LIVRE HUITIÈME. 20T
LES DEUX ASilS.
Deux vrais amis vivaient au Mononiolapa; L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Les amis Je ce pays-là
Valent bien, dit-on , ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil ,
Et mettait à profit l'absence du soleil ,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L'ami couché s'étonne; il prend sa bourse, il s'arme,
Vient trouver l'autre, et dit : 11 vous arrive j eu
De courir quand on dort; vous me paraissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme :
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
En voici. S'il vous est venu quelque querelle,
J'ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul? Une esclave assez belle
Était à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle?
Non , dit l'ami ; ce n'est ni l'un ni l'autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu; J'ai craint qu'il ne fût vrai ; je suis vile accoui u.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d'eux aimait le mieux? Que t'en semble, lecteur?
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Qu'un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même :
208 FABLES DE LA FONTAIxNE.
Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.
LE COCHON, hA CHÈVRE ET LE MOUTON.
Une chèvre, un moulon, avec un cochon gras, Montés sur même char, s'en allaient à la foire. Leur divertissement ne les y portait pas ; On s'en allait les vendre, à ce que dit l'hisloii'c :
Le charton ' n'avait pas dessein
De les mener voir Tabarin-.
Dom pourceau criait en chemin Comme s'il avait eu cent bouchers à ses tj-ousscs : C'était une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens, s'étonnaient qu'il criât au secours:
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
Le charton dit au porc : Qu'as-tu tant à te plaindre? Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi':' Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi, Devraient t'apprendre à vivre, ou du moins à te lairo ; Regarde ce mouton ; a-t-il dit un seul mot?
Il est sage. Il est un sot.
Repartit le cochon : s'il savait son affaire , Il crierait comme moi , du haut de son gosier ;
Et cette autre personne honnête
Crierait tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine :
Je ne sais pas s'ils ont raison;
Mais quant à moi , qui ne suis bon
1. Charton on cbarcton, vieui mot pour charretier, voiturier.
2. Tabarin était le bonflon gagé d'un nommé Moador, vendeur de baume et d'onçueiit, qui avait établi son théâtre à Paris, sur la place du Pont-Neuf, du coté de la place Ji'iul>^in.3, au commencement du xviic biëcle.