‹ Fables (volume 5)Chapitre 40 sur 73 · I . Rendant heureux comme xin dieu. — a. A ton gré · texte numérisé non relu

I . Rendant heureux comme xin dieu. — a. A ton gré

J'infère de ce conte

Que la plus forte passion, C'est la peur ; elle fait vaincre l'aversion. Et l'amour quelquefois : quelquefois il la dompte

J'en ai pour preuve cet amant Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame,

L'emportant à travers la flamme.

J'aime assez cet emportement ; Le conte m'en a plu toujours infiniment :

Il est bien d'une âme espagnole.

Et plus grande encore que folle.

XVI — Le Trésor et les deux Hommes,

UN homme n'ayant plus ni crédit ni ressource,

Et logeant le diable* en sa bourse.

C'est-à-dire n'y logeant rien.

S'imagina qu'il ferait bien De se pendre et finir lui-même sa misère, Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :

Genre de mort qui ne duit' pas A gens peu curieux de goûter le trépas. Dans cette intention, une vieille masure Fut la scène où devait se passer l'aventure. Il y porte une corde et veut avec un clou Au haut d'un certain mur attacher le licou.

La muraille, vieille et peu forte, S'ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor. Notre désespéré le ramasse et l'emporte, Laisse là le licou, s'en retourne avec l'or. Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire. Tandis que le galant' à grands pas se retire. L'homme au trésor arrive et trouve son argent

Absent.

Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ! Je ne me pendrai pas ! Et vraiment si ferai*.

Ou de corde je manquerai.

I. Un charlatan prétendait montrer le diable. Déployant une grande bourse, il disait au public : « Regardez, y a-t-il rien? — Non, rOpondait le plus proche. — Eh bieui c'est le diable d'ouvrir sa bourse et de ne trouver rien dedans. » — ^ 2. Ne convient pas. — 3. Gai compagnon. — 4. Je ferai ainsi.

Le lacs* était tout prêt ; il n'y manquait qu'un homme : Celui-ci se l'attache, et se pend bien et beau'.

Ce qui le consola peut-être Fut qu'un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau. Aussi bien que l'argent le licou trouva maître.

L'avare rarement finit ses jours sans pleurs ; Il a le moins de part au trésor qu'il enserre.

Thésaurisant pour les voleurs.

Pour ses parents ou pour la terre.

Mais que dire du troc' que la fortune fit? Ce sont là de ses traits ; elle s'en divertit : Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.

Cette déesse inconstante

Se mit alors en l'esprit

De voir un homme se pendre ;

Et celui qui se pendit

S'y devait le moins attendre.

XVII — Le Singe et le Chat.

BERTRAND avec Raton, l'un singe et l'autre chat,

Commensaux d'un logis, avaient un commun maître.

D'animaux malfaisants c'était uii très bon plat :

Ils n'y* craignaient tous deux aucun, quel qu'il pût être.

Trouvait-on quelque chose au logis de gâté.

L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage :

Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,

Était moins attentif aux souris qu'au fromage.

Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres^ fripons

Regardaient rôtir des marrons.

Les escroquer était une très bonne affaire : Nos galants* y voyaient double profit à faire ; Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui. Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd'hui

Que tu fasses un coup de maître :

Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avait fait naître

Propre à tirer marrons du feu,

Certes marrons verraient beau jeu.

I. Nœud coulant, lacet. — 3. Bel et bien — 3. Echange. — 4. Quant à faire le mal. s. Titre ironique. — 6. Rusés.

Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte,

D'une manière délicate, Écarte un peu la cendre, et retire les doigts ;

Puis les reporte à plusieurs fois ; Tire un marron, puis deux, et puis tiois en escroque

Et cependant 1 Bertrand les croque.

Une servante vient : adieu mes gens. Raton

N'était pas content, ce dit-on.

Ainsi ne le sont pas la plupîirt de ces princes Qui, flattés d'un pareil emploi, Vont s'échauder en des provinces Pour le profit de quelque roi.

XVIII — Le Milan et le Rossignol,

APRÈS que le milan, manifeste voleur.

Eut répandu l'alarme en tout le voisinage, Et fait crier sur lui les enfants du village. Un rossignol tomba dans ses mains par malheur. Le héraut du printemps* lui demande la vie. Aussi bien, que manger en qui n'a que le son?

Écoutez plutôt ma chanson :

Je vous raconterai Térée et son envie'. — Qui, Térée? est-ce un mets propre pour les milans? — Non pas ; c'était un roi dont les feux violents Me firent ressentir leur ardeur criminelle. Je m'en vais vous en dire une chanson si belle Qu'elle vous ravira : mon chant plaît à chacun.

Le milan alors lui réplique :

Vraiment, nous voici bien ! lorsque je suis à jeun.

Tu me viens parler de musique ! — J'en parle bien aux rois. — Quand un roi te prendra.

Tu peux lui conter ces merveilles :

Pour un milan, il s'en rira.

Ventre affamé n'a point d'oreilles.

I. Pendant ce temps. — 2. Le rossignol. — 3. Térée, roi de Thrace, conçut pour sa belle-sœur Philomèle une passion criminelle. — Envie a ici le sens de t pusion »

XIX — Le Berger et son Troupeau.

QUOI ! toujours il me manquera

Quelqu'un de ce peuple imbécile !

Toujours le loup m'en gobera !

J'aurai beau les compter ! Ils étaient plus de mille. Et m'ont laissé ravir notre pauvre Robin M

Robin mouton, qui par la ville

Me suivait pour un peu de pain.

Et qui m'aurait suivi jusques au bout du monde ! Hélas ! de ma musette il entendait = le son ; Il me sentait venir de cent pas à la ronde.

Ah ! le pauvre Robin mouton !

Quand Guillot» eut fini cette oraison funèbre ' Et rendu de Robin la mémoire célèbre.

Il harangua tout le troupeau, Les chefs, la multitude, et jusqu'au moindre agneau,

Les conjurant de tenir ferme :

Cela seul suffirait pour écarter les loups. Foi de peuple d'honneur, ils lui promirent tous

De ne bouger non plus qu'un terme*.

Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton

Qui nous a pris Robin mouton.

Chacun en répond sur sa tête.

Guillot les crut et leur fit fête.

Cependant, devant qu'il fût nuit,

Il arriva nouvel encombre :

Un loup parut, tout le troupeau s'enfuit. Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.

Haranguez de méchants soldats.

Ils promettront de faire rage :

Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage ; Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.

Discours à Madame de La Sablière,

IRIS*, je vous louerais ; il n'est que trop aisé : Mais vous avez cent fois notre encens refusé ;

1. Nom de mouton. — 2. Comprenait. — 3. Nom de berger. — 4. Terme : borne. 5 La Fontaine appelait ainsi dans ses poésies W^^ de La Sablière (1630-1693).

En cela peu semblable au reste des mortelles,

Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.

Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.

Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :

Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles.

Ce breuvage vanté par le peuple rimeur.

Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre

Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre.

C'est la louange. Iris. Vous ne la goûtez point ;

D'autres propos chez vous récompensent' ce point :

Propos, agréables commerces*.

Où le hasard fournit cent matières diverses ;

Jusque-là qu'en votre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.

Laissons le monde et sa croyance.

La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens :

C'est un parterre où Flore épand ses biens ; Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose.

Et fait du miel de toute chose.

Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits

De certaine philosophie,

Subtile, engageante et hardie.

On l'appelle nouvelle : en avez-vous ou non

Ouï parler? Ils» disent donc

Que la bête est une machine ; Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts : Nul sentiment, point d'âme ; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-la, lisez dans son sein :

Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde,

La première y meut la seconde ; Une troisième suit : elle sonne à la fin. Au dire de ces gens, la bête est toute telle.

L'objet la frappe en un endroit ;

Ce lieu frappé s'en va tout droit.

Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.

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