‹ Fables (volume 4)Chapitre 75 sur 149 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Que j'ai mis en jour clans ces vers,

L'animal n'a besoin que d'elle.

L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin

Clierclicr, par le même cliemin,

L'imajje auparavant tracée, Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

Sans le secours de la pensée,

Causer nn même événement.

Nous agissons tout autrement.

La volonté nous détermine, IN on l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine :

Je sens en moi certain agent ;

Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

Se conçoit mieux que le corps même :

De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.

Mais comment le corps l'entend-il?

C'est là le point. Je vois l'outil Obéir à la main : mais la main, qui la guide? Eh! qui guide les cieux et leur course rapide? Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps. Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ; L'impression se fait : le moyen, je l'ignore; On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité; Et, s'il faut en parler avec sincérité,

Descartes l'ignoroit encore.

Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux.

Ce (j'u; je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux

Dont je viens de ciler Texemple, Cet es2)rit n'agit pas : l'homme seul est son temple. Aussi faut-il donner à l'animal un point

Que la plante après tout n'a point :

Cependant la plante respire.

Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?

Deux rats cherclioientleur vie ; ils trouvèrent un œuf.

Le dîné suffisoit à gens de cette espèce :

Il n'étoit pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf.

Pleins d'appétit et d'allégresse, Ils alloient de leur œuf manger chacun sa pari, Quand un quidam parut : c'étoit maître renard;

Rencontre incommode et fâcheuse :

Car comment sauver l'œuf? Le l)ien empaqueter, Puis des pieds de devant ensemble le porter,

Ou le rouler, ou le traîner :

C'étoit chose impossible autant que hasardeuse.

Nécessité l'ingénieuse

Leur fournit une invention.

Comme ils pouvoient gagner leur habitation, L'écornifleur ^ étant à demi-quart de lieue, li'un se mit sur le dos, prit l'œuf entre ses bras ; Puis, malgré quelques heurts- el quelques mauvais pas,

1 Cehii qui chciclie à vivre aux dcpens d'autrui.

2 Quelques chocs.

LIVHE X. IH)

L'a'.ilre le iraîua par la ([iieiie.

Qu'on m'aille soiileiiir, a))rès un tel r('cit, Que les bêtes n'ont point d'esprit!

Pour moi, si j'en étois le maître, Je leur en donnerois aussi bien qu'aux enfants. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connoître.

Par un exemple tout égal,

J'attrib lerois à l'animal , Non point une raison selon notre nîanière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort: Je subtiliserois un morceau de matière , Que l'on ne pourroit plus concevoir sans effort , Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu; car enfin, si le bois fait la flamme , La flamme, en s'épurant, peut-elle pas de l'ame Nous donner quelque idée? et sort-il pas de l'or Des entrailles du plondD? Je rendrois mon ouvrage Capable de sentir, juger, rien davantage ,

Et jîiger imparfaitement ; Sans qu'un singe jamais fît le n.oindre argument.

A l'égard de nous autres hommes , Je ferois notre lot infiniment plus fort;

Nous aurions un doidjle trésor:

L'un, cette ame pareille en tous tant que nous sonnnes,

Sages, fous, enfants, idiots,

150 fablp:s.

Hôtes de l'iiuivers sous le nom d'animaux; L'autre, encore une autre ame, entre nous et les anges

Commune en un certain degré ;

Et ce trésor à part créé Suivroit parmi les airs les célestes phalanges , lùitreroit dans un point sans en être j^ressé , Ne finiroit jamais cpioique ayant commencé :

Choses réelles quoicpie étranges.

Tant que l'enfance dureroit , Cette fille du ciel en nous ne paroîlroit

Qu'une tendre et foible lumière :

L'organe étant plus fort, la raison perceroit

Les ténèbres de la matière ,

Qui toujours envelopperoit

L'autre ame imparfaite et grossière ^

* Ce qui précède est un composé des idées d'Empédocle et de Platon, que La Fontaine mêle ensemble pour tâcher de s'expliquer à lui-même le système de Descartes sur l'ame des bêtes, contre lequel son bon sens naturel lui suujjéroit des difficultés insolubles. ( W.)

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