‹ Fables [microforme] (volume 2)Chapitre 25 sur 109 · LE CARCAJOU QUI VEUT S'ILLUSTRER · texte numérisé non relu

LE CARCAJOU QUI VEUT S'ILLUSTRER

Un carcajou, jadis, ayant fort bonne dose D'impudence et de vanité, Cherchait une opportunité De se faire un renom par quelque graude chose. I] voulait se rendre immortel, C'était son but suprême, Ne fut-ce même Que par un fait accidentel.

Plein de cette pensée Qu'on peut dire insensée

Ma

Quand elle vient d’un carcajou, Et croyant qu'un haut fait ne sera qu’un joujou Pour sa riche nature, | I] part à l'aventure,

Il n'était pas très loin encor

Quand, dans une rivière assez bien encaissée, Il voit un habile castor Qui bâtissait une chaussée,

— Voilà, se dit-il en émoi, ‘ Un travail qui serait assez digne de moi ; Mais je puis faire mieux : j'ai plus grande stature Et j'ai meilleures dents, pour couper un sapin, Que ce petit rapin De l'architecture.

Commençons donc notre œuvre ; immortalisons-nous, Et rendons jaloux Les hommes orgueilleux dont les longues annales Ne racontent toujours que des choses banales !

A peine finit-1l ce vaniteux propos Qu'il se mit à ronger un arbre des plus gros ; Mais il n’en avait pas coupé toute l'écorce,

Malgré ses coups ardents, Qu'il avait épuisé sa force Et qu'il s'était cassé les dents,

I] rentra dans les bois fou de honte et de rage, Comprenant, mais trop tard, que le plus beau courage Peut faillir, que souvent le désespoir le suit,

Et qu'il faut être propre à l'œuvre qu’on poursuit :

Page 1