LES DEUX VOYAGEURS
Deux Voyageurs, un beau matin,
Se croisaient sur un grand chemin.
L un venait de Paris et s’en allait à Rome; L’autre venait de Rome et marchait vers Paris. Tous deux s’arrêtèrent surpris;
Ah ! j ai pitié de ce pauvre homme ,
Et je dois le tirer d’erreur.
Se dirent-ils tout bas ; il s’égare sans doute :
— Anii, vous vous trompez, ce n’est pas votre route. C’est par ici. » — « Non pas, monsieur;
Eh! mais vraiment, je vous admire!
(. est moi qui prétends bien vous montrer le chemin; C’est par là. » — « Bah ! vous voulez rire,
SÉNÉGALAISES.
3Iais malheur, oui, malheur aux amans (|ue l’abseuee Sépare à la fleur de leurs ans !
Les euuiiis, les regrets, les désirs impuissans Empoisomieut leur existenee!
Voyez ce Palmier qui s’élance Seul , seul , au milieu des déserts.
Sur sa haute colonne oscille son feuillage En larges éventails étalé dans les airs (3);
Lorsque le vent l’agite, ainsi que d’un nuage.
Un l)ruit lointain, mystérieux.
Descend et retentit sur le sable sauvage.
Dans ce feuillage immense et perdu vers les cieux S’entr’ouvrent mille fleurs nouvelles; , Mais toutes ces fleurs sont femelles (4); Aucun autre Palmier, dans cet isolement,
Ne peut les féconder par de doux hyménées;
Aussi ces fleurs, bientek fanées,
Sans produire de fruits, se‘ sèchent tristement.
Dans l’oasis du voisinage.
Un jeune Palmier male ar» ive-t-il à Page
fables
Où le Palmier devient amant (5)?
^itôt que ses fleurs masculines sont ouvertes au grand jour ;
Sitôt que de leurs étamines (6)
Le zéphyr, messager d’amour,
A répandu dans l’air la vapeur fécondante (7), L autre Palmier soudain a frémi de plaisir.
Voyez-vous sa cime oscillante,
Ses feuilles se baisser et ses fleurs tressaillir (8j Telle aussi la vierge tremblante.
Pour la première fois presse contre son sein L amant révé long-temps par son ame brûlante.
Oes deux Palmiers époux admirez le destin : D’amour incroyable puissance !
Ils ont des sens si délicats,
Qu’éloignés, ne se voyant pas,
A plusieurs milles de distance (9),
Ils peuvent se parler, s’entendre, se sentir.
Et d’un heureux hymen savourer le plaisir.
Zéphyr, ô complaisant zéphyr,
SENEGALAISES.
C’est par ici, j’en suis certain. »
— (c Eh ! non, c’est par là (pi’il faut prendre. »
— « Ne voulez-vous pas me l’apprendre?
Je le savais déjà, que vous n’étiez pas né I »
— « Le diable soit de l’obstiné ! »
— Oui. — Non. — Enlin, grande querelle.
Et, se disputant de plus belle.
Ils allaient en venir aux coups.
Un passant sépara ces fous.
f( Contez-moi, leur dit-il, quel sujet vous divise. »
— «Je dis que mon chemin est par là. » — « Morbleu, non , Le mien est par ici. » — « Voyez votre méprise ;
Vous avez tous les deux raison.
Vous allez à Paris, c’est par là qu’il faut prendre ;
Vous, vous allez à Rome, en voici le chemin. »
L’homme préoccupé ne voit que son dessein;
Il le suppose à son voisin.
Ceci peut encor nous apprendre Que si l’on dispute sans fin ,
C’est toujours faute de s’entendre.
FABLES
LES AMOURS DE DEUX PALMIERS
Lst il vrai que les végétaux lossèdeiit, comme nous, le sentiment, la vie(ij? Sur cette question, long-temps approfondie, d ai vu plus d’un savant débiter de grands mots.
Et la laisser douteuse après bien des sottises.
Les sciences, vraiment, sont des choses exquises 1 . . . Mais aux leçons du cœur mieux vaut se conformer. Moi , depuis qu’à l’amour je vois les fleurs soumises ( a Et tous les végétaux à sa voix s’animer,
•le crois qu ils sont vivans, car vivre c’est aimer.
Heureux 1 amant et la maîtresse Qu un meme toit couvre en tout temps !
A-Ux doux besoins de leur tendresse Ils prodiguent des soins constans.
SÉNÉGALAISES. 273
Ce que tu fais pour une plante,
Fais-le pour moi; pars, vole; et des bords trop lointains, Dont le vif souvenir me charme et me tourmente.
Vite, rapporte-moi, dans les champs africains,
Les doux baisers de mon amante!
FABLES
LES AMOURS DE DEUX PALMIERS