I. Malbeur. — 2. Inclinaison
lA fONl'AINS. - FABUES — I,
Dont l'eau par sa course l'emporte.
L'esprit de contradiction L'aura fait flotter d'autre sorte.
Cet homme se raiUait assez hors de saison. Quant à l'humeur contredisante.
Je ne sais s'il avait raison ; Mais, que cette humeur soit ou non Le défaut du sexe et sa pente.
Quiconque avec elle naîtra Sans faute avec elle mourra.
Et jusqu'au bout contredira Et, s'il peut, encor par delà.
XVII — La Belette entrée dans un grenier.
DAMOISELLE* belette, au corps long et fluet. Entra dans un grenier par un trou fort étroit :
Elle sortait de maladie.
Là, vivant à discrétion,
La galande" fit chère lie*.
Mangea, rongea : Dieu sait la vie.
Et le lard qui périt en cette occasion l
La voilà, pour conclusion,
Grasse, mafïïue* et rebondie.
Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl. Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou. Ne peut plus repasser et croit s'être méprise.
Après avoir fait quelques tours.
C'est, dit-elle, l'endroit : me voilà bien surprise ; J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours.
Un rat, qui la voyait en peine.
Lui dit : Vous aviez lors la panse un peu moins pleine. Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir. Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres • ; Mais ne confondons point, par trop approfondir*.
Leurs affaires avec les vôtres.
I. Titre des filles et femmes nobles. — 2. Galand, pour galant, signifie : qui aime b bonne chère. — 3. Bonne chère. — 4. Mafflu : qui a de grosses joues. Vieux mot. — 5, On ne sait à qui La Fontaine fait allusion. — 6. En approfondissant trop.
XVIII — Le Chat et le vieux Rat.
J'AI lu, chez un conteur de fables, Qu'un second RodilardS l'Alexandre des chats,
L' Attila S le fléau des rats.
Rendait ces derniers misérables.
J'ai lu, dis-je, en certain auteur.
Que ce chat exterminateur.
Vrai Cerbère", était craint une lieue à la ronde : Il voulait de souris dépeupler tout le monde. Les planches qu'on suspend sur un léger appui,
La mort-aux-rats, les souricières.
N'étaient que jeu au prix de lui.
Comme il voit que dans leurs tanières
Les souris étaient prisonnières.
Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher. Le galant* fait le mort, et du haut d'un plancher Se pend la tête en bas : la bête scélérate A de certains cordons se tenait par la patte. Le peuple des souris croit que c'est châtiment. Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, Égratigné quelqu'un, causé quelque dommage. Enfin qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimement.
Se promettent de rire à son enterrement. Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête.
Puis rentrent dans leurs nids à rats.
Puis ressortant font quatre pas.
Puis enfin se mettent en quête».
Mais voici bien une autre fête :
Le pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant.
Attrape les plus paresseuses.
Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant : C'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :
Vous viendrez toutes au logis.
Il prophétisait vrai : notre maître Mitis*,
I. Le premier est dans Rabelais (IV, 67). — 2. Roi des Huns (v« siècle) : il s'apfwlait ini-mème U fléau de Dieu. — 3. Chien à trois têtes, gardien des enfers. — 4. Ici, rusé personnage. — 5. En quête de nourriture. — 6. Surnom tiré du latin et qui signifie doux.
BIBLIOTHCCA
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur :
La refuser n'était pa- sûr ;
Même un refus eût fait, possible,
Qu'on eût \'\i quelque beau matin
Un mariage clandestin :
Ca.r, outre qu'en toute manière
La belle était pour les gens fiers.
Fille se coiffe' volontiers
D'amoureux à longue crinière.
Le père donc, ouvertement
N'osant renvoyer notre amant.
Lui dit : Ma ftîle est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous \oudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patte
On vous les rogne ; et, pour les dents.
Qu'on vous les lime en même temp>s :
Vos baisers en seront moins rudes.
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fiJle y rép>ondra mieux.
Étant sans ces inquiétudes.
Le lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens :
D fit fort peu de résistance.
Amour ! Amour ! quand tu nous liens.
On peut bien dire : Adieu prudence !
II — Le Berger et la Mer.
DU rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins. Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite». Si sa fortune était petite,
I. S'épreod. — 2. .\iiiphitrite, nlle de l'Océan, est la déesse de U mer et Tcpouse de Neptune.
FABLE m — 103
Elle était sûre tout au moins.
A la fin les trésors déchargés sur la plage Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau. Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les brebis. Non plus berger en chef comme il était jadis. Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage Celui qui s'était vu Corydon ou Tircis*
Fut Pierrots et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits.
Racheta des bêtes à laine ; Et comme un jour les vents, retenant leur haleine, Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux : Vous voulez de l'argent, ô mesdames les Eaux ! Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre
Ma foi ! vous n'aurez pas le nôtre.
Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé. Je me sers de la vérité Pour montrer, par expérience.
Qu'un sou, quand il est assuré.
Vaut mieux que cinq en espérance
Qu'il se faut contenter de sa condition ;
Qu'aux conseils de la mer et de l'ambition Nous devons fermer les oreilles.
Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront. La mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y ; les vents et les voleurs viendront.
III — La Mouche et la Fourmi,
LA mouche et la fourmi contestaient de leur prix.
O Jupiter ! dit la première.
Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits
D'une si terrible manière !
Qu'un vil et rampant animal A la fille de l'air» ose se dire égal ! Je hante les palais, je m'assieds à ta table :
z. Noms de bergers. — a. Personnage boufion de la comédie italienne. — 3. La mouche.
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur :
La refuser n'était pas sûr ;
Même un refus eût fait, possible,
Qu'on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin :
Car, outre qu'en toute manière
La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe^ volontiers
D'amoureux à longue crinière.
Le père donc, ouvertement
N'osant renvoyer notre amant.
Lui dit : Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patte
On vous les rogne ; et, pour les dents.
Qu'on vous les lime en même temps ;
Vos baisers en seront moins rudes.
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux.
Étant sans ces inquiétudes.
Le lion consent à cela.
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens :
Il fit fort peu de résistance.
Amour ! Amour ! quand tu nous tiens.
On peut bien dire : Adieu prudence !
II — Le Berger et la Mer.
DU rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins. Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite*. Si sa fortune était petite.
1. SV'prend. — 2. •■\mphitrite, fille de l'Océan, est la déesse de la mer et l'cpoiue de Neptune.
FABLE m — 103
Elle était sûre tout au moins. A la fin les trésors déchargés sur la plage Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau. Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les brebis. Non plus berger en chef comme il était jadis, Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage Celui qui s'était vu Corydon ou Tircis*
Fut Pierrot', et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
Racheta des bêtes à laine ; Et comme un jour les vents, retenant leur haleine. Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux : Vous voulez de l'argent, ô mesdames les Eaux ! Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre
Ma foi ! vous n'aurez pas le nôtre.
Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé. Je me sers de la vérité Pour montrer, par expérience.
Qu'un sou, quand il est assuré.
Vaut mieux que cinq en espérance
Qu'il se faut contenter de sa condition ;
Qu'aux conseils de la mer et de l'ambition Nous devons fermer les oreilles.
Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront. La mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y ; les vents et les voleurs viendront.
III — La Mouche et la Fourmi,
LA mouche et la fourmi contestaient de leur prix.
O Jupiter ! dit la première.
Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits
D'une si terrible manière !
Qu'un vil et rampant animal A la fille de l'air' ose se dire égal ! Je hante les palais, je m'assieds à ta table :
I. Noms de bergers. — 2. Persoimage bouSon de la comédie italienne. — 3. La mouche.
Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant' toi ;
Pendant que celle-ci, chétive et misérable.
Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.
Mais, ma mignonne, dites-moi, Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,
D'un empereur ou d'une belle?
Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux ;
Je me joue entre des cheveux ; Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ; , Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête, C'est un ajustement des mouches emprunté'.
Puis allz-moi rompre la tête
De vos greniers ! — Avez-vous dit'?
Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.
Et quant à goûter la première
De ce qu'on sert devant les dieux,
Croyez- vous qu'il en vaille* mieux?
Si vous entrez partout, aussi» font les profanes. Sur la tête des rois et sur celle des ânes Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas,
Et je sais que d'un prompt trépas Cette importunité bien sou\ent est punie. Certain ajustement, dites-vous, rend jolie ; J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi. Je veux qu'il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mérites ?
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites? Cessez donc de tenir un langage si vain :
N'ayez plus ces hautes pensées.
Les mouches de cour sont chassées ; Les mouchards ■ sont pendus : et vous mourrez de faim.
De froid, de langueur, de misère.
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère. Alors je jouirai du fruit de mes travaux :
Je n'irai par monts ni par vaux
M'exposer au vent, à la pluie.
I. Devant : avant. — 2. 11 était de mode chez les dames du xvi:* siêcie de se coUer lur le visage, par ornement ou pour faire paraître le teint plus blanc, des mouches, c'es-tà. dire des petits morceaux de tafietas ou de velours noir. — 3. Dit tout ce que vous aviez i dire. — 4. Que cela vaille — 5. Ainsi. — 6. Les espions.
FABLE IV — lOè
Je vivrai sans mélancolie :
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par là Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire. Adieu, je perds le temps, laissez-moi travailler ;
Ni mon grenier, ni mon armoire
Ne se 1 emplit à babiller.
IV — Le Jardinier et son Seigneur.
UN amateur de jardinage.
Demi-bourgeois, demi-manant*,
Possédait en certain village Un jardin assez propre, et le clos attenant. Il avait de plant vif fermé. cette étendue : Là croissait à plaisir l'oseille et la laitue. De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet, Peu de jasmin d'Espagne = et force serpolet. Cette félicité par un lièvre troublée Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit. Ce maudit animal vient prendre sa goulée' Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit; Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit : H est sorcier, je crois. — Sorcier? je l'en défie , Repartit le seigneur : fût-il diable, Miraut*, En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt. Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie. — Et quand? — Et dès demain, sans tarder plus longtemps, La partie ainsi faite, il vient avec ses gens. Cà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres? La fille du logis, qu'on vous voie, approchez : Quand la marierons-nous, quand aurons-nous des gendres? Bonhomme, c'est ce coup* qu'il faut, vous m'entendez,
Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.
Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprès de lui la fait asseoir.
I. Paysan. — 2. Jasmin d'Espagne, jasmin à grandes fleurs blanches, lavées de rosp ou de pourpre, utilisé pour les graisses ou les huiles parfumées. — 3 . Gueulée, grusse bouchée. »- 4. Kom d'un chien. — 5. C'est alors.
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir ;
Toutes sottises dont la belle
Se défend avec grand respect :
Tant qu'au père à la fin cela devient suspect. Cependant on fricasse, on se rue en cuisine ^ — De quand sont vos jambons- ils ont fort bonne mine. - Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment, dit le seigneur.
Je les reçois, et de bon cœur.
Il déjeune très bien ; aussi* fait sa famille», Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés* : Il commande chez l'hôte, y prend des libertés.
Boit son vin, caresse sa fille.
L'embarras des chasseurs» succède au déjeuné.
Chacun s'anime et se prépare :
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bonhomme est étonné'.
Le pis fut que l'on mit en piteux équipage' Le pauvre potager : adieu planches*, carreaux* ;
Adieu chicorée et porreaux ;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le lièvre était gîté dessous un maître chou. On le quête*" ; on le lance" : il s'enfuit par un trou. Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l'on fit à la pauvre haie Par ordre du seigneur ; car il eût été mal Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval. Le bonhomme disait : Ce sont là jeux de prince. Mais on le laissait dire : et les chiens et les gens Firent plus de dégâts en une heure de temps
Que n'en auraient fait en cent ans
"Tous les lièvres de la province.
Petits princes, videz vos débats entre vous : De recourir aux rois vous seriez de grands fous. Il ne les faut jamais engager dans vos guerres. Ni les faire entrer sur vos terres.
I. On fait force cuisine. — 2. Ainsi. — 3. Toutes les ixrsonnes vivant sous le même toit. — 4. Garnis de bonnes dents, donc ayant un solide appétit. — 5. Que donnent les chasseurs. — 6. Abasourdi. — 7. État. — 8. Bande de terrain planté. — 9. Carré de terrain planté. — 10. On cherche sa piste. — xi. Ou le sort de son gite.
V — L'Ane et le petit Chien.
NE forçons point notre talent ;
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse.
Ne saurait passer pour galant*.
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie. Ont le don d'agréer infus avec la vie.
C'est un point qu'il leur faut laisser. Et ne pas ressembler à l'âne de la fable.
Qui, pour se rendre plus aimable Et plus cher à son maître, alla le caresser.
Comment ! disait-il en son âme.
Ce chien, parce qu'il est mignon.
Vivra de pair à compagnon*
Avec monsieur, avec madame ;
Et j'aurai des coups de bâton !
Que fait-il? il donne la patte ;
Puis aussitôt il est baisé î S'il en faut faire autant afin que l'on me flatte,
Cela n'est pas bien malaisé.
Dans cette admirable pensée.
Voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement.
Lève une corne toute usée, La lui porte au menton fort amoureusement. Non sans accompagner, pour plus grand ornement, De son chant gracieux cette action hardie.
Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie ! Dit le maître aussitôt. Holà, Martin -bâton* ! Martin-bâton accourt : l'âne change de ton.
Ainsi finit la comédie.
VI — Le Combat des Rats et des Belettes.
LA nation des belettes.
Non plus que celle des chats.
Ne veut aucun bien aux rats.
I. Ici, homme bien élevé, de bonnes manières. — 2. Sur le pied d'égalité. — 3. Homms anné d'un bâton.
Et, sans les portes étrètes
De leurs habitations.
L'animal à longue échine
En ferait, je m'imagine.
De grandes destructions.
Or, une certaine année
Qu'il en était à foison',
Leur roi, nommé Ratapon,
Mit en campagne une armée.
Les belettes, de leur part.
Déployèrent l'étendard.
Si l'on croit la renommée,
La victoire balança'^ :
Plus d'un guéret s'engraissa
Du sang de plus d'une bande.
Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroits
Sur le peuple souriquoix^
Sa déroute fut entière,
Quoi que pût faire Artarpax,
Psicarpax, Méridarpax*,
Qui, tout couverts de poussière.
Soutinrent cissez longtemp ,
Les efforts des combattants.
Leur résistance fut vaine ;
Il fallut céder au sort :
Chacun s'enfuit au plus fort',
Tant soldat que capitaine.
Les princes périrent tous.
La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prête.
Se sauva sans grand travail ;
Mais les seigneurs sur leur tête
Ayant chacun un plumail".
Des cornes ou des aigrettes,
Soit comme marques d'honneur,
Soit afin que les belettes
En conçussent plus de peur,
I. A (oison : en abondance. — 2. Balança : fut incertaine. — 3. Des souris : mot cr.^é par La Fontaine. — 4. Noms tirés de la Batrachomyomachie (Combat des grenouilles et des rats), poème burlesque, et qui signifient : Artarpax, voleur de pain, Psicar-,>ai, voleur de miette», Méridarpax, voleur de morceaux. — s- Au plus vitî. — 6. Un yilumet.
Cela causa leur malheur.
Trou, ni fente, ni crevasse.
Ne fut large assez pour eux ; Au lieu que la populace Entrait dans les moindres creux.
La principale jonchée* Fut donc des principaux rats.
Une tête empanachée N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage Peut souvent en un passage Causer du retardement.
Les petits, en toute affaire.
Esquivent* fort aisément :
Les grands ne le peuvent faire.
VII — Le Singe et le Dauphin.
C'ÉTAIT chez les Grecs un usage Que sur la mer tous voyageurs Menaient avec eux en voyage Singes et chien? de bateleurs.
Un navire en cet équipage Non loin d'Athènes fit naufrage.
Sans les dauphins tout eût péri.
Cet animal est fort ami De notre espèce : en son histoire Pline le dit' ; il le faut croire.
Il sauva donc tout ce qu'il put.
Même un singe en cette occurrence.
Profitant de la ressemblance.
Lui pensa devoir son salut :
Un dauphin le prit pour un homme Et sur son dos le fit asseoir Si gravement qu'oa eût cru voir Ce chanteur que tant on ren'^mme*.
Le dauphin Fallait mettre à bord Quand, par hasard, il lui demande :
Etes-vous d'Athènes la grande?
1. .^.mas de cadavres. — 2. S'esquivent. — 3. Pline l'Ancien (IX, viii). — 4. Le f cète Axioa, qui, jeté ^ la mer, fut sauvé, dit on, par un dauphin.
Oui, dit l'autre ; on m'y connaît fort :
S'il vous y survient quelque affaire,
Employez-raoi ; car mes parents
Y tiennent tous les premiers rangs :
Un mien cousin est juge-maire*.
Le dauphin dit : Bien grand merci ;
Et le Pirée^ a part aussi
A l'honneur de votre présence?
Vous le voyez souvent, je pense? —
Tous les jours : il est mon ami ;
C'est une vieille connaissance.
Notre magot' prit, pour ce coup.
Le nom d'un port pour un nom d'homme.
De telles gens il est beaucoup Qui prendraient Vaugirard* pour Rome, Et qui, caquetant au plus dru'.
Parlent de tout et n'ont rien vu.
Le dauphin rit, tourne la tête.
Et, le magot considéré,
Il s'aperçoit qu'il n'a tiré
Du fond des eaux rien qu'une bête.
Il l'y replonge et va trouver
Quelque homme afin de le sauver.
VIII — L'Homme et lldole de bois.
CERTAIN païen chez lui gardait un dieu de bois.
De ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles.
Le païen cependant s'en promettait merveilles.
Il lui coûtait autant que trois :
Ce n'était que vœux et qu'offrandes.
Sacrifices de boeufs couronnés de guirlandes.
Jamais idole, quel qu'il fût,
N'avait eu cuisine si grasse.
Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
I. Le juge-maire était, dans certaines provinces, le lieutenant du sénéchal. — 2. Port d'Athènes. — 3- Singe sans queue, du genre macaque. — 4. Vaugirard formait à l'époque un village, au sud de Paris. — 5. Beaucoup, à tort et à travers.
Bien plu3, si pour un sou d'orage' en quelque endroit
S'amassait d'une oa d'autre sorte.
L'homme en avait sa part ; et sa bourse en souffrait : La pitance* du dieu n'en était pas moins forte. A la fin, se fâchant de n'en obtenir rien. Il vous prend un levier, met en pièces l'idole. Le trouve rempli d'or. Quand je t'ai fait du bien. M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole'? Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels.
Tu ressembles aux naturels
Malheureux, grossiers et stupides :
On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton. Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
J'ai bien fait de changer de ton.
IX — Le Geai paré des plumes de Paon,
UN paon muait* : un geai prit son plumage ;
Puis après se l'accommoda ; Puis parmi d'autres paons tout fier se panada».
Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué.
Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte Même vers ses pareils s'étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à deux pieds comme lui Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,
Et que l'on nomme plagiaires.
Je m'en tais et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires.
X — Le Chameau et les Bâtons flottants.
LE premier qui vit un chameau S'enfuit a cet objet nouveau ;
I. Le plus faible orage. — 2. Ce que reçoit un moine pour son repas, dans les communautés. — 3. Monnaie d'Athènes, valant environ quinze centimes de la nôtre. — 4. Perdait son plumage par l'eô'et de la mue. — 5. Se pavana.
Le second approcha ; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire'.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce^qui nous paraissait terrible et singulier S'apprivoise avec notre vue Quand ce* vient à la continue».
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet : On avait mis des gens au guet,
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet. Ne purent s'empêcher de dire Que c'était un puissant navire.
Quelques moments après, l'objet devint brûlot*, Et puis nacelle, et puis ballot.
Enfin bâtons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup, de par le monde, A qui ceci conviendrait bien :
De loin, c'est quelque chose ; et de près, ce n'est rien.
XI — La Grenouille et le Rat.
TEL, comme dit Merlin', cuide' engeigner' autrui.
Qui souvent s'engeigne soi-même.
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui ; 11 m'a toujours semblé d'une énergie extrême. Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris. Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris. Et qui ne connaissait l'avent ni le carême'. Sur le bord d'un marais égayait ses esprits». Une grenouille approche et lui dit en sa langue : Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin.
Messire rat promit soudain :
Il n'était pas besoin de plus longue harangue. Elle allégua pourtant les délices du bain, La curiosité, le plaisir du voyage,
I. Nom génétique du chameau au xvii* siide ; ne se dit aujourd'hui que du cbamoaii i uup bosse. — 2. Cela. — 3. A la continue : sans interruption, constamment. — 4. ïi^t'm^i:t rempli de matières inflammables pour brûler les vaisseaux ennemis. — 5. C'est le lameux enchanteur des romans de la Table Ronde. — 6. Croit. — 7. Tromper. — 6 Epoques qui précéder, t les fâtes de Xoël et de Pâques et pendant lesquelles les ndèlcs sout astreints au jeûne f t à l'ubîtinence. — 9. Esprits : corps légers et subtils qui étaitLt regardés conua* !e piiucipe de la vie ; puis le coeur, siège des émctions.
Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conterait à ses petits-en'ants
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants.
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique.
Un point, sans plus, tenait le galant' empêché* : Il nageait quelque peu, mais il fallait de l'aide. La grenouille à cela trouve un très bon remède : Le rat fut à son pied par la patte attaché ;
Un brin de jonc en fit l'affaire.
Dans le marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau, Contre le droit des gens, contre la foi jurée ; Prétend qu'elle en fera gorge chaude^ et curée*. C'était, à son avis, un excellent morceau. Déjà dans son esprit la galandc» le croque. Il atteste les dieux ; la perfide s'en moque : Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau, Un milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde. Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde, li fond dessus, l'enlève et, par même moyen,
La grenouille et le lien.
Tout en fut ; tant et si bien,
Que de cette double proie
L'oiseau se donne au cœur joie*.
Ayant, de cette façon,
A souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie Peut nuire à son inventeur, Et souvent la perfidie Retourne sur son auteur.
XII — Tribut envoyé par les Animaux à Alexandre.
UNE fable avait cours parmi l'antiquité ; Et la raison ne m'en est pas connue.
I. Gai compagnon. — 2. Embarrassé. — 3. Gorge chaude : viande chaude qu'on jette au faucon, et qui provient du gibier qu'il a attrapé. — 4. Curée : la pâture qu'on donne aux chiens de chasse à courre, en leur faisant manger de la bête qu'ils ont prise. — 5. La rusée. — 6. Se donner au cœur joie : jouir abondamment, se rassasier.
Que le lecteur en tire une moralité.
Voici la fable toute nue :
La Renommée ayant dit en cent lieux Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre, Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que, sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s'allât rendre. Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux.
Les républiques des oiseaux ;
La déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur En publiant l'édit du nouvel empereur.
Les animaux, et toute espèce lige* De son seul appétit, crurent que cette fois
Il fallait subir d'autres lois.
On s'assemble au désert : tous quittent leur tanière. Après divers avis, on résout, on conclut
D'envoyer hommage et tribut.
Pour l'hommage* et pour la manière».
Le singe en fut chargé : l'un lui mit par écrit
Ce que l'on voulait qui fût dit.
Le seul tribut les tint en peine :
Car que donner? il fallait de l'argent.
On en prit d'un prince obligeant.
Qui, possédant dans son domaine Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut. Comme il fut question de porter ce tribut,
Le mulet et l'âne s'offrirent, Assistés du cheval ainsi que du chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent Avec le singe, ambassadeur nouveau.
La caravane enfin rencontre en un passage Monseigneur le lion : cela ne leur plut point.
Nous nous rencontrons tout à point, Dit-il ; et nous voici compagnons de voyage.
J'allais offrir mon fait à part* ; Mais, bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse.
Obligez -moi de me faire la grâce
I. Lige : redevable d'un droit au seigneur. Entendez ici : esclave de son seul appétit.
- 2. Hommage : serment du vassal à son seigneur. — 3. Manière : la forme de l'hommage .
- 4. Ma quote-part.
FABLE XII — Ho
Que d'en porter chacun un quart :
Ce ne vous sera pas une charge trop grande, Et j 'en serai plus hbre et bien plus en état. En cas que les voleurs attaquent notre bande
Et que l'on en vienne au combat.
Éconduire un lion rarement se pratique. Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu Et, malgré le héros de Jupiter issu^, Faisant chère' et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivèrent dans un pré Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré.
Où maint mouton cherchait sa vie ; Séjour du frais, véritable patrie Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas qu'à ses gens
Il se plaignit d'être malade.
Qjntinuez votre ambassade.
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
Pour vous, ne perdez point de temps.
Rendez-moi mon argent ; j'en puis avoir affaire. On déballe ; et d'abord le lion s'écria.
D'un ton qui témoignait sa joie :
Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le croît* m'en appartient. Il prit tout là-dessus Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères.
Le singe et les sommiers* confus.
Sans oser répliquer, en chemin se remirent. Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent
Et n'en eurent point de raison.
Qu'eût-il fait? C'eût été lion contre lion ; Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires. L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.
I. Alexandre. — 2. Festin. — S- L* croît : l'accroissement, le produit du troupeau. 4. Les bêtes de somme.
XIII — Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf.
DE tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque le genre humain de glands se contentait,
Ane, cheval et mule aux forêts habitait :
Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et tant de bâts.
Tant de harnais pour les combats.
Tant de chaises^, tant de carrosses ;
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or un cheval eut alors différend
Avec un cerf plein de vitesse ; Et, ne pouvant l'attraper en courant.
Il eut recours à l'homme, implora son adresse. L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui doima point de repos Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.
Et cela fait, le cheval remercie L'homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ; Adieu ; je m'en retourne en mon séjour sauvage. Non pas cela, dit l'homme ; il fait meilleur chez nous.
Je vois trop quel est votre usagée Demeurez donc ; vous serez bien traité
Et jusqu'au ventre en la litière.
Hélas ! que sert la bonne chère
Quand on n'a pas la liberté? Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie ; Mais il n'était plus temps ; déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien :
Sage s'il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien.
t. Petites voitures de voyage. — a. A quoi vous pouvez icc servir, votre uti^iti.
FABLE XV — ir
XIV — Le Renard et le Buste.
LES grands, pour la plupart, sont masques de théâtre» ; Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit ; Le renard, au contraire, à fond les examine. Les tourne de tout sens ; et, quand il s'aperçoit
Que leur fait- n'est que bonne mine, Il leur applique un mot qu'un buste de héros
Lui fît dire fort à propos.
C'était un buste creux, et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture : « Belle tète, dit-il, mais de cervelle point. »
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point !
XV — Le Loup, la Chèvre et le Chevreau.
LA bique, allant remplir sa trainante mamelle,
Et paître l'herbe nouvelle,
Ferma sa porte au loquet,
Non sans dire à son biquet :
Gardez-vous, sur votre vie,
D'ouvrir que l'on ne vou3 die
Pour enseigne et mot du guet* : ,
Foin* du loup et de sa race !
Comme elle disait ces mots.
Le loup, de fortune», passe.
Il les recueille à propos
Et les garde en sa mémoire.
La bique, comme on peut le croire.
N'avait pas vu le glouton.
Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton
Et, d'une voix papelarde*.
Il demande qu'on ouvre, en disant : Foin du loup !
Et croyant entrer tout d'un coup.
I. N'ont que l'extérieur, l'apparence. Les acteurs de l'antiquité portaient sur la scteo de grands masques pour jouer leur rôle. — 2. Leur manière d'être, d'agir. — 3. Mot du guet : mot d'ordre pour la garde. — 4. Interjection de dédain. — 5. Par aventure. — 6. Hypocritement douce.
Le biquet soupçonneux par la fente regarde : Montrez-moi patte blanche ou je n'ouvrirai point, S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage. Comme il était venu s'en retourna chez soi. Où serait le biquet s'il eût ajouté foi
Au mot du guet que, de fortune.
Notre loup avait entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu'une.
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
XVI — Le Loup, la Mère et TEnfant.
CE loup me remet en mémoire Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris :
Il y périt. Voici l'histoire :
Un villageois avait à l'écart son logis. Messer loup attendait chape-chute' à la porte : Il avait vu sortir gibier de toute sorte.
Veaux de lait*, agneaux et brebis.
Régiments de dindons, enfin bonne provende'. Le larron commençait pourtant à s'ennuyer.
Il entend un enfant crier :
La mère aussitôt le gourmande,
Le menace, s'il ne se tait.
De le donner au loup. L'animal se tient prêt. Remerciant les dieux d'une telle aventure. Quand la mère, apaisant sa chère géniture*. Lui dit : Ne criez point ; s'il vient, nous le tuerons. Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons : Dire d'un, puis d'un autre ! Est-ce ainsi que l'on traite Les gens faits comme moi? Me prend-on pour un sot?
Que quelque jour ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette !
I. Attendre chape-chuU : attendre xin hasard, une occa»ion imprévue de profiter aus dépens d'autrui. — t. Qui tettent encore. — 3. Des vivres. — 4. Pour progéniture.
Comme il disait ces mots, on sort de la maison :
Un chien de cour l'arrête ; épieux et fourches-fières*
L'ajustent de toutes manières.
Que veniez- vous chercher en ce lieu ? lui dit-on.
Aussitôt il conta l'affaire.
Merci de moi* ! lui dit la mère ; Tu mangeras mon fils ! L'ai-je fait à dessein
Qu'il assouvisse un jour ta faim?
On assomma la pauvre bête.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête : Le seigneur du village à sa porte les mit ; Et ce dicton picard à l'entour fut écrit :
« Biaux chires leups, n'écoutez mie « Mère tenchent chen fieux qui crie*. >
XVII — Parole de Socrate.
SOCRATE un jour faisant bâtir.
Chacun censurait son ouvrage :
L'un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir.
Indignes d'un tel personnage ; L'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis Que les appartements en étaient trop petits. Quelle maison pour lui ! l'on y tournait à peine.
Plût au ciel que de vrais amis.
Telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine I
Le bon Socrate avait raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami ; mais fou qui s'y repose :
Rien n'est plus commun que ce nom.
Rien n'est plus rare que la chose.
XVIII — Le Vieillard et ses Enfants.
TOUTE puissance est faible, à moins que d'être* unie : Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie*.
Si j'ajoute du mien à son invention.
I. Fourches de fer à deux ou trois pointes. — a. Locution exclamative. — 3. En français moderne : « Beaux sires loups, n'écoutez pas Mère tançant son fils qui crie. • — 4. A moins d'être. — 5. Ésope.
C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ; Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ; Pour moi, de tels pensers me seraient mal séants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants
Un vieillard près d'aller où la mort l'appelait :
Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parlait),
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
Je vous expliquerai* le nœud qui les assemble.
L'aîné, les ayant pris et fait tous ses efforts.
Les rendit, en disant : Je le' donne aux plus forts.
Un second lui succède et se met en posture.
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata*.
Faibles gens, dit le père, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre.
On crut qu'il se moquait ; on sourit, mais à tort :
Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde :
Soyez joints, mes enfants, que l'amour vous accorde.
Tant que dura son mal il n'eut autre discours.
Enfin se sentant près de terminer ses jours :
Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères ;
Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ;
Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant.
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.
II prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.
Un créancier saisit, un voisin fait procès :
D'abord notre trio s'en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare.
Le sang les avait joints ; l'intérêt les sépare :
L'ambition, l'envie, avec les consultants*,
Dans la succession entrent en même temps.
On en vient au partage, on conteste, on chicane :
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
I. Je vous expliquerai povirquoi je les ai assemblés par un nœud. — a. Cela, cette difficulté. — 3. Pas un seul n'éclata. — 4. Ceux qui donnent des consultations, les avocats, les hoinincs d'aSaires.
Créanciers et voisins reviennent aussitôt, Ceux-là sur une erreur', ceux-ci sur un défaut*. Les frères désunis sont tous d'avis contraire : L'un veut s'accommoder*, l'autre n'en \eut rien faire. Tous perdirent leur bien et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part.
XIX — L'Oracle et l'Impie.
VOULOIR tromper le ciel, c'est folie à la terre. Le dédale des coeurs en ses détours n'enserre Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux : Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux, Même les actions que dans l'ombre il croit faire.
Un païen, qui sentait quelque peu le fagot*. Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,
Par bénéfice d'inventaire»,
Alla consulter Apollon.
Dès qu'il fut en son sanctuaire :
Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non?
Il tenait un moineau, dit-on,
Près d'étoufîer la pauvre bête,
Ou de la lâcher aussitôt,
Pour mettre Apollon en défaut.
Apollon reconnut ce qu'il avait en tête : Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau.
Et ne me tends plus de panneau*.
Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème.
Je vois de loin, j'atteins de même.
XX — L'Avare qui a perdu son trésor.
L'USAGE' seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme.
I. Soit sur la personne, soit sur l'objet. — 2. Défaut de forme ou de personne. — 3. Transiger, s'arranger. — 4. Expression proverbiale : qui courait le grand risque de monter sur le bûcher comme coupable d'hérésie. — 5. Sauf vérification par inventaire. — 6. Filet placé sur le passage du gibier. Au figuré, piège. — 7. Emploi que l'on fait des ricliesses, des bi ui dout on csl le propriétaire.
i22 — LIVRE IV
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme. Diogène* là-bas" est aussi riche qu'eux, Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux. L'homme au trésor caché qu'Ésope nous propose Servira d'exemple à la chose.
Ce malheureux attendait Pour jouir de son bien une seconde vie ; Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait. Il avait dans la terre une somme enfouie*, Son cœur avec, n'ayant autre déduit*
Que d'y ruminer jour et nuit.
Et rendre sa chevance' à lui-même sacrée. Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât. On l'eût pris de bien court', à moins qu'il ne songeât A l'endroit où gisait cette somme enterrée. Il y fit tant de tours qu'un fossoyeur le vit. Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. Voilà mon homme aux pleurs' : il gémit, il soupire.
Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ses cris. —
C'est mon trésor que l'on m'a pris. — Votre trésor? où pris? — Tout joignant cette pierre. -
Eh ! sommes-nous en temps de guerre, Pour l'apporter si loin? N'eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet*.
Que de le changer de demeure?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. — A toute heure, bons dieux ! ne tient-il qu'à cela* ?
L'argent vient-il comme il s'en va?
Je n'y touchais jamais. — Dites-moi donc, de grâce. Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant: Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent.
Mettez une pierre à la place ;
Elle vous vaudra tout autant.
I. Philosophe cynique, qui méprisait l'argent et le bien-être. — 2. Aux enfers. - 3. Inversion : enfoui une somme... — 4. Plaisir. — 5. Son bien. — 6. Si on l'eût pris en train de ne pas songer... c'eût été pendant un instant très court. — 7. Dans les larmes. — 8. Secrétaire, meuble à tiroirs. — 9. Entendez : est-ce facile de puiser à toute heure à sa caisse?
XXI — L^OEil du maître.
UN cerf, s'étant sauvé dans une étable à bœufs.
Fut d'abord^ averti par eux
Qu'il cherchât un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas : Je vous enseignerai les pâtis' les plus gras ; Ce service vous peut quelque jour être utile.
Et vous n'en aurez point regret.
Les bœufs, à toutes fins», promirent le secret. Il se cache en un coin, respire et prend courage. Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage.
Comme l'on faisait tous les jours : L'on va, l'on vient, les valets font cent tours. L'intendant même ; et pas un d'aventure
N'aperçut ni cors, ni ramure, Ni cerf enfin. L'habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès\ Il trouve pour sortir un moment favorable. L'un des bœufs ruminant lui dit : Cela va bien ; Mais quoi ! l'homme aux cent yeux' n'a pas fait sa revue.
Je crains fort pour toi sa venue ; Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
Qu'est ceci? dit-il à son monde ; Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers ; Cette litière est vieille ; allez vite aux greniers ; Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées? Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers? En regardant à tout, il voit une autre tête Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce Ueu. Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas. On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas.
Dont maint voisin s'éjouit» d'être.
Z. Dès le premier moment. — 2. Pâtis : pâturages. — 3. Quoi qu'il puisse arriver. — 4. Déesse de l'agriculture chez les Latins. — 5. Expression figurée : l'homme qui vnit tout. — 6. S« réjouit.
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n'est, pour voir, que l'œil du maître. Quant à moi, j'y mettrais encor l'œil de l'amant.
XXII — L'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ.
NE t'attends* qu'à toi seul ; c'est un commun proverbe. Voici comme Ésope le mit En crédit.
Les alouettes font leur nid
Dans les blés quand ils sont en herbe,
C'est-à-dire environ' le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde,
Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amours prmtanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature et d'être mère encore'. Elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put. Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée*
Se trouvât assez forte encor
Pour voler et prendre l'essor.
De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle.
Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme* il viendra, dit-elle, Écoutez bien : selon ce qu'il dira,
Chacun de nous décampera.
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis
I. Ne compte que sur toi seul. — 2. Vers. — 3. Pendant qu'il en itait encorf temps - 4. Nichée (mot patois). — 3. Co.viri« : car.
Les prier que chacun, apportant sa faucille. Nous vienne aider demain dès la pointe du jour.
Notre alouette de retour
Trouve en alarme sa couvée.
L'un commence : Il a dit que, l'aurore levée. L'on fît venir demain ses amis pour l'aider. S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette. Rien ne nous presse encor de changer de retraite : Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant' soyez gais ; voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor ^ le maître s'en vient faire
Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.
Mon fils, allez chez nos parents
Les prier de la même chose.
L'épouvante est au nid plus forte que jamais?. — Il a dit ses parents, mère ! c'est à cette heure... — '
Non, mes enfants ; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure.
L'alouette eut raison ; car personne ne vint. Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême. Dit-il, de nous attendre' à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vou.s Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille* Nous prenions dès demain chacun une faucille : C'est là notre plus court ; et nous achèverons
Notre moisson quand nous pourrons Dès lors que ce dessein fut su de l'aluuette : — C'est ce coup' qu'il est bon de partir, mes enfanbs t
Et les petits, en même temps,
Voletants, se culebutants.
Délogèrent tous sans trompette.
I. Toutefois. — 2. L'alouette ayant pris son vol. — 3. De nous confier. — 4. Ensemble des persoan-s qui vivent soua le même toit. — 5. C'est cette tois-ci.