PREFACE XXXI
sa mcrc, il achevait de traduire Don Quichotte lorsque la mort l'enleva.
Ainsi s'éteignit, dans la peur de l'âge et du talent, notre second fabuliste, esprit charmant et ingénieux, aussi sympathique à Vhomme nmr que cher à l'enfance, et l'un des prosateurs les plus vrais, les plus féconds et les plus moraux qui aient illustré la littérature française.
Honoré Bonhomme.
L y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable et obligeant, qui, toute sa vie, avoitaimé de prédilection le genre de l'apologue, possédoit dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes, et relisoit sans cesse La Fontaine. J'acceptai avec joie l'offre de mon ami; nous allâmes ensemble chez son oncle.
Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à peu près, mais qui se tenoit encore droit. Sa physionomie étoit douce et gaie, ses yeux vifs et spirituels ; son visage, son
¥o.h\t% de Florian. i
souris, sa manière d'être, annonçoient cette paix de l'âme, cette habitude d'être heureux par soi, qui se communique aux autres. On étoit sûr, au premier abord, que l'on voyoit un honnête homme que la fortune avoit respecté. Cette idée faisoit plaisir et préparoit doucement le cœur à l'attrait qu'il éprouvoit bientôt pour cet honnête homme.
Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui, me pria de parler un peu haut, parce qu'il avoit, me dit-il, le bonheur de n'être que sourd ; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnois les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurois la complaisance de lui dire quelques-uns de mes apologues. Je ne me fis pas presser; j'avois déjà de la confiance en lui. Je choisis promptement celles de mes fables que je regardois comme les meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai dans les yeux de mon juge à deviner s'il étoit satisfait.
Il m'écoutoit avec bienveillance, sourioit de temps en temps à certains traits, rapprochoit ses sourcils à quelques autres, que je notois en moi-même pour les corriger.
Après avoir entendu une douzaine d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louoit, avec une reconnoissance modérée, et, ce petit moment passé, nous commençâmes une conversation plus cordiale.
« J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des fables anciennes ou étrangères.
— Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu beaucoup de fabulistes, et, lorsque j'ai trouvé des sujets qui me convenoient, qui n'avoient pas été traités par La Fontaine, je ne me suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques-uns à Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un
Espagnol nommé Iriarte, poète dont je fais grand cas et qui m'a fourni mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher...
— Oh ! c'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un Grec, par un Espagnol, ou par vous ? L'important, c'est qu'elle soit bien faite. La Bruyère a dit : Le choix des pensées est invention. D'ailleurs vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvoit ajouter a sa gloire, ce seroit cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur ce point. En poésie comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est vol, mais ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.
u Parlons d'une chose plus importante.
Comment avez-vous considéré l'apologue ? »
A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai; et, voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti étoit d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fit répéter, que je n'avois pas assez réfléchi sur cette question, mais que je comptois m'en occuper quand je ferois mon discours préliminaire.
(( J'entends, me répondit-il : vous avez commencé par faire des fables, et, quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus importants. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui sûrement eût été plus raisorfinable, je doute que vos fables y eussent gagné. Ce genre d'ouvrage est peutêtre le seul où les poétiques sont à peu près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien au talent, où, pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille par une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou bien aussi mal que le moineau fait le sien.
ce Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de préfaces de fables, que rapologue est une instruction déguisée sous l'allégorie d'une action; définition qui, par parenthèse, peut convenir au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourroit s'appliquer à plusieurs fables, comme celles de Philomèle et Progné, de V Oiseau blessé d'une flèche^ du Paon se plaignant à Junon, du Renard et du Buste, etc., qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de Vlvrogne et sa Femme, du Kieur et des Poissons, de Tircis et Amarante, du Testament expliqué par Esope, qui n'ont que le mérite assez grand d'être parfaitement contées, et qu'on seroit bien fâché de retrancher quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de tous les temps, ne me paroît pas toujours juste.
(( Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M. de La Motte a mis à la tête de ses fables, que, (( pour faire un bon apologue, il faut d'abord
(( se proposer une vérité morale, la cacher « sous l'allégorie d'une image qui ne pèche « ni contre la justesse, ni contre l'unité, (( ni contre la nature, amener ensuite des (( acteurs que l'on fera parler dans un style (( familier mais élégant, simple mais ingé- <( nieux, animé de ce qu'il y a de plus riant (( et de plus gracieux, en distinguant bien H les nuances du riant et du gracieux, du '( naturel et du naïf. »
f( Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens ; mais, quand on saura toutes ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M. de La Motte, que la fable des Deux Pigeons est une fable imparfaite, car elle pèche contre runité; que celle du Lion amoureux est encore moins bonne, car l'image entière est vicieuse ^ Mais, pour le malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins par cœur l'admirable fable des Deux Pigeons ; tout le monde
I. Œuvres de La Motte, Discours sur la Fable, t. IX, p. 22 et suiv.
n'en répète pas moins souvent ces vers du Lion amoureux :
Amour, Amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire : « Adieu prudence. »
et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement que ces deux fables sont contre les règles.
({ Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en indique de meilleurs ; mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau n'en a rien dit dans son Art poétique, et c'est peut-être parce qu'il avoit senti qu'il ne pouvoit le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui assurément étoit poète, avoit fait la fable de la Mort et du Malheureux, en concurrence avec La Fontaine. J.-B. Rousseau, qui étoit poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert» ces deux apologues com-