre veuve écoutant la louange , Poison qui de l'amour est le premier degré :

La voilà qui trouve à son gré Celui qui le lui donne. Il fait tant qu'elle mange : n fait tant que de plaire, et se rend en effet Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait :

Il fait tant enfin qu'elle change ; Et toujours par degrés , comme l'on peut penser. De l'un à l'autre il fait cette femme passer.

Je ne le trouve pas étrange , Elle écoute un amant, elle en fait un mari. Le tout au nez du mort qu'elle avoit tant chéri. Pendant cet hyménée , un voleur se hasarde D'enlever le dépôt commis au soin du garde : Il en entend le bruit , il y court à grands pas ;

Mais en vain , la chose étoit faite.

Il revient au tombeau conter son embarras ,

98k LA MATRONE D'ÉPHÈSE.

Ne sachant où trouver retraite.

L'esclave alors lui dit, le voyant éperdu :

L'on vous a pris votre pendu ?

Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce? Si madame y consent, j'y remédierai bien.

Mettons notre mort en la place ,

Les passants n'y connottront rien.

La dame y consentit. 0 volages femelles ! La femme est toujours femme. Il en est qui sont belles ;

Il en est qui ne le sont pas :

S'il en étoit d'assez fidèles ,

Elles auroient assez d'appas.

Prudes, vous vous devez défier de vos forces : Ne vous vantez de rien. Si votre intention

Est de résister aux amorces , La nôtre est bonne aussi : mais l'exécution Nous trompe également ; témoin cette matrone.

Et , n'en déplaise au bon Pétrone , Ce n'étoit pas un fait tellement merveilleux , Qu'il en dût proposer l'exemple à nos neveux. Cette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire , Qu'au dessein de mourir, mal conçu, mal formé.

Car de mettre au patibulaire

Le corps d'un mari tant aimé , Ce n'étoit pas peut-être une si grande affaire ; Cela lui sauvoit l'autre : et , tout considéré , Mieux vaut goujat debout , qu'empereur enterré.

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