LIVRE QUATRIÈME
l'avare qui a perdu son trésor
L'usage seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme. Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme. Diogène là-bas est aussi riche qu'eux; Et l'avare ici-haut, comme lui, vit en gueux. L'homme au trésor caché, qu'Ésope nous propose. Servira d'exemple à la chose.
Ce malheureux attendait Pour jouir de son bien une seconde vie; Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait. Il avait dans la terre une somme enfouie. Son cœur avec, n'ayant autre déduit
Que d'y ruminer jour et nuit.
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée. Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât, On l'eût pris de bien court à moins qu'il ne songeât A l'endroit où gisait cette somme enterrée. Il y fît tant de tours, qu'un fossoyeur le vit, Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. Voilà mon homme aux pleurs : il gémit, il soupire.
Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ses cris. —
C'est mon trésor que l'on m'a pris. — Votre trésor! où pris? — Tout joignant cette pierre. —
Eh! sommes-nous en temps de guerre
Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux
fait De le laisser chez vous en votre cabinet,
Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. — A toute heure! bon dieu! ne tient-il qu'à cela?
L'argent vient-il comme il s'en va?
Je n'y touchais jamais. — Dites-moi donc, de grâce. Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant : Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent.
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.
l'œil du maître
Un cerf s'étant sauvé dans une étable à bœufs
Fut d'abord averti par eux
Qu'il cherchât un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas: Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ; Ce service vous peut quelque jour être utile.
Et vous n'en aurez point regret.
Les bœufs, à toute fin, promirent le secret. Il se cache en un coin, respire, et prend courage. Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,
Comme l'on faisait tous les jours.
L'on va, l'on vient, les valets font cent tours. L'intendant même ; et pas un d'aventure
N'aperçut ni cor, ni ramure, Ni cerf enfin. L'habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès,