‹ Fables (volume 5)Chapitre 17 sur 73 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

I — Contre ceux qui ont le goût difficile

QUAND j'aurais en naissant reçu de Calliope' Les dons qu'à ses amants cette muse a promis. Je les consacrerais aux mensonges d'Ésope : Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que* de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre à leurs inventions : On le peut, je l'essaie ; un plus savant le fasse'. Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau. J'ai passé plus avant ; les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendrait ceci pour un enchantement*?

Vraiment, me diront nos critiques.

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d'enfant.

Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques Et d'un style plus haut? Eu voici. Les Troyens, Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens.

Par mille assauts, par cent batailles.

N'avaient pu mettre à bout cette fière cité. Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,

D'un rare et nouvel artifice.

Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux.

Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devait porter dans Troie, Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie : Stratagème inouï, qui des fabricateurs

Paya la constance et la peine...

I. La muse de l'épopée. — 2. Assez chéii du Pâmasse pour savoir... — 3. Qu'us pics SÀvaot le tiss». — 4. Enchanttmtnt : opération magique.

FABLE II — t>3

C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs :

La période est longue, il faut reprendre haleine ; Et puis, votre cheval de bois.

Vos héros avec leurs phalanges.

Ce sont des contes plus étranges

Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix.

De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style.

Eh bien ! baissons d'un ton. La jalouse Amarylle

Songeait à son Alcippe et croyait de ses soins»

N'avoir que ses moutons et son chien pour témoins.

Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ;

U entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphyr, et le priant De les porter à son amant...

Je vous arrête à cette rime, Dira mon censeur à l'instant ; Je ne la tiens pas légitime.

Ni d'une assez grande vertu = :

Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte*. Maudit censeur ! te tairas-tu?

Ne saurais-je achever mon conte?

C'est un dessein très dangereux Que d'entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux :

Rien ne saurait les satisfaire.

II — Conseil tenu par les Rats.

UN chat, nommé Rodilardus, Faisait de rats telle déconfiture*

Que l'on n'en voyait presque plus, Tant il en avait mis dedans la sépulture. Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou, Ne trouvait à manger que le quart de son soûl* ; Et Rodilard passait, chez la gent' misérable,

Non pour un chat, mais pour un diable.

I. Poines de cœur. — a. N'est pas suffisante. — 3. ReoonuneBcejc-lM, —4. Destrnctioa. 3. SoD rassasiement. — 6. £.« gtnt : la oatign.

Or un jour qu'au haut* et au loin

Le galant» alla chercher femme.

Pendant tout le sabbat» qu'il fit avec sa dame, Le demeurant* des rats tint chapitre» en un coin

Sur la nécessité présente.

Dès l'abord, leur doyen, personne fort prudente. Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard. Attacher un grelot au cou de Rodilard ;

Qu'ainsi, quand il irait en guerre, De sa marche avertis, ils s'enfuiraient sous terre ;

Qu'il n'y savait que ce moyen.

Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen : Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d'attacher le grelot.

L'un dit : Je n'y vas point, je ne suis pas si sot. L'autre : Je ne saurais. Si bien que sans rien faire On se quitta. J'ai maints chapitres vus Qui pour néant se sont ainsi tenus ; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines.

Voire' chapitres de chanoines.

Ne faut-il que délibérer,

La cour en conseillers foisonne ;

Est-il besoin d'exécuter.

L'on ne rencontre plus personne.

III — Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe.

UN loup disait que l'on l'avait volé : Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie. Pour ce prétendu vol par lui fut appelé'.

Devant le singe il fut plaidé.

Non point par avocats, mais par chaque partie».

Thémis» n'avait point travaillé.

De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.

I. Au haut d«« toits. — 2. Ici galant signifie ami du plaisir, joyeux sire. — 3. On ap. pelait sabbat les assemblées nocturnes des sorciers ; d'où, par extension, bruit et désor Ire nocturne. — 4. Ce qui restait. — 5. Le chapitre est proprement une assemblée de religieux. — 6. M£me. — 7. Cité en justice. — 8. Partie : adversaire. — 9. Déesse de la justice.

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