I. .•\lors qu'elle prodiguait ses faveurs
Doit mettre à vos pieds l'héritage
Que votre cœur a négligé.
Je veux que l'on y joigne aussi le pâturage,
Tous mes troupeaux, avec mon chien,
Et que du reste de mon bien
Mes compagnons fondent un temple
Où votre image se contemple.
Renouvelant de fleurs l'autel à tout moment. J'aurai près de ce temple un simple monument
On gravera sur la bordure :
« Daphnis mourut d'amour. Passant, arrête- toi, Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi
De la cruelle Alcimadure. »
A ces mots, par la Parque il se sentit atteint : Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint. Son ingrate sortit triomphante et parée. On voulut, mais en vain, l'arrêter un moment Pour donner quelques pleurs au sort de son amant : Elle insulta toujours au fils de Cythérée, Menant dès ce soir même, au mépris de ses lois, Ses compagnes danser autour de sa statue. Le dieu tomba sur elle et l'accabla du poids :
Une voix sortit de la nue.
Écho redit ces mots dans les airs épandus : « Que tout aime à présent : l'insensible n'est plus. » Cependant de Daphnis l'ombre au Styx^ descendue Frémit et s'étonna la voyant accourir.
Tout l'Érèbe^ entendit cette belle homicide S'excuser au berger, qui ne daigna l'ouïr Non plus qu'Ajax Ulysse', et Didon son perfide.
XXVII — Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire.
TROIS saints, également jaloux de leur salut, Portés d'un même esprit*, tendaient à même but.
I. Chez les morts. — 2. L'empire des morts. — 3. Dans l'OdysseV (chant XI), Ulysse évoque l'ombre d'Ajax, qui s'enfuit. — De même la Didon de V Enéide (Uvre VI«) se détourne d'Enée. — 4. Poussés par la même inspiration.
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses :
Tous chemins vont à Rome ; ainsi nos concurrents»
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses
Qu'en apanage on voit aux procès attachés,
S'ofîrit de les juger sans récompense aucune,
Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés.
Se condamne à plaider la moitié de sa vie :
La moitié ! les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos saints choisit les hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager les maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les malades d'alors, étant tels que les nôtres,
Donnaient de l'exercice au pauvre hospitalier ;
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
« Il a pour tels et tels un soin particulier.
Ce sont ses amis ; il nous laisse. »
Ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras Où se trouva réduit l'appointeur' de débats : Aucun n'était content : la sentence arbitrale
A nul des deux* ne convenait :
Jamais le juge ne tenait
A leur gré la balance égale.
De semblables discours rebutaient l'appointeur : Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur. Tous deux, ne recueillant que plainte et que murmure. Affligés et contraints de quitter ces emplois. Vont confier leur peine au silence des bois. Là, sous d'âpres rochers, près d'une source pure. Lieu respecté des vents, ignorés du soleil. Ils trouvent l'autre saint, lui demandent conseil. Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
Qui mieux que vous sait vos besoins?
Apprendre à se connaître est le premier des soins Qu'impose à tout mortel la Majesté suprême*. Vous êtes-vous connus dans le monde habité? L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
I. Courant ensemble. — z. Celui qui accommode. — 3. Des deuz plaideurs — 4. Dieu.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous?
Agitez celle-ci. — Comment nous verrions-nous?
La vase est un épais nuage Qu'aux efiEets du cristal* nous venons d'opposer. — Mes frères, dit le saint, laissez-la reposer.
Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
Ainsi parla le solitaire.
Il fut cru ; l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide et qu'on meurt, et qu'on devient malade.
Il faut des médecins, il faut des avocats ;
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie' en ces communs besoins.
O vous, dont le public emporte* tous les soins.
Magistrats, princes et ministres, Vous que doivent troubler mille accidents sinistres. Que le malheur abat, que le bonheur corrompt, Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. Si quelque bon moment à ces pensers vous donne*.
Quelque flatteur vous interrompt.
Cette leçon sera la fin de ces ouvrages. Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir : Je la présente aux rois, je la propose aux sages : Par où saurais-je mieux finir?
I. De l'eau. — 2. On cesse de se connaître. — 3. Obtient, occupe. — 4. Vous livre à ces pensées.