‹ Fables (volume 4)Chapitre 28 sur 149 · UN ANIMAL DANS LA LUNE · texte numérisé non relu

UN ANIMAL DANS LA LUNE

Pendant qu'un philosophe - assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Uu autre philosophe ^ jure

Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont Tant que sur leur rapport les hommes jugeront,

Mais aussi, si l'on rectifie L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne.

Sur l'organe et sur l'instrument,

Les sens ne tromperont personne.

' Le chevalier Paul Neal, un des membres de la Société royale de Londres, crut avoir aperçu au travers de son lélescope un éléphant dans la lune; mais on découvrit bientôt que cet éléphant n'étoit qu'une souris qui s'étoit glissée entre les deux verres du télescope. Ce fait suggéra à La Fontaine des réflexions philosophiques sur les erreurs de nos sens, auxquelles il lui a plu de donner le titre de fable. (W.)

2 Démocrite.

^ Epicure.

LIVRE VII. 41 La nature ordonna ces choses sagement : J'en dirai quelque jour les raisons amplement. J'aperçois le soleil ; quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour : Mais si je le voyois là-haut dans son séjour, Que seroit-ce à mes yeux que l'œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur; Sur l'angle et les côtes ma main la détermine. L'ignorant le croit plat; j'épaissis sa rondeur : Je le rends immobile ; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : Ce sens ne me nuit point par son illusion.

INIon ame , en toute occasion , Développe le vrai caché sous l'apparence;

Je ne suis point d'intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts, Ni mon oreille^, lente à m'apporter les sons. Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux , moyennant ce secours , Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune. Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être? non. D'oii vient donc cet objet? Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. La lune nulle part n'a sa surface unie;

' Ni avec mon oreille. Ellipse.

42 FAÏÎLES.

Montiicuse en des lieux, en d'autres aplanie.

L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent

Un homme, un bœuf, un éléphant.

Naguère l'Angleterre y vit chose pareille. La lunette placée , un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau :

Et chacun de crier merveille.

Il étoit arrivé là-haut un changement Qui présageoit sans doute un grand événement. Savoit-on si la guerre entre tant de puissances N'en étoit point l'effet? Le monarcpie accourut: Il favorise en roi ces hautes connoissances. Le monstre dans la lune à son tour lui parut. C'étoit une souris cachée entre les verres: Dans la lunette étoit la source de ces guerres. Onenrit. Peuple heureux ! quand pourront les Françoi: Se donner, comme vous, entiers à ces emplois? Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire : C'est à nos ennemis de craindre les combats, A nous de les chercher, certains que la Victoire , Amante de Louis , suivra partout ses pas . Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.

Même les Filles de Mémoire Ne nous ont point quittés; nous goi^tons des plaisirs :

I L'Angleterre étoit en paix avec toutes les puissances, tandis que la France faisoit à la fois la guerre à la Hollande, à l'Espagne, et k l'Empire.

rJVRE VII. 48

La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs, Charles^ en sait jouir : il sauroit clans la guerre Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui. Cejientlant s'il pouvoit apaiser la querelle, Que d'encens ! Est-il rien de plus digne de lui - ? La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars? O peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux arts?

' Charles II, roi d'Angleterre.

2 On voit par ces vers que cette fable a été composée vers le commencement de l'année 1677. Alors les puissances se trouvoient épuisées par la guerre, et desiroient la paix. L'Angleterre, qui seule étoit restée neutre, devint, par cette raison, l'arbitre des négociations qui se poursuivolent à Nimègue. Toutes les parties belligérantes invoquoient sa médiation ; mais Charles II se trouvoitfort embarrassé, parce que ses liaisons secrètes avec Louis XIV lui faisoient désirer de prescrire des conditions qui fussent avanta^jeuses à ce monarque, et que d'un autre côté il craignoit l'opinion du peuple anglois, si, trahissant les intérêts de l'Angleterre, il ne favorisoit pas les nations alliées et coalisées contre la France. (Voyez Hume's Htst. of England, ch. Lxvr, t. VIII, p. 25. London, 1782, in-8o.j (W.)

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