‹ Fables. Précédées d'une noticeChapitre 298 sur 304 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

A MADAME DE LA SADLIEnE' 1G81.

Désormais que ma muse, aussi bien mes jours,

Touche de son déclin l'inévitable cours,

Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre ,

Irai-jc en consumer les restes à me plaindre,

Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu.

Le perdre à regretter celui que j'ai perdu?

Si le ciel me réserve encor quelque étincelle

Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle,

Je la dois employer; suffisamment instruit

Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.

Le temps marche toujours; ni force, ni prière,

Sacriliccs ni vœux, n'allongent la carrière :

Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.

Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?

Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre:

Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre;

J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.

Les pensers amusants, les vagues entreliens,

Vains enfants du loisir, délices chimériques;

Les romans et le jeu, peste des républiques,

Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits.

Ridicule fureur qui se moque des lois;

Cent autres passions, des sages condamnées.

Ont pris comme à l'envi la tleur de mes années.

L'usage des vrais biens réparerait ces maux;

l . La Fontaine lut cette épitre à la séance publique de l'Académie française qui fut tenue peur sa réception.

3S4 POÉSIES DIVERSES

Je le sais, et je cours encore à des biens iuux.

Je vois chacun me suivre ; on se fait une idole

De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivoif^.

Tantales obstinés, nous ne portons les yeux

Que sur ce qui nous est interdit par les cieux.

Si faut-il' qu'à la (in de tels pcnsers nous quittent;

Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent.

Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard :

Car, qui sait les moments prescrits à son départ?

Quels qu'ils soient, ils sont courts; à quoi les emploierai-je?

Si j'étais sage. Iris (mais c'est un privilège

Que la nature accorde à bien peu d'entre nous),

Si j'avais un esprit aussi réglé que vous.

Je suivrais vos leçons , au moins en quelque chose :

Les suivre en tout, c'est trop ; il faut qu'on se propose

Un plan moins difficile à bien exécuter.

Un chemin dont sans crime on se puisse écarter *.

Ne point errer est chose au-dessus de mes forces :

Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,

Pour tous les faux brillants courir et s'empresser !

J'entends que l'on me dit : Quand donc veux-tu ccsseï?

Douze lustres et plus^ ont roulé sur ta vie :

De soixante soleils la course enlresuivie

Ne t'a pas vu goûter un moment de repos :

Quelque part que tu sois, on voit à tous propos

L'inconstance d'une àme en ses plaisirs légère.

Inquiète, et partout hôtesse passagère;

Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent :

On te veut là-dessus dire un mot en passant.

Tu changes tous les jours de manière et de style,

Tu cours en un moment de Térence à Virsrile :

Page 1