I. Éléments de littérature, t, III
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(' qui imagine, ce n'est pas un conteur qui (( plaisante ; c'est un témoin présent à l'acc( tion, et qui veut vous y rendre présent V vous-même ; son érudition, son éloquence , (( sa philosophie, sa politique, tout ce qu'il (( a d'imagination, de mémoire, de senti- (' ment, il met tout en œuvre, de la meil- « leure foi du monde, pour vous persuader ; (; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sé- (■: rieux avec lequel il mêle les plus grandes (( choses avec les plus petites, c'est l'imporft tance qu'il attache à des jeux d'enfants, (- c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et « une belette, qui font qu'on est tenté « de s'écrier à chaque instant : « Le bon a homme ! » etc.
« M. Marmontel a raison : quand ce mot est dit, on pardonne tout à l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais un bon homme n'est plus notre égal : sa simplicité crédule, qui
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nous amuse, qui nous fait rire, nous délivre h nos yeux de sa supériorité ; on respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on peut l'admirer et Taimer sans se compromettre.
« Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'étoit son secret que parce qu'il Tignoroit lui-même.
— Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un La Fontaine il ne faut pas faire de fables ; et vous sentez que la seule réponse à cette affligeante vérité, c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation; et comme, dans les sacrifices un peu pénibles, il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en force, je vais, en rentrant chez moi... — Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point tenté si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de véritable admiration pour La Fontaine.— Comment ! repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage
qui m'a coûté des années de travail? et quel plus grand hommage peut recevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher? — Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, Tune sur l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.
(( Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnoit encore à Lacédémone, et que tous les Grecs, tous les étrangers, fussent ravis d'admiration en la voyant paroître dans les jeux publics, ornée d'abord de ses attraits enchanteurs, de sa grâce, de sa beauté divine, et puis encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux noirs, et qui, voyant paroître la reine, se croiroit obligée d'aller se cacher? Vous lui diriez : « Ma « chère enfant, pourquoi vous priver des « jeux? Personne, je vous assure, ne songe
(( à VOUS comparer avec la reine de Sparte, tf II n'y a qu'une Hélène au monde ; com- (( ment vous vient-il dans la tête que l'on « puisse songer à deux ? Tenez-vous à votre « place. La plupart des Grecs ne vous re- «( garderont pas, car la reine est là-haut, et (' vous êtes ici. Ceux qui vous regarderont, (( vous ne les ferez pas fuir. Il y en a même (( qui peut-être vous trouveront à leur gré : c vous en ferez vos amis, et vous admirerez « avec eux la beauté de cette reine du « monde. »
(' Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille vouloit encore s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène ?
« Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que Texige M. de La Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue. Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si divin que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont encore très belles. Si vous
pouvez en avoir une, je vous en ferai mon compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais tâcher de vous expliquer.
« Quoique je vous aie dit que je ne connois point de définition juste et précise de l'apologue, j'adopterai pour la plupart celle que La Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables il l'appelle :
Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers.
((. En effet, un apologue est une espèce de petit drame : il a son exposition, son nœud, son dénouement. Que les acteurs en soient des animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui est le résultat moral de tout ce.qu'on a dit ou fait. Il me seroit aisé, si je
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ne craignois d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite souvent par un monologue, comme dans la fable du Berger et son Troupeau; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans la Colombe et la Fourmi; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a de plusieurs actes, comme l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ, et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans le Loup devenu berger, plus communément en simple récit.
(i Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner la comédie, il s'ensuit que son premierbesoin, son talent le plus nécessaire, doit être celui de peindre : car il faut qu'il montre aux regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse lui-même ses décorations, ses habits ; que non seulement il écrive ses rôles, mais qu'il les joue en les écrivant, et qu'il exprime à la fois les
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gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent tant à l'effet des scènes.
(( Mais ce talent de peindre ne suffiroit pas pour le genre de la fable, s'il ne se trouvoit réuni avec celui de conter gaiement : art difficile et peu commun, car la gaieté que j'entends est à la fois celle de l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus désirable sans doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change en plaisir toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent jamais d'efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite, supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir besoin de se dire que l'impatience n'y changeroit rien, et sait encore faire le bonheur de ceux qui nous
environnent, du seul supplément de notre propre bonheur.
« Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte : elle entraîne avec elle le naturel, la grâce, la naïveté. Le talent de peindre, comme vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas d'être l'égal de La Fontaine, mais d'être souffert après lui. — Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager ? Si tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne ? Ou laissez-moi brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point. Je pourrois vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins que gai, que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage, que l'Anglois Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur, et que cependant...
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— Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous. Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur langue, songez que Phèdre fut le premier chez les Romains qui écrivit des fables en vers; que Gay fut de même le premier chez les Anglois. Je ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite; mais croyez que ce mot de premier ne laisse pas de faire à la réputation des hommes. Quant à votre Esope, je ne dirai pas quMl fut aussi le premier chez les Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé.
— Quoi ! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'auroit été qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc, à votre avis, est l'inventeur de l'apologue ?
— Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez m'engager dans une discussion scientifique à la-
quelle je ne suis guère propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite, de feu M. Boulanger, sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains de l'antiquité. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses apologues, et que les historiens ont placé dans le VI^ siècle avant notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus, roi de Lydie, d'un Necténabo, roi d'Egypte, qui vivoit cent quatre-vingts ans après Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus. Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses toutes les vies d'Ésope.
« Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament, et les attribuent à Lokman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années, surnommé le Sage par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme Ésope, esclave, laid et contrefait.
« M. Boulanger, par des raisons très plausibles, démontre à peu près qu'Esope et Lokman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lokman le Sage pourroit fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin ; et, comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, étoit Joseph, fils de Jacob, premier ministre d'Egypte. De là, revenant à Ésope, il fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux réduits à l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître; tous deux enviés, persécutés et pardonnant à leurs ennemis; tous deux voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les choses cachées ; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du
pharaon d'Egypte, l'autre du roi de Babylone.
« Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à regarder comme à peu près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom supposé, sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus longtemps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes, cette habitude déparier toujours par images, d'envelopper les préceptes d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie ; leurs poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement.
— Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point; mais quel est le pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable?
— Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit système qui pourroit bien n'être pas plus vrai que tant d'autres ; mais, comme
c'est peu important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur l'origine de la fable : je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.
« Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple où la métempsycose étoit un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre âme passoit après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus conséquent, que d'étudier avec soin les mœurs, les habitudes, la façon de vivre de ces animaux si intéressants, puisqu'ils étoient à la fois pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyoit toujours en eux ses pères, ses enfants et soi-même.
« De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre âme, on a dû passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les
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grues, les poules, une foule d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendroit ce besoin de société, s'ils n'avoient pas le don de s'entendre ? Cette seule question dispense d'autres raisonnements qu'on pourroit alléguer.
« Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-àdire à l'idée de faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.
« Montagne a dit que « notre sapience c( apprend des bêtes les plus utiles enseigne- « ments aux plus grandes et plus nécessaires « parties de la vie». En effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux, dont l'attachement, la bonté, la résignation, devroient sans cesse faire honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les mœurs du chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en so-
ciété, mais en famille ; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la sœur avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfants, leur donner les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse ignorance, cette imprévoyance des maux, cette incuriosité qui, comme dit le bon Montagne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tête bien faite.
« Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces mœurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, l'homme caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de la mère
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du chevreuil, afin que son enfant trompé, venant à ce cri qui l'appelle, reçoive une mort plus sûre des mains du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à Thomme sa barbarie, pour lui dire les vérité dures que mon philosophe n'auroit pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrité ? Voilà la fable inventée ; et, si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que Papologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut sûrement un brahmane.
« Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connoisse dans ce genre ; et Bidpaï étoit un brahmane. Mais, comme il vivoit sous un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilisé dès longtemps, il est assez vraisemblable que ses fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un re-
cueil des apologues qu'il avoit appris à l'école desgymnosophistes, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les Deux Pigeons, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt sous le nom de Bidpaï ou Pilpaï, tantôt sous celui de Lokman. Ils passèrent ensuite en Grèce sous le titre de Fables d'Esope. Phèdre lesfitconnoître aux Romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphthonius, Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du XVI^ siècle qu'un nommé Hégémon, de Chalon-sur-Saône, s'avisa le premier de faire des fables en vers françois. Cent ans après, La Fontaine parut ; et La Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de La Motte et quelques autres fabulistes très estimables de notre temps ont eu, depuis
La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter de les valoir.
« Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je vous Fai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre. Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue. »
A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en étoit temps, car il commençoit à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avoit données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes fables, pour qu'il voulût bien retrancher d'une main plus ferme que la mienne celles qu'il trouveroit trop mauvaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisseroit. Il mêle promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus exact à ce rendez-vous ; mais quelle fut ma douleur lorsque, arrivant avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il étoit mort de la veille! Je le regrettai
comme un bienfaiteur : car il l'auroit été, et c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui mes apologues, encore moins celui d'en retrancher ; et, privé de conseil, de guide, précisément à l'instant où l'on m'avoitfait sentir combien j'en avois besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au public à faire l'office du vieillard ; peut-être trouverai-je en lui moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.
■ A FABLE ET LA VÉRITÉ (Liv I, Fable l)