‹ Fabliaux ou contesChapitre 11 sur 29 · PAR JAKES DE BASIN · texte numérisé non relu

PAR JAKES DE BASIN

Le prologue qu'on va lire n'est point celui du fabliau : c'est un morceau détaché que j'ai trouvé ailleurs , et que j'emploie ici , parce qu'il m'a paru digne d'être conservé , et bien convenir à un conte qui offre l'exemple d'une audace peu commune. Comme il est dans un genre différent de tout ce qu'on verra dans la suite, que je m'y suis permis quelques transpositions , et qu'à son ton sublime et à ses images , on pourroit peut-être soupçonner la fidélité du traducteur, je vais le joindre en original à la traduction,

Quel est le gentil bachelier 1 qui fut engendré sur un champ de bataille, allaité dans un heaume , bercé dans un écu ^, et nourri de chair de lion ? Quel est celui qui aura le visage du dragon , les yeux du léopard , le cœur du lion et l'impétuosité du tigre?

Qui est li gentis bachelers Qui d'espée fu engendrez , Et parmi li hiaume alétiez , Et dedens un escu berciez , Et dechar de lion narris , Et au grand tonnoire endormis, Et au visage de dragon , lex de liépart , cuer de lion, dents sanglier prompt Dens de sengler,isniaus com tigre:

Qui d'un estourbeillou s'ennyvre ,

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qui s'endormira au bruit du tonnerre, s'enivrera de fureur dans un combat , verra son ennemi au travers des tourbillons de poussière, comme le faucon voit sa proie à travers les nuages , renversera comme la foudre le cheval et le chevalier, et de son poing , ainsi que d'une massue ', pourra les écraser ? Pour achever une aventure célèbre, il traversera, s'il le faut, les mers de l'Angleterre ou le sommet du Jura. Se présente-t-il dans une bataille ? on fuit devant lui comme la paille légère fuit devant la tempête. S'il joute, et c'est toujours sans étrier *, il renverse le cavalier avec son cheval : souvent il le perce malgré ses armes ; et , ni fer^ ni platine , ni lance , ni bouclier, ne peuvent résister à ses coups. Les épées brisées , l'haleine des chevaux fumants, les lances et les hauberts fracassés , voilà les fêtes et les spectacles qu'il aime. Ses plai-

Et qui fet de son poing maçue , renverse Qui cheval et chevalier rue Jusqu'à la terre comme foudre:

Qui volt plus cler parmi la poudre , Que faucons ne fet... ( mot effacé) Qui torne ce devant derrière

divertir Un tornois , por son cors déduire ; Ne cuide que riens li puist nuire; Qui tressaut la mer d'Engleterre

chercher Por une aventure conquerre;

Mont-Jura Si fet' il les mons de Mon-Geu.

ses jeux Là sont ses fêtes et si geu ; Et s'il vient à une bataille, Ainsi com li vens fet la paille, Les fet fuir pardevant lui.

ni personne

Ne ne veut jouster à nului excepté hois

Fors que du pié fors de Testrier :

S'abat cheval et chevalier, Et sovent le criève par force :

ni lance ni bouclier

Fer, ne fust, platine, n'escorce Ne puet contre ses cops durer ; Et puet tant le hiaume endurer Qu'à dormir ne à sommeiller Ne li covient autre oreiller.

ni dragées

Ne ne demande autre dragiés Que pointes d'espées brisiés ,

lance El fers de glaive à la mouslarde :

sirs sont de parcourir les montagnes et les vallées , d'aller seul , à pied , attaquer les ours , les lions, les cerfs en rut. Jamais il ne quitte son heaume ^ ; c'est son oreiller pendant le sommeil. Tout ce qui lui appartient, il le distribue ^

mets /beaucoup lui plaît C'est un mes qui forment lie tarde,

brisés Et haubers desmailliés, au poivre ;

poussière boire Et veut la grant poudrière boivre Avec l'aleine des chevaus.

Et chace par mons et par vaus

en rut Ours et lions et cers de ruit ses plaisirs Tout à pié ; ce sont si déduit.

Et donne tout sans retenir.

Le reste ne mérite pas la peine d'être copié.

NOTES

(i. Quel est le gentil bachelier P ) Toute la noblesse de

France , et même celle de presque toute l'Europe , se divisoit en trois ordres : les bannerets , les chevaliers et les écuyers. Le banneret étoit celui qui avoit assez de terres et de vassaux pour conduire à l'armée , sous sa bannière , un certain nombre de gentilshommes relevant de lui. Cette dignité passoit du père au fils, et pouyoit même être possédée par un écuyer, parce qu'elle étoit attachée à la terre ; au lieu que celle du chevalier mouroit avec lui , comme étant propre à sa personne. Le banneret pouvoit prétendre aux qualités de comte, de duc , de marquis, de baron.

Les siijiples chevaliers , c'est-à-dire ceux qui n'étoient pas assez riches pour être bannerets , composoient la seconde classe. Ils portoient un pénon [étendard) en pointe ; et par

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là on les distinguoit du banneret dont la bannière étoit carrée. On nommoit bacheliers les chevaliers pauvres^ les has-chevallers. Cependant il y avoit des bacheliers qui étoient tels par leur terre ; l'on en verra un exemple dans le conter suivant. Quand ceux-ci avoient reçu la chevalerie, on les appeloit chevaliers-bacheliers. Dans les montres le chevalier recevoit le double de la paie de Técuyer, et la moitié de celle du banneret.

Quant à l'écuyer, c'étoit le prétendant à la chevalerie: il en sera parlé plus bas.

(2. Bercé dans an écu. ) Il a été dit ci-dessus qu'il y avoit des écus concaves.

(3 . De son poing, ainsi que d'une massue , pourra les écraser. ) Un chevalier désarçonné dans une bataille étoit hors de combat , ne pouvant plus se relever par la pesanteur de ses armes ; mais souvent il étoit encore plein de vie et pouvoit même n'être pas blessé. Des valets qui suivoient les armées couroient alors de tous côtés avec de gros maillets, des haches ou des massues, et frappant à grands coups, assommoient les guerriers renversés. Les chevaliers euxmêmes, pour expédier plus vite leurs ennemis , sur qui les épées , toutes lourdes qu'elles étoient, ne faisoient que glisser, se servoient dans les combats de ces armes redoutables. Saint Louis combattoit avec une massue. On voyoit encore dans l'abbaye de Roncevaux ( Daniel , Mil. Franc., t. i*" ) les massues qu'on prétend avoir appartenu à Roland et à Olivier, ces preux si renommés de nos vieux romans. C'est un bâton gros comme le bras , ayant à l'un de ses bouts une forte courroie pour tenir l'arme et l'empêcher de glisser, et à l'autre trois chaînons de fer, auxquels pend un boulet pesant * huit livres. Il n'y a pas d'homme aujourd'hui capable de manier une telle arme.

Les massues étoient eu usage aussi dans les tournois; v\ ^

pour qu'on ne les perdit pas dans le cas où elles échappe- 1 oient de la main , on les attachoit à la selle par une petite chaîne. Les gardes de saint Louis en portoient d'airain : c'étoit Philippe-Auguste qui avoit introduit cette coutume. Voyez Sergent-d'armes plus bas au conte dévot de Vhermite que l'ange mena dans le siècle.

(4. S'iljoûte , et c'est toujours sans étrier.,.) Ceci est un tour de force. Si l'on se rappelle ce qui a été dit ci-dessus de la joute , on pourra concevoir quelle vigueur annonçoit celui qui, sans avoir le point d'appui des étriers , étoit assez Terme sur son cheval pour n'être pas ébranlé du coup de lance, et pour désarçonner même son adversaire, en lui [)erçant de la sienne son haubert, sa plate et son gambison.

(5. Jamais il ne quitte son heaume. ) L'incommodité de ce [)ot de fer qui enveloppoit toute la tête , sa grande pesanteur, la chaleur qu'il occasionoit , surtout quand la visière étoit baissée , empêchoient qu'on ne put le porter longtemps en cet état. Aussi voit-on souvent que , dans les tournois , les champions suspendoient le combat d'un commun accord, et levoicnt la ventaille pour respirer. Le plus estimé et le plus valeureux étoit celui qui gardoit son heaume le plus long- temps. Qu'on juge par là quel degré d'héroïsme ce devoit être de ne le point quitter, même pour dormir.

(6. Tout ce qui lui appartient^ il le distribue, )l^e^ romanciers , les fabliers et toutes ces troupes faméliques de poètes et de musiciens qui ne vivoientque des largesses des grands seigneurs , avoient trop d'intérêt à leurs profusions , pour ne pas chercher tous les moyens possibles de leur inspirer cette sorte de faste ruineux. En lisant leurs ouvrages , on est tenté de croire qu'ils n'ont écrit qu'afin de vanter la libéralité. C'est, selon eux, la première des vertus, c'est la plus indispensable , et elle marche de pair avec la probité

et la valeur. A chaque page on est forcé de rougir pour eux d'une bassesse d'âme , qui malheureusement étoit générale , et qui seroit capable de déshonorer les lettres , si les lettres pouvoient être déshonorées. Mais la servitude inhérente au gouvernement féodal avoit avili les esprits , et les deux plus nobles arts que l'homme policé puisse ajouter à son bonheur, la poésie déclamative et la musique n'étoient alors qu'un vil métier que des vagabonds ou de petits bourgeois entreprenoient pour vivre , et de malheureux vassaux pour gagner les bonnes grâces de leur seigneur.

Il n'y avoit pas plus de délicatesse chez les troubadours, des provinces méridionales , parce que , pour la plupart d'entre eux , les raisons d'avidité étoient les mêmes. Tout est renversé , dit l'un de ces poètes , la cour du, roi Alphonse , notre chef y étoit une source féconde de largesses: à présent on n'y donne plus rien* Garin d'Apchier, selon les manuscrits ,/w^ bon chevalier : il sut bien faire V amour, et poussa la libéralité jusqu h donner tout ce qu' il avoit** . Sifétois riche ^ dit un autre,yV donnerois à toutes mains pour faire dire partout^ voilà cet homme si libéral qui ne refuse personne ***, Le troubadour Fabre, faisant l'éloge d'un certain sieur de Prades , dit qu'on trouve toujours chez lui de bons repas à faire et des dons à recevoir ( Histoire de Provence , tome II , page 4ii)- Je le demande : le plus affamé des rimailleurs oseroit-il aujourd'hui tenir un pareil langage? Non, non; les siècles ne dégénèrent pas toujours, comme on veut nous le faire croire ; et si , en se poliçant , ils contractent quelques vices nouveaux, il en est d'autres aussi dont ils se corrigent.

* Histoire litt, des troubadours, tome i^"", page 177.

** Ib, y page 39.

*** Ib. , fome ir , page 42O.

ET LA CHEMISE. a35

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