LIVRE XII. FABLE XV
NVst pas un roi qui ne sait point aimer ; C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J'en vois peu de si bons.
Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.
La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue.
Vivaient ensemble unis : douce société !
Le choix d'une demeure aux humains inconnue
Assurait leur félicité.
Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.
Soyez au milieu des déserts,
Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n'éviterez point ses embûches secrètes.
La gazelle s'allait ébattre innocemment,
Quand un chien, maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes, Vint sur 1 herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas.
Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes
Aujourd'hui que trois conviés? La gazelle dé^à nous a-t-elle oubliés ?
A ces paroles, la tortue
S'écrie, et dit : Ah ! si j['étais,
Comme un corbeau, d'ailes pourvue,
Tout de ce pas je m'en irais
Apprendre au moins quelle contrée
Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger :
Car, à l'égard dJ cœur, il en faut mieux juger.
Le corbeau part à tire-d'aile :
Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle
Prise au piège et se tourmentant.
Il retourne avertir les autres à Tinstant ; Car de lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tombé sur elle, El perdre en vains discours cet utile moment, Comme eût fait un maitre d'école,