M VUE XII
Quand il en auroit eu, ç auroit été tout u i : Le nez royal fut pris comme un nez du commun. Dire des courtisans les clameurs et la peine Seroit se consumer en efforts impuissants. Le roi n'éclata point : les cris sont indécents
A la majesté souveraine.
L'oiseau garda son poste : on ne put seulement
Hâter son départ d'un moment.
Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente, Lui présente le leurre ^, et le poing-, mais en vain.
On crut que jusqu'au lendemain Le maudit animal à la serre insolente
INiclieroit là malgré le bruit, Et sur le nez sacré voudroit passer la nuit. Tâcher de l'en tirer irritoit son caprice. Il quitte eii'm le roi, qui dit : Laissez aller Ce milan, et celui qui m'a cru régaler. Ils se sont acquittés tous deux de leur office. L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois : Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois,
Je les affranchis du supplice.
ï Terme de fauconnerie. Le leurre est un morceau de cuir rou^fe, façonné en forme d'oiseau, auquel on attache de quoi man(}er, et dont les fauconniers se servent pour rappeler les oiseaux de fauconnerie lorsqu'ils ne viennent pas à la réclame.
2 Pour qu'il vienne se placer dessus. C'est ce qui s'appelle réclamer en terme de fauconnerie.
Et la cour d'admirer. Les courtisan» ravis
Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
Bien peu, même des rois, prendroient un tel modèle.
Et le veneur l'échappa belle :
Coupables seulement, tant lui cpie l'animal, D'ignorer le danger d'approcher trop du maître :
Ils n'avoient appris à connoître Que les hôtes des bois ; étoit-ce un si grand mal?
Pilpay fait près du Gange arriver l'aventure
Là, nulle humaine créature Ne touche aux animaux pour leur sang épancher : Le roi même feroit scrupule d'y toucher. Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
N'étoit point au siège de Troie?
Peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros
Des jjIus huppés et des plus hauts; Ce qu'il fut autrefois il ])ourra l'être encore.
Nous croyons, aj^rès Pythagore, Qu'avec les animaux de forme nous changeons;
• Var. Au lieu de ce vers, on trouve ceux qui suivent dans les éditions prccjidemnîent citées. L'auteur les a retranchés.
Si je craignois quelque censure, Je cilerois Pilpay toucliant celte aventure. Ses récils en ont l'air : il me seroit aisé De la tirer d'ua lieu par le Gan{je arrosé.
Là, uulitt humaine créature) etc.
LIVRR XII.
Tantôt milans, tantôt pij^eons , Tantôt luiinains , p iis ^olatilles^ Ayant dans les airs leurs familles.
Comme l'on conte en deux façons L'accident du chasseur, voici l'autre manière :
Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on, A la chasse un milan ( ce qui n'arrive {>uère),
En voulut au roi faire un don ,
Comme de chose singulière.
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans; C'est le non plus ultra de la fauconnerie. Ce chasseur perce donc un (jros de courtisans , Plein de zèle , échauffé , s'il le fut de sa vie.
Par ce parangon ^ des présents
* Volatille se dit seulement des oiseaux bons à manger. La nécessité de la rime a forcé La Fontaine d'employer ce mot au lieu de celui de volafile. Ce dernier mot sert k désigner tout animal qui vole , ou les oiseaux en général. Du temps de notre poëte, ces deux mots, quoique presque semblables, avoient la n)éme signification qu'ils ont aujourd'hui, et n'étoient nullement synonymes. (W.)
2 31odèle parfait. On disoit autrefois plus communément paragon. On trouve ce mot dans Nicot, qui le définit ainsi : u C'est une chose si excellemment parfaite, <« qu'elle est comme une idée, un sep, un estelon à tou- « tes les autres de son espèce, et lesquelles on rapporte f et compare à luy pour savoir à quel degré de perfec-
Il croyoit sa fortune faite ,
Quand l'animal porte-sonnette ,
Sauvage encore et tout grossier,
Avec ses ongles tout d'acier, Prend le nez du chasseur, lia2)pe le pauvre sire.
Lui de crier; chacun de rire Monarque et courtisans. Qui n'eut ri ? Quant à moi , Je n'en eusse quitté ma part pour un empire.
Qu'un pape rie , en bonne foi Je ne l'ose assurer; mais je tiendrois un roi
Bien malheureux s'il n'osoit rire :
C'est le plaisir des dieux. Mal{;ré son noir souci ^,
tion elles atteignent. Ainsi dit on paragon de clievaulerie, de prudhoniie, de sçavoir. » Tlirésor de la langue française, 1606, in-folio, p. 469.
' Vaî\. Dans l'édition de 1708, dans celle de 1729:
Il croyoit sa fortune fuhe, Lorsque sur ce chasseur ranimai se rejette, Et de ses ongles tout d'acier.
Sauvage encore et tout grossier, Happe le nez du pauvre sire :
Lui de crier, l'autre de rir«.
Mais dans les éditions de 172li et de 1727, dj 1731 et de 1733, il y a comme dans le texte.
2 Var. Au lieu de ce vers et des suivants, on lit ceux-ci dans l'édition de 1708, dans celle de 1726, in-4«>, dan.s celles de 1727, de 1731 , et de 1733 :
C'est le plaisir des dieux. Jupiter rit aussi. Bien qu'Homère en ses vers lui donne un noir souci,
LIVUR XIJ. 247 Jupiter cl le peuple immortel rit aussi. Il en fit (les éclats à ce que dit l'histoire , Quand Vulcain , clopinant , lui vint donner à boire. Que le peuple immortel se montrât sa(je, ou non, J'ai clian{jé mon sujet avec juste raison;
Car, puisqu'il s'agit de morale , Que nous eut du chasseur Taventure fatale Enseigné de nouveau? L'on a vu de tout temps Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.
FABLE XIII