‹ Fables (volume 4)Chapitre 132 sur 149 · LIVRE X J · texte numérisé non relu

LIVRE X J

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FABLE XV

Le corbeau, la gazrlle, la tortue, et le rat. A MADAME DE LA SABLIÈRE.

J<' vous (jardois un temple dans mes vers ;

Il n'eut fini ({u'avecqiie l'univers.

Déjà ma main en fondoit la durée

Sur ce bel art qu'ont les dieux inventé,

Et sur le nom de la divinité

Que dans ce temple on auroit adorée.

Sur le portail j'aurois ces mots écrits :

Palais sacré de la déesse Iris :

Non celle-là qu'a Junon à ses (jages ;

Car Junon même et le maître des dieux

Serviroient l'autre, et seroient glorieux

Du seul honneur de jjorter ses messages.

L'apothéose à la voûte eût paru :

Là, tout l'Olympe en pompe eût été vu

Plaçant Iris sous un dais de lumière.

Les murs auroient amplement contenu

Toute sa vie; agréable matière,

Mais peu féconde en ces événements

Qui des Etats font les renversements.

2r.2 FABLI-S.

Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n'y penser pas. Ses agréments à qui tout rend hommage.

J'aurois fait voir à ses pieds des mortels, Et des héros, des demi-dieux encore.

Même des dieux ^ : ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels.

J'eusse en ses yeux fait briller de son ame Tous les trésors, quoique imparfaitement : Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis, et non point autrement; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d'homme avec grâce de femme, Ne se peut pas, comme on veut, exprimer. O vous. Iris, qui savez tout charmer.

Qui savez plaire en un degré suprême.

Vous que l'on aime à l'égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour, Car c'est un mot banni de votre cour.

Laissons-le donc), agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse.

J'en ai placé l'idée et le projet, Pour plus de grâce, au-devant d'un sujet

ï Entre autres Jean Sobieski, qui depuis fut roi de Pologne, et qui fit une cour assidue à madame de La Sablière.

LIVRE XII. 253 Où l'amitié donne de telles marques, Et d'un tel prix, que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques : Ce que chez vous nous voyons estimer IN 'est pas un roi qui ne sait point aimer ; C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J'en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie.

Vont aux humains en donner des leçons.

La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, Vivoient ensemble unis ; douce société.

Le choix d'une demeure aux humains inconnue

Assuroit leur félicité.

Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts,

Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n'éviterez point ses embûches secrètes. La gazelle s'alloit ébattre innocemment,

Quand un chien, maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes.

Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas, Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes

Aujourd'hui que trois conviés?

La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés?

A ces paroles, la tortue

S'écrie, et dit : Ah ! si j'étois

Gomme un corbeau d'ailes pourvue,

Tout de ce pas je m'en irois

Apprendre au moins quelle contrée,

Quel accident tient arrêtée

ÏNolre compagne au pied lé(}er :

Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.

Le corbeau part à tire-d'aile :

Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle

Prise au piège et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l'instant; Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment

Ce malheur est tombé sur elle.

Et perdre eu vains discours cet utile moment,

Comme eût fait un maître d'école',

11 avoit trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d'avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la gazelle est prise.

L'a;itre, dit le corbeau, gardera le logis : Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle ?

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir

^ Voyez la fable xix du livre premier, et la fable v du livre IX.

LIVRE XII. 255 Leur chère et fidèle compa^jne, Pauvre chevrette de montagne.

La tortue y vouhit courir :

La voilà comme eux en campagne, Maudissant ses pieds courts avec juste raison, Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nceuds du lacs : on peut penser la joie. Le chasseur vient, et dit : Qui m'a ravi ma proie? Rongen'aille, à ces nio's, se relire en un trou, Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle : Et le chasseur, à demi fou De n'en avoir nulle nouvelle, Aperçoit la torlue, et retient son courroux.

D'où vient, dit-il, que je m'effraie ?

Je veux qu'à mon «ouper celle-ci me défraie. Il la mit dans son sac. Elle eut payé pour tous, Si le corbeau n'en eut averti la chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite, Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.

L'homme de suivre, et de jeter Tout ce qui lui pesoit : si bien (jue Rongemaille Autour des nœuds du sac tant opère et travaille,

Qu'il délivre encor l'autre sœur.

Sur qui s'étoit fondé le souper du chasseur.

Pilpay conte ([u'ainsi la chose s'est passée. Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,

J'en ferois, pour vous plaire, un ouvrage aussi long

Que l'Iliade ou l'Odyssée.

Rongeniaille feroit le principal héros, Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l'infante y tient de tels propos,

Que monsieur du corbeau va faire Office d'espion, et puis de messager.

La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi chacun dans sou endroit

S'entremet, agit, et travaille.

A qui donner le prix ? Au cœur, si l'on m'en croit. Que n'ose et que ne peut l'amitié violente î Cet autre sentiment que l'on appelle amour Mérite moins d'honneur; cependant cha([ue jour

Je le célèbre et je le chante.

Hélas ! il n'eu rend pas mon ame plus contente? Vous protégez sa sœur, il suffit; et mes vers Vont s'engager pour elle à des tons tout divers. Mon maître étoit l'Amour ; j'en vais servir un autre.

Et porter par tout l'univers

Sa gloire aussi bien que la votre.

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