‹ Fables (volume 2)Chapitre 58 sur 136 · LE CHEVAL ET LE POULAIN · texte numérisé non relu

LE CHEVAL ET LE POULAIN

Un bon père cheval, veuf et n'ayant qu'un fils,

L'élevoit dans un pâturage

Où les eaux, les fleurs et l'ombrage Présentoient à la fois tous les biens réunis. Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge, Le poulain tous les jours se gorgeoit de sainfoin.

Se vautroit dans l'herbe fleurie, Galopoit sans objet, se baignoit sans envie.

Ou se reposoit sans besoin.

Oisif et gras à lard, le jeune solitaire S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien; Le dégoût vint bientôt. Il va trouver son père. (( Depuis longtemps, dit-il, je ne me sens pas bien

Cette herbe est malsaine et me tue, Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue, L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons;

Bref, je meurs si nous ne partons.

— Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie;

A l'instant même il faut partir. »

Sitôt dit, sitôt fait; ils quittent leur patrie. Le jeune voyageur bondissoit de plaisir; Le vieillard, moins joyeux, alloit un train plus sage, Mais il guidoit l'enfant, et le faisoit gravir Sur des monts escarpés, arides, sans herbage,

Où rien ne pouvoit le nourrir.

Le soir vint, point de pâturage ;

On s'en passa. Le lendemain, Comme l'on commençoit à souffrir de la faim, On prit du bout des dents une ronce sauvage. On ne galopa plus le reste du voyage ; A peine, après deux jours, alloit-on même au pas.

Jugeant alors la leçon faite.

Le père va reprendre une route secrète

Que son fils ne connoissoit pas.

Et le ramène à sa prairie Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain

Retrouve un peu d'herbe fleurie, II se jette dessus. « Ah! l'excellent festin, Labonneherbe! dit-il, commeelle est douceet tendre !

Mon père, il ne faut pas s'attendre

Que nous puissions rencontrer mieux; Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux : Quel pays peut valoir cet asile champêtre? » Comme il parloit ainsi, le jour vint à paroître.

LIVREDEUXIÈME 79

Le poulain leconnoît le pré qu*il a quitté : Il demeure confus. Le père avec bonté Lui dit : « Mon cher enfant, retiens cette maxime : Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté; Il faut au bonheur du régime. »

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