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IV LA FONTAINE

Sur diffcrentos fleurs l'abeille s'y repose, Et fait du miel de toute cliose.

Ce qu'il disait là à ^Madame de La Sablière, il dut le pratiquer souvent, mais avec ceux qui lui plaisaient, et à ses heures. Voltaire, dans une lettre à Vauvcnargues, rapportant le talent de La Fontaine à l'instinct, à condition que ce mot instinct fût synonyme de génie, ajoutait : « Le caractère de ce bonhomme était si simple, que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler... L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche; hors de là l'abeille n'est qu'une mouche. » On vient de voir, au contraire, que La Fontaine voulait qu'on fût abeille, même dans l'entretien.

Dans ce monde deFouquet, La Fontaine composa le Songe de Vaux et des Épîtres, Ballades, Sixains et Dizains; le surintendant lui avait donné une pension, sous celte clause gracieuse qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce de vers. Ces premières poésies légères de La Fontaine sont dans le goût de Voiture et de Sarasin, et ne s'élèvent guère au-dessus des agréables productions de ces deux beaux esprits; on sent seulement que chez lui le flot est plus abondant et plus naturel. 11 fut bon pour La Fontaine que la faveur de Fouquet l'initiât à la vie du monde, et lui donnât toute sa politesse; mais il lui fut bon aussi que ce cercle trop libre ne le retînt pas trop longtemps , et qu'après la chute de Fouquet il fût averti que l'époque devenait plus sérieuse et qu'il avait à s'observer davantage. Le danger, du côté de La Fontaine, ne sera jamais dans le trop de régularité et de décorum. Si le règne de Fouquet avait duré, il eût été à craindre que le poète ne s'y relâchât et ne se laissât aller en tous sens aux pentes, aux fuites trop faciles de sa veine. Les Contes lui seraient aisément venus dans ce lieu-là, non pas les Fables; les belles Fables de La Fontaine, trèsprobablement, ne seraient jamais écloses dans les jardins de Vaux et au milieu de ces molles délices : il fallut, pour qu'elles pussent naître avec toute leur morale agréable et forte , que le bonhomme eût senti élever son génie dans la compagnie de Boileau, de Racine, de Molière, et que, sans se laisser éblouir par Louis XIV, il eût pourtant subi insensiblement l'ascendant glorieux de cette grandeur. Un des caractères propres, en effet, du talent de La Fontaine, c'est de receler d'instinct toutes les variétés et tous les tons, mais de ne les produire que si quelque chose au dehors l'excite et l'avertit. Autrement et de lui

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seul, quefora-t-il donc? Il y aura toujours deux choses qu'il aimera mieux eucore que de rimer, et, par ces deux choses, j'entends rêver et dormir.

Si vous voulez exprimer sous forme toute littéraire cette distinction que je fais entre le ton du poëte à ses déhuts et sa manière ensuite perfectionnée, je dirai qu'il y a deux La Fontaine , l'un avant et l'autre après Boileau.

La chute de Fouquet fit toutefois éclater le génie et le cœur de La Fontaine. On sait sa touchante Élégie :

Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, rienrez, Nymphes de Vaiu, faites croître vos ondos!

Les Destins sont contents : Oronte est mallicureiu ;

Dans cette pièce , comme dans le discours en vers à madame de La Sablière sur l'idée finale de conversion, comme dans le début de Philémon et Baucis , comme dans le Songe d'un Habitant du Mogol, La Fontaine a trouvé pour l'expression de ses vœux , de ses regrets et de ses goûts , un alexandrin plein et facile, qui sait rendre coulammeut le naturel , la tendresse , la hauteur de l'ùme et l'indulgence, et qui se loge de lui-même dans la mémoire. C'est là un alexandrin qui est bien à lui autant que ceux de Corneille et de Racine leur appartiennent. Tout ce qu'ont dit certains critiques contre les vers inégaux et boiteux du Fabuliste ne saurait s'appliquer à cette partie large de son courant el de sa veine.

Je me détourne de ses Contes qu'il entreprit d'abord ( 1665) pour plaire à la duchesse de Bouillon , une des nièces de Mazarin , et qu'il continua de tout temps pour se complaire à lui-même, et j'en viens aux Fables qui lui avaient été demandées pour Monseigneur le Dauphin. Les Fables de La Fontaine , dans leur ensemble, parurent successivement en trois Recueils : le premier Recueil, contenant les six premiers livres, fut publié en 1 668 ; le second Recueil, contenant les cinq livres suivants jusqu'au onzième inclusivement, fut publié en 1678; le douzième et dernier livre , qu'on a appelé le chant du cygne , et où tout n'est pas d'égale force, fut composé presque eu entier à l'intention du jeune duc de Bourgogne, et ne fut recueilli qu'en 1694. C'est dans le second Recueil , dans celui de 1678, que La Fontaine me paraît avoir atteint

VI LA FOxNTAlNi:.

a toute la plôniliule et la variété de son génie, sous la forme à la fois la plus animée, la plus légère et la plus sévère.

Le fond de ses Fables est emprunté de toutes parts -, la vieille littérature française en fournissait en abondance et plus même que La Fontaine de son temps n'en connaissait. Un des poèmes les plus curieux du moyen âge, et qui constitue une véritable épopée satirique, est le Roman de Renart avec ses diverses brancbes; les animaux divers y figurent comme des personnages distincts, ayant un caractère soutenu en engageant entre eux une série d'aventures, de conflits et de revanches qui , jusqu'à un certain point , s'enchaînent. Quand on a lu le Roman de Renart et les Fabliaux du moyen âge, on comprend que déjà La Fontaine est là tout entier, et en quel sens on peut dire qu'il est notre Homère. Le piquant, c'est que La Fontaine ne connaissait pas ces poèmes gaulois à leur source, qu'il n'était pas remonté à tous ces petits Ésopes restés en manuscrits , à ces Ysopets , comme on les appelait , et que, s'il les reproduisait et les rassemblait en lui, c'était à son insu : il n'en est que plus naturel et n'en obéit que mieux à la même sève. Il avait lu cà et là tous ces apologues et toutes ces fables dans les livres de seconde main où les sujets avaient passé, dans les auteurs du xvi« siècle, chez les Italiens où ailleurs; car il en lisait de tous bords. Son originalité est toute dans la manière, et non dans la matière. Comme ÎMontaigne, comme madame de Sévigné, et mieux encore , La Fontaine a au plus haut degré l'invention du détail. Eux, ils ne l'ont que dans le style, et lui, il l'a dans le style à la fois et dans le jeu des petites scènes. En France , où les grandes conceptions poétiques fatiguent aisément , et où elles dépassent la mesure de notre attention, si vite déjouée ou moqueuse, on demande surtout aux poètes ce genre d'imagination et de fertilité qui n'occupe que peu d'instants ; et il y excelle.

La Fontaine, en s'appliquant à mettre envers des sujets de fables qui lui étaient fournis par la tradition, ne sort pas d'abord des limites du genre. Son premier livre est un essai ; on y voit la Fable pure et simple, dans ce qu'elle a de nu , la Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Renard, etc.; il cherche à mettre sa moralité bien en rapport avec le sujet. Ainsi conçue, le dirai-je? la Fable me paraît un petit genre, et assez insipide. Chez les Orientaux, à l'origine, quand la sagesse primitive s'y déguisait sous d'heureuses paraboles pour parler

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aux rois , elle pouvait avoir son élévation et sa grandeur ; mais , transplantée dans notre Occident et réduite à n'être qu'un récit tout court qui amène après lui son distique ou son quatrain moral , je n'y vois qu'une forme d'instruction véritablement à l'usage des enfants. Ésope, Babrius ou Phèdre ont pu y exceller; ce n'est pas moi qui, les ayant lus, irai les relire. Ce Phèdre que d'habiles gens ne veulent nullement reconnaître pour être du siècle d'Auguste, mais qui est classique du moins par son exacte pratique du genre conçu dans toute sa simplicité et son élégance, est un auteur qu'il est permis de ne pas rouvrir quand on a une fois fini sa quatrième. Pourquoi donc La Fontaine a-t-il su être un grand poète dans ce même genre de la Fable ? C'est qu'il en est sorti , c'est qu'il se l'est approprié et n'y a vu, à partir d'un certain moment , qu'un prétexte à son génie inventif et à son talent d'observation universelle.

Dans sa première manière pourtant, à la fin du premier livre, dans le Chêne et le Roseau, il a atteint la perfection de la Fable proprement dite; il a trouvé moyen d'y introduire de la grandeur, de la haute poésie, sans excéder d'un seul point le cadre; il est maître déjà. Dans le Meunier, son Fils et VAne, il se joue, il cause, il fait causer les maîtres, Malherbe et Racan, et l'apologue ii'est plus qu'un ornement de l'entretien. Mais sa seconde manière commence plus distinctement et se déclare, ce me semble, avec son second Recueil, au vu* livre qui s'ouvre par la fable des Animaux malades de la peste. Le poète, dans sa préface, reconnaît lui-même « qu'il est un peu sorti ici du pur genre d'Ésope, qu'il a cherché d'autres enrichissemenis, et étendu davantage les circonstances de ses récits. » Quand on prend le volume des Fables à ce vu* livre et qu'on se met à le relire de suite, on est ravi ; c'est proprement un charme, comme le dit le poète daus la Dédicace; ce ne sont presque que petits chefs-d'œuvre qui se succèdent, le Coche et la Mouche, la Laitière et le Pot au lait, le Curé et le Mort, et toutes celles qui suivent; à peine s'il s'en glisse, parmi, quelqu'une de médiocre, telle que la Tête et la Queue du Serpent. La fable qui clôt le livre vii«, wn Animal dans ta Lune, nous révèle chez La Fontaine une faculté philosophique que son ingénuité première ne laisserait pas soupçonner ; cet homme simple, qu'on croirait crédule quand on raisonne avec lui, parce qu'il a l'air d'écouter vos raisons plutôt que de songer à vous donner les siennes, est un émule de Lucrèce et de cette

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dite des grands poêles qui ont pensé. Il traite des choses de la nature avec élévation et fermeté. Dans le monde physique pas plus que dans le monde moral, l'apparence ne le déçoit. A-t-il à parler du soleil, il dira en un langage que Copernic et Galilée ne désavoueraient pas :

J'aperçois le sokil : quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a qne trois pieds Je tour t Mais, si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur : Sur l'angle et les côtés ma main le détermine L'ignorant le croit plat; j'épaissis sa rondeur, Je le rends immobile; et la terre cliemine.

lui voilà plus que Pascal lui-même n'osait dire sur le mouvement de la terre, tout géomètre qu'il était. Ainsi, dans sa fable de Démocrlle elles Abdérilains, il placera sa pensée plus haut que les préjugés du vulgaire. Nul en sou temps n'a plus spirituellement que lui réfuté Descartes et les Cartésiens sur l'ame des bétes, et sur ces prétendues machines que ce philosophe altier ne connaissait pas mieux que l'homme qu'il se flattait d'expliquer aussi. Dans la fable les deux Rats, le Renard et COEuf, adressée à Madame de La Sablière, La Fontainediscute, il raisonne sur ces matières .subtiles, il propose même son explication, et, en sw^ç, qu'il est, il se garde d'oser conclure. Dans les Souris et le Cliat-lluant, il revient sur ce sujet philosophique; dans les Lapins, adressés à M. de La llochefoucauld, il y revient et en raisonne encore i mais il égaie vite son raisoimement, selon sou usage, et fait passer au travers comme un p.urfum de bruyère et de thym.

A la fin de cette fable (ï un Animal dans la Lune, La Fontaine célèbre le bonheur de l'Angleterre qui échappait alors aux chances de la guerre, et, dans cftte première et pleine gloire de Louis XIV, il fait entendre des paroles de paix; il le fait avec délicatesse et eu saluant les exploits du monarqu.', en reconnaissant que cette paix si désirée n'est point nécessaire :

La paii fait nos souLails, et non point nos soupirs.

Toutes les fois qu'il a eu a parier des maîlrts de la terre et du Lion qui les représente eu ses Fables, La Fontaine a marqué qu'il n'dait jioiiit

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séduit ni ébloui, et l'on a raconté à ce sujet une anecdote que je veux mettre ici parce qu'elle est moins connue que d'autres; elle est, d'ailleurs, très-aullieniique et vient de Brossette, qui la tenait de la bouche de Boileau :

« jM. Racine, racontait celui-ci, s'entretenait un jour avec La Fontaine sur la puissance absolue des rois. La Fontaine, qui aimait l'indépendance et la liberté, ne pouvait s'accommoder de l'idée que M. Racine lui voulait donner de celte puissance absolue et indéfinie. M. Racine s'appuyait sur l'Écriture qui parle du choix que le peuple juif voulut faire d'un roi en la personne de Saùl, et de l'autorité que ce roi avait sur son peuple. ]Mais, répliqua La Fontaine, si les rois sont maîtres de nos biens, de nos vies et de tout, il faut qu'ils aient droit de nous regarder comme des fourmis à leur égard, et je me rends si vous me faites voir que cela soit autorisé par l'Écriture. — Hé quoi ! dit M. Racine, vous ne savez donc pas ce passage de l'Écriture : Tanquam Jorinicse deambulabitis coram rege vestro'? — Ce pass;ge était de son invention, car il n'est point dans l'Écriture, mais il le fit pour se moquer de La Fontaine, qui le crut bonnement '. »

Cette anecdote nous peint assez bien, d'une part, les sentiments naturels de La Fontaine, et, de l'autre, sa facilité dans la discussion ; quand il avait exprimé en poésie ce qu'il pensait, ce qu'il avait de plus cher, il se souciait assez peu de le maintenir en prose devant les gens qui voulaient le contredire. De tout ce qu'il a mis dans ses vers contre les monarques et les lions, on aurait bien tort d'ailleurs de conclure que La Fontaine eût un parti pris et qu'il fiU hostile à rien. Cette manière de l'entendre est étroite et bien peu poétique; et si, parlant auprès des grands et des puissants, il ne retenait pas la leçon qui lui échappait sur eux, il songeait certes encore moins à flatter le peuple, ce peuple d'Athènes qu'il appelle quelque part l'animal aux têtes frivoles.

Je n'ai pas ici la prétention de classer les Fables de La Fontaine ; ce serait en méconnaître l'esprit et attenter à leur diversité. Mais au premier rang dans l'ordre de la beauté, il faut placer ces grandes fables morales, le Berger et le Roi, le Paysan du Danube, où il entre un sentiment éloquent de l'histoire et presque de la politique; puis ces

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