‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 185 sur 318 · LE COCHON, LA CHÈVRE, ET LE MOUTON · texte numérisé non relu

LE COCHON, LA CHÈVRE, ET LE MOUTON

Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, Montés sur même char, s'en allaient à la foire. Leur divertissement ne les y portait pas ; On s'en allait les vendre, à ce que dit l'histoire: Le charton n'avait pas dessein De les mener voir Tabarin.

Dom pourceau criait en chemin Comme s'il avait eu cent bouchers à ses trousses: C'était une clameur à rendre les gens sourds.- Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens, s'étonnaient qu'il criât au secours;

Ils ne voyaient nul mal à craindre.

Le charton dit au porc: Qu'as-tu tant à te

plaindre ?

Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ? Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi. Devraient t'apprendre à vivre, ou du moins à te

taire :

Regarde ce mouton, a-t-il dit un seul mot ?

Il est sage. Il est un sot.

Repartit le cochon : s'il savait son affaire, Il crîrait, comme moi, du haut de son gosier;

Et cette autre personne honnête

Crîrait tout du haut de sa tète.

ï\s pensent qu'on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine:

Je ne sais pas s'ils ont raison ;

Mais quant à moi, qui ne suis bon

Qu'à manger, ma mort est certaine.

Adieu mon toit et ma maison.

Dom pourceau raisonnait en subtil personnage: Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain, La plainte ni la peur ne changent le destin ; Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

TIRCIS ET AMARANTE Pour Mademoiselle de Siller\-

J'avais Ésope quitté, Pour être tout à Boccace :

Mais une divinité Veut revoir sur le Pâmasse Des fables de ma façon.

Or, d'aller lui dire. Non, Sans quelque valable excuse.

Ce n'est pas comme on en use Avec des divinités.

Surtout quand ce sont de celles Que la qualité de belles Fait reines des volontés.

Car, afin que l'on le sache, C'est Silleiy qui s'attache A vouloir que, de nouveau, Sire loup, sire corbeau, Chez moi se parlent en rime.

Qui dit Sillery dit tout:

Peu de gens en leur estime Lui refusent le haut bout; Comment le pourrait-on faire?

Pour venir à notre affaire,

Mes contes, à son avis.

Sont obscurs: les beaux esprits

N'entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu'elle déchiffre sans glose:

Amenons des bergers; et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons.

Tircis disait un jour à la jeune Amarante:

Ah! si vous connaissiez comme moi certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante.

Il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal.

Souffrez qu'on vous le communique;

Croyez-moi, n'ayez point de peur: , Voudrais-je vous tromper? vous, pour qui je me

pique Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur!

Amarante aussitôt réplique:

Comment l'appelez-vous, ce mal? quel est son

nom?

L'amour. Ce mot est beau! dites-moi quelques

marques A quoi je le pourrai connaître: que sent-on ? Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade: on s'oublie, on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près d'un rivage, Ce n'est pas soi qu'on voit; on ne voit qu'une

image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux:

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :

On soupire à son souvenir; On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire:

On a peur de le voir, encor qu'on le désire.

Amarante dit à l'instant:

Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant ! Il ne m'est pas nouveau: je pense le connaître.

Tircis à son but croyait être, Quand la belle ajouta: Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant.

L'autre pensa mourir de dépit et de honte.

Il est force gens comme lui, Qui prétendent n'agir que pour leur propre compte, Et qui font le marché d'autrui.

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