DISCOURS
A MADAME DE LA SADLIEnE' 1G81.
Désormais que ma muse, aussi bien mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre ,
Irai-jc en consumer les restes à me plaindre,
Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu.
Le perdre à regretter celui que j'ai perdu?
Si le ciel me réserve encor quelque étincelle
Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle,
Je la dois employer; suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.
Le temps marche toujours; ni force, ni prière,
Sacriliccs ni vœux, n'allongent la carrière :
Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.
Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?
Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre:
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre;
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.
Les pensers amusants, les vagues entreliens,
Vains enfants du loisir, délices chimériques;
Les romans et le jeu, peste des républiques,
Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits.
Ridicule fureur qui se moque des lois;
Cent autres passions, des sages condamnées.
Ont pris comme à l'envi la tleur de mes années.
L'usage des vrais biens réparerait ces maux;
l . La Fontaine lut cette épitre à la séance publique de l'Académie française qui fut tenue peur sa réception.
3S4 POÉSIES DIVERSES
Je le sais, et je cours encore à des biens iuux.
Je vois chacun me suivre ; on se fait une idole
De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivoif^.
Tantales obstinés, nous ne portons les yeux
Que sur ce qui nous est interdit par les cieux.
Si faut-il' qu'à la (in de tels pcnsers nous quittent;
Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent.
Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard :
Car, qui sait les moments prescrits à son départ?
Quels qu'ils soient, ils sont courts; à quoi les emploierai-je?
Si j'étais sage. Iris (mais c'est un privilège
Que la nature accorde à bien peu d'entre nous),
Si j'avais un esprit aussi réglé que vous.
Je suivrais vos leçons , au moins en quelque chose :
Les suivre en tout, c'est trop ; il faut qu'on se propose
Un plan moins difficile à bien exécuter.
Un chemin dont sans crime on se puisse écarter *.
Ne point errer est chose au-dessus de mes forces :
Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,
Pour tous les faux brillants courir et s'empresser !
J'entends que l'on me dit : Quand donc veux-tu ccsseï?
Douze lustres et plus^ ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course enlresuivie
Ne t'a pas vu goûter un moment de repos :
Quelque part que tu sois, on voit à tous propos
L'inconstance d'une àme en ses plaisirs légère.
Inquiète, et partout hôtesse passagère;
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent :
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style,
Tu cours en un moment de Térence à Virsrile :