I-E BEC DE LA CIGOGNE Y POUVAIT BIEN PASSER
MAIS LE MUSEAU DU SIRE ÉTAIT D'aUTRE MESURE (p. 57).
l'oiseau de JUPITER, SANS RÉI'ONDKE UN SEUL MOT, CHOQUE DE l'aile l'eSCARBOF,
l'Étourdit, l'oblige a se taire, enlève jean lapin (p. 6s).
Le magistrat suait en son lit de justice*.
Après qu'on eût bien contesté,
Répliqué, crié, tempêté,
Le juge, instruit de leur malice, Leur dit : Je vous connais de longtemps, mes amis ;
Et tous deux vous paierez l'amende :
Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ; Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.
Le juge prétendait qu'à tort et à travers'
On ne saurait manquer", condamnant* un pervers.
Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe était une chose à censurer : mais je ne m'en suis servi qu'après Phèdre ; et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.
IV — Les deux Taureaux et une Grenouille.
DEUX taureaux combattaient à qui posséderait
Une génisse avec l'empire.
Une grenouille en soupirait.
Qu'avez-vous? se mit à lui dire
Quelqu'un du peuple coassant.
Eh ! ne voyez- vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle Sera l'exil de l'un ; que l'autre, le chassant Le fera renoncer aux campagnes fleuries? Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies. Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ; Et, nous foulant aux pieds* jusques au fond des eaux. Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse • Du combat qu'a causé madame la génisse.
Cette crainte était de bon sens.
L'un des taureaux en leur demeure
S'alla cacher à leurs dépens :
Il en écrasait vingt par heure.
Hélas ! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands
I. Trône qu'occupait le roi^ quand il rendait des arrêts au parlement : le mot est pris irl ironiqdement. — 2. Même jugeant à tort et à travers. — 3. Etre en faute. — 4. Du moment où l'on condamne... — 5. Et, comme il nous foulera aux pieds...
LA FONIAINB. — rABLBS — I. 5
V — La Chauve-Souris et les deux Belettes.
UNE chauve-souris donna tête baissée
Dans un nid de belette ; et, sitôt qu'elle y fut.
L'autre, envers les souris de longtemps courroucée,
Pour la dévorer accourut.
Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire, Après que votre race a tâché de me nuire ! N'êtes-vous pas souris? Parlez sans fiction. Oui, vous l'êtes ; ou bien je ne suis pas belette.
Pardonnez-moi, dit la pauvrette.
Ce n'est pas ma profession*.
Moi, souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles.
Grâce à l'auteur de l'univers.
Je suis oiseau ; voyez mes ailes :
Vive la gent* qui fend les airs !
Sa raison plut et sembla bonne.
Elle fait si bien qu'on lui donne
Liberté de se retirer.
Deux jours après, notre étourdie
Aveuglément se va fourrer Chez une autre belette aux oiseaux ennemie. La voilà derechef en danger de sa vie. La dame du logis avec son long museau S'en allait la croquer en qualité d'oiseau. Quand elle protesta qu'on lui faisait outrage : Moi, pour telle passer ! Vous n'y regardez pas.
Qui fait l'oiseau ? c'est le plumage.
Je suis souris : vivent les rats !
Jupiter confonde les chats !
Par cette adroite repartie
Elle sauva deux lois sa vie.
Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe* changeants. Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue*.
Le sage dit, selon les gens :
Vive le roi ! vive la ligue* !
I. C'est-à-dire ma nature : le mot est employé ici plaisamment. — 2. Li Dj'.i.m. — 3. De nouveau. — 4. L'écharpe servait autrefois à distinguer les partis. — 5. Expression d'origine italienne qui signifie se moquer de quelqu'un. — 6. Il s'agit de la coalition du parti catholique dirigée contre Henri III, puis contre Henri IV.
VI — L'Oiseau blessé d'une flèche.
MORTELLEMENT atteint d'une flèche empennée". Un oiseau déplorait sa triste destinée
Et disait, en souffrant un surcroît de douleur : Faut-il contribuer à son propre malheur !
Cruels humains ! vous tirez de nos ailes De quoi faire voler ces machines mortelles ! Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié : Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. Des enfants de Japet- toujours une moitié
Fournira des armes à l'autre.
VII — La Lice et sa Compagne.
UNE lice* étant sur son terme*.
Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. Au bout de quelque temps sa compagne revient. La lice lui demande encore une quinzaine : Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.
Pour faire court*, elle l'obtient.
Ce second terme échu, l'autre lui redemande
Sa maison, sa chambre, son lit.
La lice cette fois montre les dents et dit : Je suis prête à sortir avec toute ma bande
Si vous pouvez nous mettre hors.
Ses enfants étaient déjà forts.
Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette. Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête Il faut que l'on en vienne aux coups ; Il faut plaider ; il faut combattre.
Laissez-leur prendre un pied chez vous.
Ils en auront bientôt pris quatre.
I. Année d'empennes, c'est-à-dire d'ailerons de plumes que l'on met au bas des flèches pour assurer leur direction. — 2. Cette expression désigne les hommes : Prométhée, fils de Japet, est, selon une tradition mythologique, le créateur de l'espèce humaine. — 3. La femelle du chien de chasse. — 4. Près de mettre bas ses petits. — 5. Pour abréger.
VIII — L'Aigle et l'Escarbot.
L'AIGLE donnait la chasse à maître Jean lapin. Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite. Le trou de l'escarbot* se rencontre en chemin.
Je laisse à penser si ce gîte Était sûr : mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. L'aigle fondant sur lui, nonobstant cet asile,
L'escarbot intercède et dit :
Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux : Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ; Et puisque Jean lapin vous demande la vie. Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux :
C'est mon voisin, c'est mon compère*.
L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot.
Choque de l'aile l'escarbot.
L'étourdit, l'oblige à se taire.
Enlève Jean lapin. L'escarbot, indigné. Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence. Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :
Pas un seul ne fut épargné.
L'aigle, étant de retour et voyant ce ménage*. Remplit le ciel de cris ; et, pour comble de rage. Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. Elle gémit en vain : sa plainte au vent se perd. 11 fallut pour cet an vivre en mère affligée. L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. L'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut : La mort de Jean lapin derechef* est vengée. Ce second deuil fut tel que l'écho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
L'oiseau qui porte Ganymède' Du monarque des dieux enfin implore l'aide, D'ëpose en son giron ses œufs et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts»,
I. Insecte du genre des scarabées. On a fait observer que le trou de l'escarbot est tr"p petit pour qu'un lapin s'y blottisse. — 2. Parrain, par rapport à la marraine ; ami, camarade. — 3. Ce ménage : ce grand désordre dans sa maison. — 4. De nouveau. — 5. Prince troycn que Jupiter fit enlever par son aigle pour servir d'écbanson aux dieux. — 6. Dans ton propre intérêt, car Jupiter a besoin de 'aigle.
Jupiter se verra contraint de les défendre :
Hardi qui les irait là prendre.
Aussi ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note, Sur la robe du dieu fit tomber une crotte : Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.
Quand l'aigle sut l'inadvertance,
Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert ;
De quitter toute dépendance.
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut.
Devant son tribunal l'escarbot comparut.
Fit sa plainte et conta l'affaire.
On fit entendre à l'aigle, enfin, qu'elle avait tort. Mais, les deux ennemis ne voulant point d'accord. Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire. De transporter le temps où l'aigle fait l'amour En une autre saison, quand la race escarbote Est en quartier d'hiver et, comme la marmotte,
Se cache et ne voit point le jour.
IX — Le Lion et le Moucheron,
VA-T'EN, chétif insecte, excrément de la terre 1
C'est en ces mots que le lion
Parlait un jour au moucheron.
L'autre lui déclara la guerre.
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
Me fasse peur ni me soucie'?
Un bœuf est plus puissant' que toi ;
Je le mène à ma fantaisie.
A peine il achevait ces mots
Que, lui-même, il sonna la charge.
Fut le trompette et le héros.
Dans l'abord* il se met au large ;
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du lion, qu'il rend presque fou.
I. laquiète. — 2. Plus vigoureux (au physique). — 3. Tout d'abord, au commencement.
Le quadrupède écume, et bon œil étincelle ; Il rugit. On se cache, on tremble à l'environ* :
Et cette alarme universelle
Est l'ouvrage d'un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ; Tantôt pique l'échiné, et tantôt le museau.
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faîte montée. L'invisible ennemi triomphe et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir*. Le maJheureux lion se déchire lui-même.
Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais' ; et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents*. L'insecte du combat se retire avec gloire : Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer et rencontre en chemin
L'embuscade d'une araignée ;
Il y rencontre aussi sa fin.
Quelle chose par là nous peut être enseignée? J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis Les p>lus à craindre sont souvent les plus petits ; L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire Qui périt pour la moindre affaire.
X — L'Ane chargé d'épongés et TAne chargé de sel.
UN ânier, son sceptre" à la main, Menait, en empereur romain.
Deux coursiers à longues oreilles.
L'un, d'épongés chargé, marchait comme un courrier; Et l'autre, se faisant prier.
I. Ou dit aujourd'hui aux environs. — 2. Qui ne concoure à mettre la béte en sang. — ^. N'en pouvoir mais, c'est ne pas être maître de ce qui arrive, i>ar conséquent n'en elle pas responsable. — 4. Etre sur les dents se dit d'un cheval gui, très fatigué, s'appuie des dt-nts sur le mors. .\u ligure, être à bout de fortes. — 5. C'est son bâton.
Portait, comme on dit, les bou teilles' ; Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins'.
Par monts, par vaux et par chemins.
Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,
Et fort empêchés» se trouvèrent.
L'ânier, qui tous les jours traversait ce gué-là,
Sur l'âne à l'éponge monta,
Chassant devant lui l'autre bête,
Qui, voulant en faire à sa tête.
Dans un trou se précipita.
Revint sur l'eau, puis échappa :
Car, au bout de quelques nagées.
Tout son sel se fondit si bien
Que le baudet ne sentit rien
Sur ses épaules soulagées.
Camarade épongier* prit exemple sur lui. Comme un mouton qui va dessus* la foi d'autrui. Voilà mou âne à l'eau ; jusqu'au col il se plonge.
Lui, le conducteur, et l'éponge.
Tous trois burent d'autant' : l'ânier et le grison
Firent à l'éponge raison'.
Celle-ci devint si pesante
Et de tant d'eau s'emplit d'abord Que l'âne succombant ne put gagner le bord.
L'ânier l'embrassait, dans l'attente
D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe : C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
Agir chacun de même sorte.
J'en voulais venir à ce point.
XI — Le Lion et le Rat.
IL faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde : On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi.
Tant la chose en preuves abonde.
I. Marcbait avec précaution, lentement, comme lorsqu'on porte des bouteilles. — 2. Pèlerins : voyageurs ; gaillards est synonyme de braves. — 3. Embarrassés. — 4. Barbarisme plaisant créé par La Fontaine. — 5. Dessus : sur. — 6. Boire d'autant signifie boire beaucoup. — 7. Tinrent tête à l'éponge en, buvant autant qu'elle.
Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion.
Montra ce qu'il était et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un lion d'un rat eût affaire*?
Cependant il avint* qu'au sortir des forêts
Ce lion fut pris dans des rets*, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.
XII — La Colombe et la Fourmi.
L'AUTRE exemple est tiré d'animaux plus petits.
Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe,
Quand sur l'eau se penchant une fourmis* y tombe,
Et dans cet océan l'on eût vu la fourmis
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité ;
Un brin d'herbe dans l'eau par elle était jeté,
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Elle se sauve. Et là-dessus Passe un certain croquant' qui marchait les pieds nus. Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus', Il le croit en son pot et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête,
La fourmis le pique au talon.
Le vilain' retourne la tête : La colombe l'entend, part et tire de long.
I. Eût besoin. — 2. Pour il advint. — 3. Rets : filets. — 4. La Fontaine a repris cette vieille forme, de préférence à fourmi, parce qu'elle évite un hiatus ou lui donne une nouvelle rime. — 5. Un paysan, un gueus. — 6. La colombe était jadis consacrée à Vénus. — 7. Synonyme de paysan.
souper du croquant avec elle s'envole : Point de pigeon' pour une obole.
XIII — L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits.
UN astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit : Pauvre bête. Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir. Penses-tu lire au-dessus de ta tête?
Cette aventure en soi. sans aller plus avant. Peut servir de leçon à la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes.
Il en est peu qui fort souvent
Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire. Mais ce livre, qu'Homère et les siens* ont chanté Qu'est-ce» que le Hasard, parmi l'antiquité,
Et, parmi nous, la Providence ?
Or du hasard il n'est point de science :
S'il en était, on aurait tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort;
Toutes choses très incertaines
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein. Qui les sait que lui seul*? Comment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilité? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? Pour nous faire éviter des maux inévitables? Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables? Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus». Les convertir en maux devant* qu'ils soient venus?
I. Pas même le morœau qu'on en aurait pour une obole (petite pièce de monnaie , c'est-à-dire pas de pigeon du tout. — a. Les autres poètes homériques. — 3. Qu'est-ee, siuou... — 4. Qui les sait, sinon... — 5. Anticipés. — 6. Avant que.
C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. Le firmament se meut, les astres font leur cours,
Le soleil nous luit tous les jours.
Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer. D'amener les saisons, de mûrir les semences. De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers?
Charlatans, faiseurs d'horoscope*.
Quittez les cours des princes de l'Europe : Emmenez avec vous les souffleurs' tout d'un temps ; Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. Je m'emporte un peu trop : revenons à l'histoire De ce spéculateur' qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui bâillent* aux chimères,
Cependant' qu'ils sont en danger.
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
XIV — Le Lièvre et les Grenouilles.
UN lièvre en son gîte songeait, (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?) Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
Les gens d'un naturel peureux
Sont, disait-il, bien malheureux !
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ; Jamais un pliisir pur ; toujours assauts divers. Voilà comme je vis : cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. Corrigez- vous, dira quelque sage cei^velle.
Eh ! la peur se corrige-t-elle?
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi.
I. E:uu::cn de l'avemr d'uo eni^ot d'après la situation de certains astres au moment de sa oaissaace. — 2. Il s'agit des alchimistes qui soufflaUtU sans cesse sur leurs fourneaux. — 3. Observateur. — 4. Aujourd'hui bayer (avoir la bouche ouverte en regardant quelque chose). — 5, Pendant.
Ainsi raisonnait notre lièvre
Et cependant' faisait le guet.
Il était douteux-, inquiet :
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre
Le mélancolique animal.
En rêvant à cette matière.
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s'enfuir devers' sa tanière.
Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
Oh î dit-il, j'en fais faire autant
Qu'on m'en fait faire ! Ma présence EfEraie aussi les gens ! je mets l'alarme au camp !
Et d'où me vient cette vaillance*?
Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !
Je suis donc un foudre de guerre*?
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.
XV — Le Coq et le Renard.
SUR la briinche d'un arbre était en sentinelle
Un vieux coq adroit et matois».
Frère, dit un renard, adoucissant sa voix.
Nous ne sommes plus en querelle :
Paix générale cette fois.
Je viens te l'annoncer ; descends, que je t'embrasse :
Ne me retarde point de grâce ; Je dois faire aujourd'hui vingt postes' sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer.
Sans nulle crainte, à vos affaires;
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux* dès ce soir.
Et cependant • viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
I. Pendant ce temps-là. — 2. Hésitant. — 3. Vers. — 4. Ce qu'on vaut, ce qu'on sait faire. — 5. Expression classique qui assimile le guerrier à un tonnerre. — 6. Rusé. — 7. Distance d'une maison de poste à une autre, environ deux lieues. — 8. Les feux de joie. — 9. Toutefois.
Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix ;
Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers.
Qui, je m'assure S sont courriers
Que pour ce sujet on envoie :
Ils vont vite et seront dans un moment à nous. Je descends : nous pourrons nous entrebaiser tous. Adieu, dit le renard ; ma traite est longue à faire : Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois. Le galant* aussitôt
Tire ses grègues», gagne au haut*.
Mal content de son stratagème.
Et notre vieux coq en soi-même
Se mit à rire de sa peur ; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.
XVI — Le Corbeau voulant imiter l'Aigle,
L'OISEAU de Jupiter' enlevant un mouton,
Un corbeau, témoin de l'affaire.
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau.
Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau.
Un vrai mouton de sacrifice :
On l'avait réservé pour la bouche des dieux. Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux :
Je ne sais qui fut ta nourrice ; Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture.
Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.
La moutonnière* créature Pesait plus qu'un fromage', outre que sa toison
Était d'une épaisseur extrême
1. J'en suis sûr. — 2. Le rusé personnage. — 3. S'enfuit. Les grègues sont une espèce de tiaut-de-chausses. — 4. Gagner le large, tirer de long. — 5. L'aigle. — 6. Adjectif créé par Là Fontaine. — 7. Voir à la fable 3 du livre L
Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphème*.
Elle empêtra si bien les serres du corbeau Que le pauvre animal ne put faire retraite. Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau *, Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut se mesurer» ; la conséquence est nette : Mal prend aux volereaux* de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre*.
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ; Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
XVII — Le Paon se plaignant à Junon.
LE paon se plaignait à Junon».
Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison
Que je me plains, que je murmure :
Le chant dont vous m'avez fait don
Déplaît à toute la nature ; Au lieu qu'un rossignol, chétive créatuie. Forme des sons aussi doux qu'éclatants.
Est lui seul l'honneur du printemps.
Junon répondit en colère :
Oiseau jaloux, et qui devrais te taire. Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol? Toi que l'on voit porter à l'entour de' ton col Un arc-en-ciel nué* de cent sortes de soies ;
Qui te panades», qui déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire?
Est-il quelque oiseau sous les cieux
Plus que toi capable de plaire?
Tout animal n'a pas toutes propriétés.
Nous vous avons donné diverses qualités :
I. C'est le Cyclope de l'Odyssée (livre IX). Ovide a parlé de sa barbe inculte et épaisse dans les Métamorphoses (liv. XIII). — 2. Bel et bien. — 3. Mesurer sa force. — 4. Diminutif de voleurs. — 5. Au sens propre : morceau de cuir rouge en forme d'oiseau, qui servait à rappeler le faucon. Au figuré : séduction, tromperie. — 6. Le paon lui était consacré. — 7. Autour de. — 8. Nué : nuancé. — 9. Cm» /* panades : qui te pavanes.
Les uns ont la grandeur et la force en partage : Le faucon est léger, l'aigle plein de courage ;
Le corbeau sert pour le présage ; La corneille a^vertit des malheurs à venir ;
Tous sont contents de leur ramage.
Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir, Je t'ôterai ton plumage.
XVIII — La Chatte métamorphosée en Femme.
UN homme chérissait éperdu ment sa cha^tte ; Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate.
Qui miaulait d'un ton fort doux :
Il était plus fou que les fous.
Cet homme donc, par prières, par larmes.
Par sortilèges et par charmes ^
Fait tant qu'il obtient du Destin
Que sa chatte, en un beau matin.
Devient femme ; et, le matin même.
Maître sot en fait sa moitié.
Le voilà fou d'amour extiLïT:-,
De fou qu'il était d'amitié.
Jamais la dame la plus belle
Ne charma tant son favori
Que fait= cette épouse nouvelle
Son hypocondre ' de mari.
Il l'amadoue ; elle le flatte.
Il n'y trouve plus rien de chatte.
Et, poussant l'erreur jusqu'au bout,
La croit femme en tout et partout :
Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.
Aussitôt la femme est sur pieds.
Elle manqua son aventure.
Souris de revenir, femme d'être en posture*.
1. Influences magiques. — 2. Faire, au xvii« siècle, servait à remplawr le verbe qu'oa ne voulait pas répéter. — 3. Hypocondr* : extravagant. — 4. De preadre les souris.
Pour cette fois elle accourut à point ; Car, ayant changé de figure'.
Les souris ne la craignaient point.
Ce lui fut toujours une amorce.
Tant le naturel a de force.
Il se moque de tout : certain âge accompli. Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. En vain de son train ordinaire On le veut désaccoutumer :
Quelque chose qu'on puisse faire, . On ne saurait le réformer.
Coups de fourche ni d'étrivières* Ne lui font changer de manières ; Et fussiez-vous embâ tonnés*.
Jamais vous n'en serez les maîtres.
Qu'on lui ferme la porte au nez, il reviendra par les fenêtres.
XIX — Le Lion et l'Ane chassant.
LE roi des animaux se mit un jour en tête
De giboyer* : il célébrait sa fête.
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux. Mais beaux et bons sangliers», daims et cerfs bons et beaux.
Pour réussir dans cette affaire,
Il se servit du ministère
De l'âne à la voix de Stentor*.
L'âne à messer' lion fit office de cor. Le lion le posta, le couvrit de ramée", Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son Les moins intimidés fuiraient de leur maison. Leur troupe n'était pas encore accoutumée
A la tempête de sa voix ; L'air en retentissait d'un bruit épouvantable : La frayeur saisissait les hôtes de ces bois ; Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable
I. Figure : forme. — 2. Eirivières : courroies par lesquelles l'étrier se trouve suspendu à la selle. Coups d'étrivières : coups donnés avec ces courroies. — 3. Armés d'un b&ton. — 4. Prendre du gibier. — 5. La Fontaine compte ce mot pour deux syllabes. — 6. Guerrier grec dont Homère dit que la voix était forte comme cinquante voix d'hommes réunies. — 7. Messer : messire. — 8, Branches coupées avec leurs feuilles vertes.
Où les attendait le lion.
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? Dit l'âne en se donnant tout l'honneur de la chasse. Oui, reprit le lion, c'est bravement* crié : Si je ne connaissais ta personne et ta race.
J'en serais moi-même effrayé.
L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, Encor qu'on le raillât avec juste raison ; Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron?
Ce n'est pas là leur caractère.
XX — Testament expliqué par Ésope,
SI ce qu'on dit d'Ésope est vrai.
C'était l'oracle de la Grèce :
Lui seul avait plus de sagesse Que tout l'aréopage*. En voici pour essai Une histoire des plus gentilles.
Et qui pourra plaire au lecteur.
Un certain homme avait trois filles.
Toutes trois de contraire humeur :
Une buveuse, une coquette,
La troisième avare parfaite.
Cet homme, par son testament.
Selon les lois municipales.
Leur laissa tout son bien par portions égales.
En donnant à leur mère tant.
Payable quand chacune d'elles Nfr posséderait plus sa contingente part.
Le père mort, les trois femelles Courent au testament, sans attendre plus tard.
On le lit, on tâche d'entendre
La volonté du testateur ;
Mais en vain ; car comment comprendre
Qu'aussitôt que chacune* sœur Ne possédera plus sa part héréditaire.
Il lui faudra payer sa mère?
I. Bravement : bien. — 2. Tribunal d'Athènes, composé de trente et un anciens archontes et qt.i siégeait sur U colline de Mars. — 3. Chacun est ici adjectif et a le sens de chaque.