LIVRE TROISIÈME
I — Le Meunier, son Fils et l'Ane.
L'INVENTION des arts étant un droit d'aînesse».
Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce :
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
La feinte» est un pays plein de terres désertes ;
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ;
Autrefois à Racan* Malherbe l'a conté.
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre.
Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire.
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins,
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins 5),
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,
Vous (Jui devez savoir les choses de la vie,
Qui f)ar tous ses degrés avez déjà passé.
Et que rien ne doit fuir* en cet âge avancé,
A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent', ma naissance :
Dois-je dans la province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour?
Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alamres.
Si je suivais mon goût, je saurais où buter*, f
Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. /
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde ! {,'
Écoutez ce récit avant que je réponde.
I. Ces initiales signifient : A Monsieur de Maucroix : François de Maucroix, chanoLna de Reims, fut l'ami intime de La Fontaine. — 2. C'est-à-dire que les anciens ont inventé les arts, grâce au privilège que leur donnait leur qualité d'aînés. — 3. La fiction. — 4. Disciple de Malherbe. Celui-ci (1555 -1628) fut le réformateur de la poésie française. — 5. Soucis. — 6. A qui rien n'est caché. — 7. Capacités, valeur. — 8. Buter, vieux mot, sigaiùe vUer au but. Ici tendre au but. Racan veut dire : c Je saurais où m'adresser. •
84 — LIVRE m
J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils.
L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits.
Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire.
Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.
Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit.
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre!
Le premier qui les vit de rire s'éclata :
QueUe farce^, dit-il, vont jouer ces gens-là?
Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le meunier, à ces mots, connaît^ son ignorance ;
Il met sur pieds sa bête et la fait détaler.
L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller.
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure ;
Il fait monter son fils, il suit ; et, d'aventure',
Passent trois bons* marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
Oh là ! oh ! descendez, que l'on ne vous le dise.
Jeune homme qui menez laquais à barbe grise !
C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.
Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ;
Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand 'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher' ce jeune fils.
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis.
Fait le veau* sur son âne et pense être bien sage.
Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez.
Après maints quohbets coup sur coup renvoyés.
L'homme crut avoir tort et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser'. L'un dit : Ces gens sont fous ;
Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique?
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.
Parbleu ! dit le meunier, est bien fou de cerveau
Oui prétend contenter tout le monde et son père.
I. Comédie populaire. — 2. Comprend sa bëvue. — 3. Par hasard. — 4. Bons : braves. — 5. Marcher clopin-clopant. — 6. Est étendu tout de son loag. — 7. Gloser, commenter, critiquer, tirer ses réflexions.
FABLE II — Sèi
Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. L'âne se prélassant * marche seul devant eux. Un quidam' les rencontre et dit : Est-ce la mode Que baudet aille à l'aise et meunier s'incommode? Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser'. Ils usent leurs souliers et conservent leur âne ! Nicolas, au rebours ; car, quand il va voir Jeanne, Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit*. Beau trio de baudets ! Le meunier repartit : Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ; Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.
Quant à vous», suivez Mars, ou l'Amour, ou le prince, Allez, venez, courez ; demeurez en province ; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement : Les gens en parleront, n'en doutez nullement.
II — Les Membres et l'Estomac.
JE devais • par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage :
A la voir d'un certain côté,
Messer' Gaster en est l'image.
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent. De travailler pour lui les membres se lassant. Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme.
I. Se prélasser, nxarcher gravement, sans charge, tel un prélat. — 2. Un homme quelconque, un passant. — 3. Conserver dans une châsse (telle une relique). — 4. Voici le dernier couplet de cette chanson :
Adieu, cruelle Jeanne ; Si vous ne m'aimez pas.
Je monte sur mon âne Pour galoper au trépas.
— Courez, ne bronchez pas,
Nicolas, Surtout n'en rev'enez pas.
3. C'est toujours Malherbe qui s'adresse à Racan. — 6. J'aurais dû. — 7. Messer, messlre. — S. L'estomac [Note de La Fontaine).
IV — Les Grenouilles qui demandentun roi,
LES grenouilles, se lassant
De l'état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant Que Jupin' les soumit au pouvoir monarchique. 11 leur tomba du ciel un roi tout pacifique : Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marécageuse*,
Cent fort sotte et fort peureuse.
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux, '
Dans les trous du marécage, Sans oser de longtemps regarder au visage Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.
Or c'était un soliveau.
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien* quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant :
n en vint une fourmilière ; Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi*. Jupin en a bientôt la cervelle» rompue : Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. Le monarque des dieux leur envoie une grue. Qui les croque, qui les tue.
Qui les gobe à son plaisir ; Et grenouilles de se plaindre, Et Jupin de leur dire : Eh quoi? votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre?
Vous avez dû" premièrement
Garder votre gouvernement ; Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire Que votre premier roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous.
De peur d'en rencontrer un pire.
I. Sobriquet familier donné à Jupiter. — 2. Qui vit dans les marécages. — 3. Osa malgré tout. — 4. Coi : tranquille. — S- La tête. — 6. Vous auriez dû.
V — Le Renard et le Bouc.
CAPITAINE» renard allait de compagnie Avec son ami bouc des plus haut encornés' : Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez» ; L'autre était passé maître en fait de tromperie. La soif les obligea de descendre en un puits :
Là, chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en* eurent pris, Le renard dit au bouc : Que ferons-nous, compère»? Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ; ' Mets-les contre le mur : le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine.
De ce lieu -ci je sortirai.
Après quoi je t'en tirerai.
Par ma barbe, dit l'autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi.
Trouvé ce secret», je l'avoue.
Le renard sort du puits, laisse son compagnon
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience.
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence' Autant de jugement que de barbe au menton.
Tu n'aurais pas, à la légère.
Descendu dans ce puits. Or adieu ; j'en suis hors : Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts ;
Car, pour moi, j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter' en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.
I. Chef qui marche en tête. — 2. Qui possédait les plus hautes cornes. — 3. Ne pas y voir plus loin que son net : manquer d'esprit. — 4. Eurent bu de l'eau. — 5. Parrain, par rapport à la marraine ; puis, par extension, camarade, ami. — 6. Ce moyen ingénieux. — 7. .\ un très haut degré. — 8.. Faire un arrêt, séjourner.
Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
La cellerière' du royaume De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
A ceux qu'enclôt la tombe noire.
Le mari repart, sans songer :
Tu ne leur portes point à boire?
VIII — La Goutte et l'Araignée.
QUAND l'enfer eut produit la goutte et l'araignée. Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
D'être pour l'humaine lignée*
Également à redouter.
Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.
Voyez- vous ces cases étraites', Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? Je me suis proposé d'en faire vos retraites.
Tenez donc, voici deux bûchettes*.
Accommodez-vous, ou tirez.
Il n'est rien, dit l'aragne^ aux cases qui me plaise. L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins
De ces gens nommés médecins.
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. Elle prend l'autre lot, y plante le piquet, S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme. Disant : Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme Ni que d'en déloger et faire mon paquet
Jamais Hippocrate' me somme.
L'aragne cependant se campe en un lambris. Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie, Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie.
Voilà des moucherons de pris.
Une servante vient balayer tout l'ouvrage. Autre toile tissue, autre coup de balai. Le pauvre bestion' tous les jours déménage.
Enfin, après un vain essai,
I. La religieuse chargée du magasin des provisions au couvent. — 2. Posti*rit<'. — ^. Cabanes étraites : étraites est l'orthographe de l'ancienne prononciation du mot étroites. — 4. Petites tiges de bois pour tirer au sort. — 5. Ancien mot, pwur arjtgnét. — 6. Le père de la médecine, né en 460 dans l'île de Cos. — 7. Petite bête.
Il va trouver la goutte. Elle était en campagne.
Plus malheureuse mille fois
Que la plus malheureuse aragne.
Son hôte la menait tantôt fendre du bois, Tantôt iouir, houer^ : goutte bien tracassée
Est, dit-on, à demi-pansée.
Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister. Changeons, ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter : EUe la prend au mot, se glisse en la cabane : Point de coup de balai qui l'oblige à changer. La goutte, d'autre part, va tout droit se loger
Chez un prélat, qu'elle condamne
A jamais du lit ne bouger.
Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n'ont point de honte De faire aller le mal toujours de pis en pis. L'une et l'autre trouva de la sorte son compte Et fit très sagement de changer de logis.
IX — Le Loup et la Cigogne.
LES loups mangent gloutonnement.
Un loup donc étant de frairie* . Se pressa, dit-on, tellement
Qu'il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier. De bonheur* pour ce loup, qui ne pouvait crier.
Près de là passe une cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l'os ; puis, pour un si bon tour*.
Elle demanda son salaire.
Votre salaire ! dit le loup.
Vous riez, ma bonne commère' !
Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup D'avoir de mon gosier retiré votre cou !
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte.
I. Travailler avec la houe. — 2. Au propre frairit sigoifie confrérie, puis, par extension, réunion de confrères à l'occasion d'une fête ; enfin festin. — 3. Par bonhei;r. — 4. Pour sou habileté. — 5. Marraine, par rapport au parrain: d'où, par extension, amie.
X — Le Lion abattu par rHonime.
ON exposait une peinture
Où l'artisan* avait tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé.
Les regardants» en tiraient gloire.
Un lion en passant rabattit leur caquet.
Je vois bien, dit-il, qu'en effet
On vous donne ici la victoire ;
Mais l'ouvrier vous a déçus :
n avait li' erté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus.
Si mes confrères savaient pemdre.
XI — Le Renard et les Raisins.
CERTAIN renard gascon, d'autres disent normand.
Mourant presque de faim, \-it au haut d'une treille Des raisins, mûrs apparemment»
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant* en eût fait volontiers un repjas.
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats».
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
XII — Le Cygne et le Cuisinier.
DANS une ménagerie
De volatiles remplie
Vi\'aient le cygne et l'oison :
Celui-là destiné pour les- regards du maître ; Celui-ci, pour son goût* : l'un qui se piquait d'être CommensaJ du jéirdin ; l'autre, de la maison. Des fossés du château faisant leurs galènes'.
: . L'iniste- — — Ctox qui remariaient : le pirùiipc est »ci es^nkiyé ■- .. — 3. .\ en jaser par U vœ. — 4 Rusé personnage. — 5. Valet de ca'*a!>er oa de
au àa^i, bosnote grosàier. — 6. Pc .ir sa tattk. — 7. Leurs prooenadec
FABLE XI II — 9o
Tantôt on les eût vus côte à côte nager. Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies ^ Un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup. Prit pour oison le cygne ; et, le tenant au cou. Il allait l'égorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, prêt* à mourir, se plaint en son ramage.
Le cuisinier fut fort surpris.
Et vit bien qu'il s'était mépris.
Quoi ! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe ! Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s'en sert si bien !
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien.
XIII — Le Loup et les Brebis.
APRÈS mille ans et plus de guerre déclarée. Les loups firent la paix avecque' les brebis. C'était apparemment le bien des deux partis : Car, si les loups mangeaient mainte bête égarée. Les bergers de leur peau se faisaient maints habits. Jamais de liberté, ni pour les pâturages.
Ni d'autre part pour les carnages :
Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens. La paix se conclut donc : on donne des otages ; Les loups, leurs louveteaux ; et les brebis, leurs chiens L'échange en étant fait aux formes* ordinaires.
Et réglé par des commissaires.
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats» Se virent loups parfaits et friands de tuerie. Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
Messieurs les bergers n'étaient pas.
Étranglent la moitié des agneaux les plus gras. Les emportent aux» dents, dans les bois se retirent. Ils avaient averti leurs gens secrètement. Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement.
I. S.ins jamais s'en rassasier. — 2. Même sens que près de. — 3. Autre forme de etvec. — 4. Dans les formes. — 3. Loups de quatre à cinq mois. — 6. Avec les dents.
X — Le Lion abattu par l'Homme .
ON exposait une peinture
Où l'artisan* avait tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé.
Les regardants' en tiraient gloire.
Un liou en passant rabattit leur caquet.
Je vois bien, dit-il, qu'en efiet
On vous donne ici la victoire ;
Mais l'ouvrier vous a déçus :
Il avait lii erté de feindre. Avec plus de raison nous aurions le dessus.
Si mes confrères savaient peindre.
XI — Le Renard et les Raisins.
CERTAIN renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille Des raisins, mûrs apparemment' Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant* en eût fait volontiers un repas,
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats'.
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
XII — Le Cygne et le Cuisinier.
DANS une ménagerie
De volatiles remplie
Vivaient le cygne et l'oison :
Celui-là destiné pour les- regards du maître ; Celui-ci, pour son goût* : l'un qui se piquait d'être Commensal du jardin ; l'autre, de la maison. Des fossés du château faisant leurs galeries ',
I. L'artiste. — 2. Ceux qui regardaient : le participe est ici employé substantivement. — 3. A en juger par la vue. — 4 Rusé personnage. — 5. Valet de cava'ier ou de fantassi:: ; au nguré, homme grossier. — 6. Pour sa table. — 7. Leurs promenades.
Tantôt on les eût vus côte à côte nager. Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies*. Un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup. Prit pour oison le cygne ; et, le tenant au cou. Il allait l'égorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, prêt* à mourir, se plaint en son ramage.
Le cuisinier fut fort surpris.
Et vit bien qu'il s'était mépris.
Quoi ! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe ! Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s'en sert si bien !
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien.
XIII — Le Loup et les Brebis.
APRÈS mille ans et plus de guerre déclarée. Les loups firent la paix avecque' les brebis. C'était apparemment le bien des deux partis : Car, si les loups mangeaient mainte bête égarée, Les bergers de leur peau se faisaient maints habits. Jamais de Uberté, ni pour les pâturages,
Ni d'autre part pour les carnages :
Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens. La paix se conclut donc : on donne des otages ; Les loups, leurs louveteaux ; et les brebis, leurs chiens L'échange en étant fait aux formes * ordinaires.
Et réglé par des commissaires.
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats' Se virent loups parfaits et friands de tuerie. Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
Messieurs les bergers n'étaient pas.
Étranglent la moitié des agneaux les plus gras. Les emportent aux« dents, dans les bois se retirent. Ils avaient averti leurs gens secrètement. Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement.
I. S.ins jamais s'en rassaisier. — 2. Même sens que près de. — 3. .■\utre forme de <Wff . — 4. Dans les formes. — 5. Loups de quatre à cinq mois. — 6. Avec les dents.
X — Le Lion abattu par l'Homme.
ON exposait une peinture
Où l'artisan^ avait tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé.
Les regardants» en tiraient gloire.
Un lion en passant rabattit leur caquet.
Je vois bien, dit-il, qu'en effet
On vous donne ici la victoire ;
Mais l'ouvrier vous a déçus :
Il avait li'i erté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus.
Si mes confrères savaient peindre.
XI — Le Renard et les Raisins.
CERTAIN renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille Des raisins, mûrs apparemment' Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant* en eût fait volontiers un repas.
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats».
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
XII — Le Cygne et le Cuisinier.
DANS une ménagerie
De volatiles remplie
Vivaient le cygne et l'oison :
Celui-là destiné pour les- regards du maître ; Celui-ci, pour son goût* : l'un qui se piquait d'être Commensal du jardin ; l'autre, de la maison. Des fossés du château faisant leurs galeries ',
I. L'artiste. — 2. Ceux qui regardaient : le participe est ici employé substantivement. — 3. A en juger par la vue. — 4 Rusé personnage. — 5. Valet de cavalier ou de fantas&iL: ; au Dgurd, homme grossier. — 6. Pour sa table. — 7. Leurs promenade*.
Tantôt on les eût vus côte à côte nager, Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies*. Un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup. Prit pour oison le cygne ; et, le tenant au cou. Il allait l'égorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, prêt* à mourir, se plaint en son ramage.
Le cuisinier fut fort surpris.
Et vit bien qu'il s'était mépris.
Quoi ! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe ! Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s'en sert si bien !
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien.
XIII — Le Loup et les Brebis.
APRÈS mille ans et plus de guerre déclarée. Les loups firent la paix avecque' les brebis. C'était apparemment le bien des deux partis : Car, si les loups majigeaient mainte bête égarée, Les bergers de leur peau se faisaient maints habits. Jamais de liberté, ni pour les pâturages.
Ni d'autre part pour les carnages :
Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens. La paix se conclut donc : on donne des otages ; Les loups, leurs louveteaux ; et les brebis, leurs chiens L'échange en étant fait aux formes * ordinaires.
Et réglé par des commissaires.
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats» Se virent loups parfaits et friands de tuerie. Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
Messieurs les bergers n'étaient pas.
Étranglent la moitié des agneaux les plus gras. Les emportent aux* dents, dans les bois se retirent. Ils avaient averti leurs gens secrètement. Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement.
I. S.ins jamais s'en rassasier. — 2. M&ne sens que près de. — 3. Autre forme de tsucc. — 4. Dans les formes. — 5. Loups de quatre à cinq mois. — 6. Avec les dents.
Furent étranglés en dormant.
Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent ; Tout fut mis en morceaux ; un seul n'en échappa.
Nous pouvons conclure de là Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle.
La paix est fort bonne de soi ; J'en conviens : mais de quoi sert-elle
Avec des ennemis sans foi?
XIV — Le Lion devenu vieux.
LE lion, terreur des forêts, Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse. Fut enfin attaqué par ses propres sujets.
Devenus forts par sa faiblesse.
Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied ; Le loup, un coup de dent ; le bœuf, un coup de corne. Le malheureux lion, languissant, triste et morne, Peut à peine rugir, par l'âge estropié. Il attend son destin sans faire aucunes plaintes ; Quand voyant l'âne même à son antre accourir : Ah ! c'est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ; Mais c'est mourir deux fois que soufirir tes atteintes.
XV — Philomèle et Progné.
AUTREFOIS Progné l'hirondeUe
De sa demeure s'écarta
Et loin des villes s'emporta Dans un bois où chantïiit la pauvre Philomèle'. Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez- vous? Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue : Je ne me souviens point que vous soyez venue Depuis le temps de Thrace habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire?
1. Le rossignol — Tétée, roi de Thrace, ayant outragé et coupé la lar.pie à Philotnê)sœur de Progné sa femme, celles-ci pour se venger tuèrent le Cls de ce prmce, puis le lu) Uonuèrtnt à manger : Philomèle fut changée en rossignol, Progné ea hirondelle.
ix <-.'p,
VOiLA l'opératrice AUSSITOT EN BESOGNE. ELLE RETIRA l'OS (P. 93).