LE «ASSA ET LE MARCHAND
Un marchand grec en certaine contrée
Faisoit trafic. Un bassa ^ l'appuyoit;
De quoi le Grec en bassa le payoit,
Non en marchand : tant c'est chère denrée
Qu'un protecteur ! Celui-ci coùtoit tant,
Que notre Grec s'alloit partout plaignant.
Trois autres Turcs, d'un rang moindre en puissance,
Lui vont offrir leur support en commun.
Eux trois vouloient moins de reconnoissance
Qu'à ce marchand il n'en coiitoit pour un.
Le Grec écoute ; avec eux il s'engage.
El le bassa du tout est averti :
Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage.
» Un bâcha ou pacha.
LlVr.E VllI. 81 A ces gens-là cjuel(jiie méchant parti, Les prévenant, les chargeant d'un message Pour Mahomet, droit en son paradis, Et sans tarder ; sinon ces gens unis Le préviendront, bien certains qu'à la ronde Il a des gens tout prêts pour le venger : Quelque poison l'enverra protéger Les trafiquants qui sont en l'autre monde. Sur cet avis le Turc se comporta Comme Alexandre^ ; et plein de confiance. Chez le marchand tout droit il s'en alla, Se mit à table. Ou vit tant d'assurance En ses discours et dans tout son maintien. Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. Ami, dit-il, je sais que tu me quittes : Même l'on veut que j'en craigne les suites ; Mais je te crois un trop homme de bien ; Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage. Je n'en dis pa« là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui pensent t' appuyer, Ecoute-moi : sans tant de dialogue Et de raisons qui pourroient t'ennuyer, Je ne te veux conter qu'un apologue.
* Qui but la médecine que lui présenta son médecin" Philippe au moment où il venoit de recevoir une lettre ({ui lui annoncoit que celui-ci vouloit l'empoisonner. (Arlian., 1. II, c. \iv; Justin., 1. XI, c. viii ; Plutarch , in Ale.yauflr., p. -28. W.)
H. ri
Il éloil un berger, son chien, et son troupeau.
Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire
D'un dogue de qui l'ordinaire Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau Donner cet animal au seigneur du village.
Lui, berger, pour plus de ménage,
Auroit deux ou trois mâtineaux, Qui, lui dépensant moins, veilleroientaux troupeaux
Bien mieux que cette bête seule.
Il mangeoit plus que trois ; mais on ne disoit pas
Qu'il avoit aussi triple gueule Quand les loups lïvroient des combats.
Le berger s'en défait, il prend trois chiens de taille A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras
Du choix de semblable canaille.
Si tu fais bien, tu reviendras à moi.
Le Grec le crut.
Ceci montre aîix provinces Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi S'aljandonner à quelque puissant roi Que s'appuyer de plusieurs petits princes.