‹ FablesChapitre 155 sur 172 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Puissé-je y rencontrer un toit hospitalier,

Et retourner vainqueur à mon humble foyer ! »

Tandis qu'il se complaît en ce rêve de gloire,

Deux brigands tout à coup lui barrent le chemin.

Peut-il leur résister, lui dont la faible main

N*a jamais su porter que la lyre d'ivoire ?

Il appelle au secours, nul sauveur n'apparaît ;

Il invoque les dieux, et la foudre se tait.

Seulement un long cri de la phalange ailée

Répond, du haut des airs, à sa voix désolée.

« Oiseaux, c'est Ibycus qui vous prend à témoin,

Ditr-il ; puisque nul autre ici ne peut l'entendre,

D'accuser ces cruels il vous laisse le soin. »

Il dit, et sous leurs coups tombe sans se défendre.

Son corps, que dans les bois les brigands laissent nu,

Transporté dans Gorinthe, est bientôt reconnu.

La foule est consternée, et pleure le poëte.

Mais l'instant est venu de commencer la fête.

A flots tumultueux, vingt peuples différents

Des gradins du théâtre inondent les trois rangs ;

Le bruit confus des voix ressemble à la tempête.

Leurs lyres à la main, bientôt les concurrents

Paraissent, on se tait ; quand des milliers de grues

Obscurcissent le^jour, en traversant les nues.

Et soudain une voix : « Regarde, ami Lycus,

Voici venir là-haut les témoins d'Ibycus. »

Une autre voix répond par un éclat de rire.

Ibycus !... A ce nom tous les cœurs sont émus.

Ce poëte qu'un crime affreux. . . Mais que veut dire

Cet étrange propos?... Ce rire?... Et quel rapport

Entre l'homme dont tous voudraient venger la mort,

Et les bandes d'oiseaux qu*au ciel on voit paraître?

Et le même soupçon dans tous les cœars pénètre;

Un même cri, formé de mille cris confus.

S'élève : « Saisissez le traître et son complice,

C'est quelque dieu vengeur qui les pousse au supplice.

Vainement dans la foule ils se sont confondus,

Leur pâleur les trahit... leur trouble... On les arrête.

Devant le magistrat on les traîne éperdus;

Ils confessent leur crime, et justice en est faîte.

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