JE
108 FABLES
caractères différens à des actions semblables ! Tant ils modifient les sentiinens qui paraissent les plus naturels !
(lo) C’est le seigneur Requin, prince de fonde amère.
Le requin remonte dans les fleuves lorsque l’eau en est salée. Alors de nouveaux dangers menacent les riverains; il n’est pas moins redoutable que le cro-
coclile.
SÉNÉGALAISES. lO!)
FABLE Xfll.
r.i; LOUP ET SA FEMME A LA COtTR (’).
Un Loup |)auvTc, rustaud, vivait battu-hattaul, Et pour surcroit de maux il avait une femme; Femme fantasque, altière, et comme on en voit tant. Chez mesdames Louves, s’entend.
Je ne fais jias une épigramme.
«Gourmand, bu disait-elle, ignorant, paresseux, Til e-nous donc de la iniscrcj C est trop vivre comme des gueux •
Pl.-tôt que t’épouser, j’aurais, ma foi, Lit mieux D’aller tout droit à la rivière!,,
« Hélas ! disait le pauvre époux ,
La fortune nous est contraire,
J’ai voulu vainement la ramener à nous.
lO
FABLES
Qu’entreprendre? que faut-il faire? w
— « 11 faut se montrer au grand jour, Reprit-elle, courir le monde.
Que ne vas-tu vivre à la cour !
C’est un pays où tout abond e ,
Où tout est fait d’argent et d’or.
Beaux habits, diamans et brillantes livrées. Quatre fois, chaque jour, d’abondantes lippées; C’est enfin comme au temps des fées !
Toute la cour n’est qu’un trésor.
Où les gens bien venus prennent, prennent encor Sans voir ses sources épuisées.
Pourquoi n’en pas avoir ta paît?
C’est juste, offre au roi tes services. »
Le Loup de consentir; et, sous les bons auspices D’un baiser de sa Louve , il part.
Dans ce nouveau pays qu’il ne connaissait guere Le lourdaud s’en va droit au roi.
Sire, j’ai faim, dit-il, et suis dans la misere; Je vous demande un bon emploi :
SENEGALAISES. i 1 I
Je ne sais, il est vrai, rien faire';
Mais tous ces messieurs que je voi En savent-ils bien plus. que moi?
Si je n’ai pas leurs gentillesses,
J ai j:)lus qu’eux besoin de richesses.
Et m’en servirai mieux, je croi !
Messieurs, chacun son tour, et c’est le mien, ma foi ! Voulez-vous voir de mes j)rouesses ?
Nommez-moi grand-veneur du roi. »
Chacun s étonne; on se regarde;
Et puis chacun de rire et de le renvover:
C est un fou qu’il faudrait lier!
Il insiste, il se fâche, et meme un vieil huissier Dit qu à montrer les dents le drôle se hasarde.
On lance contre lui tous les chiens d’alentour;
Dieu sait s il en est à la cour !
Chiens bassets, chiens couchans, dogues et chiens de ganh* Donnent au grand-veneur la chasse tout le jour.
Le Loup, battu, honteux et maudissant sa femuK', Voulut se venger de la dame.
Pars , lui dit-il à son retour,
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Pars vite, on t’attend chez la reine;
On veut bien t’accorder une place a sa cour ,
Et notre fortune est certaine. »
La Louve y fut prise à son tour.
On dit qu’elle en mourut. Le Loup, ne vous déplaise, S’en désola pendant... un jour.
Puis il eut le plaisir d’étre gueux tout à 1 aise.
Restons toujours dans notre état ;
Restons sans quereller, sans chercher de 1 éclat,
C’est ma thèse.
SÉNÉGALAISES.
NOTES DE LA FABLE XlII.
(1) Le Loup. — Au Sénégal, ce qu’on appelle loup est l’hiène. Voir la note de la fable IV.
(2) A LA Cour. — ■ Les nègres du Se'négal ont aussi leurs rois; des lors ils connaissent des courtisans et une cour. Une cour, pour résider sous des toits de paille, n en est pas moins une cour. On n’y trouve pas moins d orgueil et de bassesse, d’intrigue et d’ambition, que dans un palais de marbre. Les nègres ont aussi de grands officiers de la couronne, de hauts fonctionnaires et des iavoris. Ils ont leur noblesse héréditaire, privilégiée et même féodale. Aux yeux du vulgaire de ce pays , être placé près du prince semble aussi devoir constituer le suprême bonheur. Pour ceux qui n’en approchent pas, les plus douces, les plus trompeuses illusions environnent également la cour. C’est la même vanité, c est la même envie , ce sont les memes erreurs qu’en Europe. Ah! oui; oui, les noirs sont bien les memes hommes que les blancs!
FABLES
L’organisation politique et féodale de la plus grande partie de ces contrées ressemble a celle de la France vers le 12® siècle. Du roi au captif ou serf de laglebe, il n’existe qu’une seule chaîne non interrompue de devoirs et de subordination. Chaque dignité reste dans la même famille , mais sans ordre fixe d hérédité. Les chefs prennent le nom de la province ou du village qu’ils gouvernent. Ils ont sous eux d’autres chefs ; ils réunissent et conduisent à la guerre les hommes de leurs terres en état de porter les armes. Les droits de justice , de confiscation, d’amende, de peage, d aubaine, sont attachés à la possession du sol. Des communes se forment; elles ont des fonctionnaiies de leur choix; elles s’administrent intérieurement; mais elles reçoivent du roi un chef politique et militaiie. Le dixième de la récolte se prélève au profit du seigneur , qui le partage ordinairement dans les communes, avec le marabout ou prêtre. Celui-ci sait toujours lire et écrire. Le seigneur s’honore de ne pas savoir signer son nom. On n’écrit qu’en arabe, qui est la langue de la religion, comme autrefois en France on n’écrivait qu’en latin. Le Koran et quelques fragmens de commentaires sont les seules lois connues, La peur du diable, la condamnation des sorciers, la foi aux amulettes, la crédulité, la supeistition . . plus je prolongerais le parallèle, plus il y aurait de
vérité.
SENEGALAISES.
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