‹ Fables (volume 4)Chapitre 31 sur 149 · LE SAVETIER ET LE FINANCIER · texte numérisé non relu

LE SAVETIER ET LE FINANCIER

Un savetier chantoit du matin jusqu'au soir :

C'étoit merveille de le voir.

Merveille de l'ouïr ; il faisoit des passages,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Soa voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,

Chantoit peu, dormoit moins encor ;

C'étoit un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeilloit, Le savetier alors en chantant l'éveilloit ;

Et le financier se plaignoit

Que les soins de la Providence jN'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? Par an ! ma foi, monsieur ,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte ; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année ;

Chaque jour amène son pain. — Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée? Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes) , Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes. L'une fait tort à l'autre, et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Le financier, riant de sa naïveté.

Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône. Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,

LIVHE Vin. 49

Pour vous en servir au Ijesoiu.

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avoit, depuis plus de cent ans,

Produit pour l'usaçe des gens.

Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre

L'argent , et sa joie à la fois.

Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis ;

Il eut pour hôte les soucis ,

Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avoit l'œil au guet; et la nuit.

Si quelque chat faisoit du bruit, Le chat prenoit l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveilloit plus : Rendez-moi , lui dit-il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus.

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FABLE III

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