XXIV. TIMOUR ET LA FOURMI
Ce qu^on veut, on le peut ; mais il faut que Ton veuille. A l'appui vient un trait qu'en lisant je recueille.
C'est de l'histoire, eh bien, tant mieux r La maxime s'adresse aux esprits sérieux.
Avant qu'il s'élevât au trône de la Perse, Pour Timour la fortune avait été diverse ;
Mais, loin de faiblir, son grand cœur Puisait dans les revers un surcfoît de vigueur. Et, quand ses compagnons de péril et de gloire.
Livrés au découragement, Dans ses desseins hardis le servaient mollement, Timour leur racontait ce trait de son histoire :
o J'étais vaincu, blessé, des miens abandonné, Réduit, pour me cacher, à chercher un refuge
Dans un bâtiment ruiné ; De soldats ennemis, que guidait maint transfuge,
De toutes paris j'étais cerné.
Enfin, me voyant seul, sans eau, sans pain, sans armes. Et préférant la mort à ces tristes alarmes, J'allais livrer ma gorge au fer de l'ennemi, Quand, par un incident d'une espèce nouvelle,^ Je fus soudain distrait de ma crainte mortelle : Sur le sol où j'étais assis, une fourmi Traînait un grain de blé plus lourd et plus gros qu'elle :
Mais de la founnilière un mur la séparait,
Et, pour y transporter sa proie, Il lui fallait franchir ce mur : nulle autre voie. Je voulus voir comment Tinsecte s'y prendrait : Soixante fois et plus, si ma mémoire est bonne, La fourmi, gravissant le mur qui Temprisonne, Entraîne à reculons le grain, qui chaque fois Glisse et retombe à terre, emporté par son poids. L'insecte patient, loin de perdre courage.
Met toujours plus d'ardeur à reprendre l'ouvrage. Dans sa rude entreprise il réussit enfin, Et, joyeux, sous, sa tente il porte son butin. Le succès obtenu par sa persévérance Vint soudain dans mon cœur raviver l'espérance : Je me sentis plus fort contre mon ennemi :
Je jurai d'imiter ta constance, ô fourmi I J'allai ; de mes amis je ranimai le zèle ; De la guerre en cent lieux je semai l'étincelle ; Vaincu, je recourus à de nouveaux ressorts.
Et le succès enfin couronna mes efforts. »