‹ FablesChapitre 98 sur 172 · X. LE CHÊNE · texte numérisé non relu

X. LE CHÊNE

Qu'il était beau ce chêne, aux beaux jours du printemps»

Avec son vert feuillage et ses chatons pendants !

Comme une tente au loin projetant sa grande ombre,

Il servait de patrie à des tribus sans nombre :

Les loriots dorés et les joyeux pinsons

Avaient construit leurs nids dans Tentre-deux des branches ;

Les geais au manteau bleu, les tourterelles blanches,

S'étaient logés plus haut avec leurs nourrissons.

Que leurs chants, que leurs jeux récréaient le poëte !

Mille insectes, brillant des plus vives couleurs,

Bourdonnaient tout autour des feuilles et des fleurs ;

De la tige aux rameaux, et des rameaux au faîte,

D'agiles écureuils montaient incessamment :

Tout était vie et joie, amour et mouvement;

Et du hameau, le soir, une jeunesse folle

Accourait pour danser sous sa vaste coupole.

Le voilà maintenant dépouillé par l'hiver.

Le voilà qui, sans fleurs et sans feuillage vert,

Balance tristement sa tête chauve et grise.

Et dresse ses bras nus, mutilés par la bise.

Plus de nids, plus d'amours, plus de concerts joyeux :

Tous les oiseaux ont fui l'arbre silencieux ;

Quelquefois seulement, précurseur de l'orage.

Un noir corbeau s'y perche et pousse un cri sauvage.

Voilà bien ton image, homme do notre temps.

Quand la vertu t'enflamme, et quand le beau t*enchante,

Dans ton cœur simple et bon tout fleurit et tout chante ;

Mais, dès que s'est enfui ton gracieux printemps,

Le doute, vent glacé, vient dépouiller ton âme,

Comme un feuillage aride, emportant tour à tour

Riante illusion, foi, poésie, amour :

En proie au ver rongeur de l'égoïsme infâme,

Tu ne crois plus au beau, tu ne crois plus au bien ;

Et, comme un arbre mort, enfin tu n'es plus rien

Qu'un cadavre debout, que le néant réclame.

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