LIVRE X
FABLE II
l'homme et la couleuvre.
Uii homme vit une couleuvre :
Ah ! méchante , dit-il , je m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers !
A ces mots l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire , Et non l'homme ; on pourroit aisément s'y tromper), A ces mots le serpent, se laissant attraper. Est pris , mis en un sac ; et , ce qui fut le pire , On résolut sa mort, fiit-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison ,
L'autre lui fit cette harangue ; Symbole des ingrats ! être bon aux méchants , C'est être sot; meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le serpent , en sa langue , lleprit du mieux qu'il put : S'il falloit condamner
Tous les ingrats qui sont au monde ,
A qui pourroit-on pardonner?
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice, C'est ton utilité , ton plaisir, ton caprice :
Selon ces lois , coiidamne-moi ; Mais trouve bon qu'avec franchise En mourant au moins je te dise Que le symbole des ingrats
Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles
Firent arrêter l'autre, il recula d'un pas.
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles.
Je pourrois décider, car ce droit m'appartient ;
Mais rapportons-nous-en ^ Soit fait, dit le reptile.
Une vache étoit là : l'on l'appelle ; elle vient :
Le cas est proposé. C'étoit chose facile:
Falloit-il pour cela, dit-elle, m'appeler?
La couleuvre a raison : pourcpioi dissimuler?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
11 n'a sans mes bienfaits passé nulles journées; Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé, que les ans
Avoient altérée ; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Phifin me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe : s'il voulait eucor me laisser paître ! Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu : j'ai dit ce que je pense. L'homme, tout étonné d'une telle sentence,
' A quelqu'un que nous prendrons pour jujje. Ellipse.