VOICI LE VRAI PREAMBULE DU CONTE
Les faux amants prennent, pour mieux séduire, le masque de l'amour véritable. Jour et nuit ils sont occupés de ruses nouvelles; on les voit souples et rampants , et souvent ils font tomber dans leurs pièges un cœur naïf. Ce n'est pas ainsi qu'aima celui dont je vais conter l'histoire; mais aussi , avant de lui octroyer amour, sa belle le mit à l'épreuve. Vous qui comme elle avez tant d'intérêt à n'être pas trompées, imitez son exemple.
Elle n'étoit fille ni d'un duc ni d'un comte. Sa naissance cependant étoit illustre, et dans tout le royaume vous n'eussiez pu trouver sa pareille en beauté et en courtoisie. Pour son mari, bachelier très opulent, mais gentilhomme fort pacifique , il ne se piquoit pas extrêmement de bravoure; et il convenoit sans façon qu'il n'étoit pas homme à aller pour la gloire risquer de se faire assommer clans un combat. Du reste il étoit
libéral, tenoit bonne table, recevoit très bien ceux qui passoient par son château : aussi se faisoit-on un plaisir d'y descendre.
Un jour vinrent chez lui trois chevaliers. On avoit annoncé un tournoi ' dans le canton , et ils s'y rendoient. Deux d'entre eux avoient un train magnifique , car ils étoient riches et puissants. Le troisième étoit pauvre et n' avoit qu'un écuyer': mais jamais lice ne s'ouvroit qu'il n'accourût pour y disputer le prix; jamais on ne Favoit vu reculer devant un danger, et quand il avoit le heaume en tête il ne redoutoit ni lance ni épée.
Nos trois braves n'eurent pas plus tôt vuladame que tous trois en furent épris ; et , belle comme elle étoit, vous n'en serez pas étonné. Chacun d'eux épia donc de son côté un moment favorable pour lui parler; chacun la supplia de vouloir bien agréer d'être sa mie, et l'assura avec mille serments que si elle daignoit y consentir, il feroit pour l'amour d'elle tant d'actions de prouesse et de courage que jamais femme ne pourroit se vanter d'avoir eu pareil amant. Leurs vœux ayant été également dédaignés, ils perdirent l'espérance , et partirent le lendemain matin pour se rendre au tournoi qui devoit commencer le jour suivant.
La dame cependant , quoiqu'elle eut rejeté leur déclaration amoureuse, n'avoit pas laissé
d'y faire attention ; mais avant d'y répondre elle s'étoit proposé , pour mieux choisir, de les éprouver tous trois.
Il y avoit au château un écuyer à la fidélité et à la discrétion duquel elle pouvoit se fier. Elle l'appela , et lui donnant une de ses chemises ^ : <( Allez au lieu du tournoi , lui dit-elle , et préc< sentez ceci au plus grand des trois chevaliers c( qui viennent de partir. Dites-lui que s'il veut ce vivre et mourir à mon service, comme il me (c l'a juréj je le prie de vêtir cette chemise pour (c l'amour de moi, et de se présenter ainsi au (c combat sans autres armes que son épée, ses « chausses de mailles, son heaume et son écu \ « S'il refuse de l'accepter , vous irez l'offrir au secc cond , et enfin au troisième : c'est celui qui a « cherché à vous parler quand il est sorti. »
Chargé du paquet, l'écuyer partit aussitôt. H se rendit au lieu du tournoi , et alla offrir le don de sa maîtresse à celui des chevaliers qui lui étoit le premier désigné. Celui-ci le reçut d'abord avec reconnoissance ; il promit d'obéir, et jura de nouveau qu'il feroit pour sa dame des actions telles qu'elle-même ne pourroit les croire. Mais à peine eut-il réfléchi qu'au lieu de ces impénétrables enveloppes, de cette armure de fer sous laquelle il étoit presque invulnérable, son corps, couvert seulement de ce vêtement ridicule, alloit
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sans défense être exposé à tous les coups, qu'à l'instant même son visage pâlit. Amour etprouesse cherchèrent vainement à le ranimer ; vainement ils lui crioient que son refus alloit pour jamais le couvrir de honte : couardise y venant l'épouvanter et le menacer de la mort , lui crioit de son côté qu'il valoit encore mieux vivre que de tenir parole à une maîtresse. Que vous dirai-je ? couardise l'emporta ; et après avoir hésité quelque temps , incertain et confus j le chevalier renvoya la chemise.
Elle fut portée au second , qui la reçut comme l'autre et qui finit de même par la rendre. Enfin , on l'offrit au troisième : c'étoit le pauvre.
Celui-ci se mit à genoux pour recevoir l'envoi de la dame de son cœur. Il le baisa respectueusement , déclara qu'il se croiroit mieux armé ainsi qu'avec le fer et l'acier ; et, pour marquer à l'écuy er sa reconnoissance de l'honneur qu'il recevoit par lui , il le pria d'accepter un cheval de main , seul présent que sa fortune lui permettoit d'offrir, et prix de sa valeur gagné naguère dans un tournoi ^ Toute la nuit fut employée à baiser ce gage de l'amour, et à attendre impatiemment que le jour lui permît de le mériter.
Il ne s'aveugloit pas sur le danger cependant. Vingt fois il se représenta comme les deux autres ces cimeterres, ces lances et ces massues qu'il
alloit braver sans défense ; et quand il songeoit à cette épreuve terrible à la laquelle jamais aucun amant n'avoit été soumis , et où tout le courage possible devenoit inutile, son corps malgré lui frissonnoit d'épouvante. « Mais ma dame le <c veut, se disoit-il, et elle mérite bien que j'ex- « pose mes jours pour elle ». Amour alors venoit lui applaudir, il lui montroit au bout de la carrière tout ce qui alloit devenir la récompense de sa valeur ; compagnie de la plus belle des femmes, entretiens tendres,
Duz regars, acolers, biaz rires,
Et baisiers ki n'est pas li pires.
Et il se disoit de nouveau que des plaisirs pareils valoient bien qu'il risquât sa vie.
Cependant le jour parut; et les hérauts crièrent dans toutes les rues : Lacez , lacez ^ Aussitôt notre héros transporté se revêt de la chemise. Il prend son épée, son écu et son heaume; et, montant sur son cheval , il s'élance dans la lice et attaque ses invulnérables rivaux. Bientôt son écu est mis en pièces. La compassion veut en vain l'épargner; il s'enfonce au plus fort de la mêlée, frappe dans tous les rangs, provoque les vainqueurs par ses coups et repaît son épée de leur sang. Le sien couloit par trente blessures, mais amour Fanimoit , il ne les sentoit pas ; et quoique ses forces s'épuisassent insensiblement,
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il continua toujours de combattre, et ne votilut quitter la lice que le dernier.
Sa valeur fut couronnée. Hérauts et combattants , tous , d'une voix unanime , lui décernèrent le prix du tournoi; et tous se firent un devoir de l'accompagner en pompe jusqu'au lieu où la veille il étoit descendu. Epuisé par la fatigue et par ses blessures , on songea d'abord à le coucher. On vouloit lui ôter cette chemise en lambeaux , épaissie et encuirassée par son sang : mais il s'y refusa toujours, déclarant qu'il aimoit mieux perdre la vie; et il fallut, pour qu'il consentît à laisser mettre sur ses plaies le premier appareil, se prêter à ce caprice insensé de l'amour.
La dame étoit déjà instruite par l'écuyer du danger que couroit la vie de son amant; et alors elle se reprocha la cruelle épreuve qu'elle a voit exigée. Elle renvoya aussitôt vers lui son agent fidèle, avec ordre de payer libéralement en secret tous les secours qui seroient nécessaires pour hâter sa guérison; et lui fit dire qu'en récompense de tant d'amour elle lui accordoit le sien , et l'attendoit pour l'en assurer elle-même patun doux baiser. Ce message, plus puissant que tous les remèdes, fut un baume salutaire pour les blessures du mourant. Il se rétablit bientôt , et impatient de recevoir la flatteuse récompense de son courage, il vola vers la dame.
Le mari dans ce moment venoit d'ouvrir une cour plénière. Il avoît annoncé des fêtes et des tournois dans son château , et de tous les côtés une foule de chevaliers et de gentilshommes y étoient accourus. Le chevalier vainqueur voulut à son tour, avant de se présente)", éprouver sa dame. Il lui envoya par un écuyer cette chemise qu'il avoit reçue d'elle et qu'il avoit teinte de son sang dan^ le tournoi, et la pria de la vêtir par-dessus ses habits, et de servir ainsi à table avec ses pucelles^ L'amante fidèle n'hésita pas. Elle répondit que ces taches du sang de son brave et loyal amant étoient à ses yeux plus belles que l'or et les pierreries; et après avoir baisé à son tour cette chemise sanglante , elle eut le courage de s'en couvrir et de servir ainsi les conviés.
Tout le monde fut surpris d'abord : mais on savoit l'aventure du chevalier pauvre ; on devina aisément ce qu'en retour il avoit exigé , et on en estima davantage la ffemme capable d'un amoiusi héroïque. Les deux lâches qui avoient refusé la chemise étoient venus aussi au château. Témoins de cette scène courageuse , ils sortirent en pleurant de dépit et de rage. Quant au mari, je vous ai déjà dit qu'il n'étoit pas brave; il se rendit . justice, ferma les yeux sur l'aventure et se tut.^
Basir, on finissant, s'adresse aux daines, aux jeunes pu- I. 16
celles-et à toiit le corps des chevaliers, pour leur demander lequel des deux amants fit plus , ou celui qui pour sa mie brava la mort, ou celle qui s'exposa au blâme pour son ami. Il prie les juges de décider loyalement cette question importante, et souhaite qu'en récompense Amour les comble de ses biens. [Nouveau recueil, par Méon, tome i**,page 91.)
Dans les Instructions du chevalier de la Tour-Landri à ses filles (c'étoit un gentilhomme angevin, qui écrivoit en 1371), un chevalier coupable d'empoisonnement en accuse une demoiselle dont il n'a pu se faire aimer. Elle est condamnée au feu. Au moment où elle va périr, un défenseur se présente : il combat l'accusateur qui est forcé d'avouer son crime ; mais il a été blessé lui-même mortellement. En expirant il envoie sa chemise sanglante à la pucelle, et celleci par reconnoissance la porte toute sa vie.
Dans le roman de T irant-le- Blanc ^ le héros demande à sa maîtresse, comme une faveur, une de ses chemises , et il la porte sur lui les jours de combat.
NOTES
[1. On avoit annoncé un tournoi dans le canton.) La France , qui donna naissance à la chevalerie, y vit naître aussi les tournois. On appeloit ainsi ces jeux militaires où la noblesse venoit en pompe s'exercer aux combats : institution brillante d'un peuple galant et guerrier, qui seule suffiroit pour nous peindre les mœurs du temps, et qui, ainsi que la chevalerie, fut non-seulement adoptée par le reste de l'Europe
chrétienne, mais encore par les empereurs grecs, les Sarrasjns d'Asie, les Maures d'Espagne, etc. L'importance du sujet exigeant quelques détails plus étendus que ceux des autres articles, je me flatte qu'elle me fera pardonner fa longueur de celui-ci.
Les rois, princes et grands seigneurs qui vouloient ouvrir un tournoi ( je ne parle pas ici de ceux qu'à leur imitation les seigneurs particuliers donnoient dans leur manoir), longtemps auparavant envoyoient dans les provinces voisines, et souvent jusque dans les royaumes étrangers , des hérauts en annoncer le jour et le lieu ; et l'on invitoit tous les braves chevaliers, et les jeunes écuyers surtout, à venir mériter, ceux-là bonne récompense , ceux-ci merci de leur dame ou augmentation d'amour. Si le tournoi se donnoit dans une ville , le bailli , les maire et échevins du lieu étoient chargés de procurer des logements à tous ceux qui arrivoient; si c'étoit sous les murs d'un château , on dressoit des tentes et des pavillons dans la campagne. On a vu ci-dessus les précautions que l'on prenoit pour qu'il ne pût entrer dans la lice que des gens irréprochables, et comment les dames qui avoient à se plaindre de quelqu'un trouvoient satisfaction.
Le lieu du combat étoit une vaste enceinte , fermée tout autour ou par des cordes couvertes de tapis, ou le plus souvent par un double rang de barrières, espacées l'une de l'autre de quatre pieds. Cet intervalle vide avoit son utilité. On y plaçoit les ménétriers pour jouer des instruments, les valets des chevaliers pour retirer leurs maîtres quand ils se sauvoient de la presse ou qu'ils tomboient de cheval, et les hérauts, sergents et rois d'armes, pour veiller surles combattants, pour maintenir l'ordre, juger des coups et donner des avis et des secours à ceux qui en auroient besoin. Le peuple se tenoit en dehors. Il y avoit un amphithéâtre à plusieurs étages pour les rois, les reines, prin-
cesses , dames , juges du tournoi et vieux chevaliers hors d'état de combattre. Avant que les tournoyants entrassent on avoit soin d'examiner s'ils n'étoient pas liés à la selle ^ si leurs armes se trouvoient conformes aux lois indiquées , et si elles n'avoient que la longueur prescrite.
Ces armes étoient ordinairement des bâtons ou des cannes , des lances sans fer ou à fer rabattu , des épées sans tranchant, qu'on nommoit par cette raison courtoises ou gracieuses. Quelquefois cependant on se servoit de lances à fer émoulu , de haches et de toutes les armes des batailles ( celles-ci s'appeloient armes à outrance). La seule différence c'est que les coups alors étoient comptés, et qu'on ne pouvoit en donner par-delà le nombre prescrit. Les masses d'ailleurs étoient visitées la veille par les juges d'armes , et marquées au manche d'un fer chaud; mais dans l'un et l'autre combat il étoit défendu .de frapper ailleurs qu'entre les quatre membres et jamais de pointe.
Il y avoit deux manière^ de se battre ; l'une où les tournoyants, "séparés en deux troupes rangées chacune sur une ligne, venoient comme dans les armées se frapper de la lance pour se renverser. En France , afin d'empêcher ceux qui,étoient désarçonnés d'être foulés aux pieds des chevaux, on imagina une chose fort ingénieuse, quoique d'un autre côté , elle eut peut-être quelques inconvénients : c'étoit une double barrière plantée au milieu de la lice dans toute sa longueur , pour séparer les deux troupes , de façon que l'on pouvoit bien s'atteindre du bout de la lance , mais les , chevaux ne pouvoient se toucher.
L'autre sorte de combat se nommoit combat à la foule ; sorte de mêlée confuse, oii l'on frappoit à tort et à travers sans savoir sur qui et comme on pouvoit. On n'employoit pour celui-ci que l'épée , la hache ou la masse. Comme il eut été assez difficile dans tout ce chamaillis de distinguer
celui qui faisoit les plus beaux faits d'armes , et par conséquent d'adjuger le prix , d'autant plus que sous lé heaume le visage étoit entièrement caché, on s'avisa d*un expédient (et telle fut l'origine du blason) : ce fut d'armorier son écu et sa cotte-d'armes. Les hérauts et les juges pouvoient par ce moyen suivre de l'œil les combattants et discerner les prouesses particulières.
La journée finissoit par quelques fêtes sans prix, qu*entreprenoient certains braves pour donner des preuves de leur adresse , ou pour plaire à leur belle. Cette joAte s'appeloit le coup des dames.
Les dames pour qui ces fêtes étoient des jours de triomphe , les dames qui , par leur sexe , ne pouvoient paroître dans la lice, et qui, par leur inexpérience, n'eussent osé y dicter des lois , trouvèrent cependant un moyen et une façon bien adroite d'y présider. Elles choisissoient un chevalier, qu'on nomma le chevalier d'honneur, parce que ce choix étoit l'honneur le plus grand qu'un gentilhomme pût recevoir. Elles lui donnoient une coiffe , une guimpe ou quelque chose de semblable , qu'il attachoit au bout de sa lance; et, dès ce moment, il recevoit la surintendance et l'inspection générale du tournoi. Il y veilloit en leur nom , dénonçoit celui qui les avoit offensées , et que tout le mondé devoit frapper; mais, dès que, par leur ordre, il le touchoit du bout de sa guimpe , à l'instant il devenoit sacré, comme étant sous la protection des dames , et il n'étoit pliis permis de le toucher. Une pareille fonction ne seroit que ridicule à nos yeux , si elle n'avoît eu que ce but ; mais le chevalier d'honneur ayant la faculté de se porter librement partout, et la foule s'écartant par respect à sa rencontre, il pouvoit avec sa guimpe séparer ceux qui étoient trop acharnés, trop pressés et dans le danger, et parla on évitoit bien des accidents.
Malgré toutes ces précautions, cependant il en arrivoit toujours beaucoup. Les histoires en sont remplies , et pour n'en citer qu'un seul , dans un tournoi qui eut lieu à Nuits , en 1240, il y eut soixante , tant chevaliers qu'écuyers, qui périrent sur la place, ou des coups qu'ils avoient reçus, ou écrasés par les chevaux , ou suffoqués par la poussière. Ce furent ces hialheurs , trop souvent répétés , qui firent que les papes interdirent les tournois, avec excommunication contre ceux qui s'y trouveroient, et que les rois non-seule nient s'en dispensèrent, mais défendirent même à leurs enfants d'y combattre. Néanmoins la fureur pour ces spectacles guerriers étoit si grande que, ni la crainte de la mort, ni les décrets des conciles et des papes , ni l'excommunication n'en purent guérir, et que la cour romaine fut obligée enfin de les permettre* (Chronique de Saint-Denis, tome 11, page 145 ). Parmi nos rois , Charles VI et François P^ cédèrent à la manie commune , et qui ne sait que c'est à un tournoi que Henri II dut la mort? La noblesse surtout, qui trouvoit à y satisfaire à-la-fois sa galanterie , sa magnificence et son courage , vendoit tout pour y paroître avec éclat , et venoit s'y ruiner en chevaux de prix , en suite nombreuse , en housses brodées , en habits magnifiques. Un gentilhomme n'étoit estimé qu'autant qu'il s'y étoit distingué/Pour faire l'éloge d'un brave chevalier, on disoit de lui qu'il avoit fréquenté les tournois; et il y avoit même un proverbe allemand dont le sens étoit que le matin un gentilhomme doit labourer son champ , mais que l'après-dînée il doit aller aux tournois (Ménestrier, de l'origine des ArmoirieSy page iio.)
En effet, si l'on peut objecter à ces jeux pompeux les
* Les clercs même alloient y combattre , piiisqu'en ï254 , un concile d'Albi le leur défendit. (Hardouin, ConciL col., tome vu , page /i65. )
dangers , les dépenses , les querelles et les haines qu'ils amenoient trop souvent avec eux, on peut dire en leur faveur qu'ils étoient aussi un exercice utile de force , d'adresse et de courage , et même une école d'honneur, puisque , pour y être admis , il falloit être sans reproche. J'ajouterois encore qu'étant alors, avec les cours plénières, la seule occasion qu'eussent les deux sexes de paroître réunis en public, ils ont contribué peut-être plus que toute autre chose à dérouiller et à polir les mœurs. La chevalerie d'ailleurs faisant la force des armées , car l'infanterie, composée des communes ,n'étoit comptée pour i4en , les tournois devinrent nécessaires pour s'exercer à manier la lance et l'épée , à se servir du bouclier, à se tenir ferme sur un cheval.
Enfin ne les considérât-on même que comme le simple spectacle d'un peuple guerrier, quels tableaux agréables ou imposants n'offrent pas à l'imagination du poète ou au pinceau du peintre ces deux jeunes fdles de qualité qui venoient annoncer en vers l'ouverture du tournoi , cette noblesse, forte et vigoureuse, souvent l'élite des principales cours de l'Europe, entrant dans la lice au son des instruments de guerre , armée de lances ornées de banderolles et des livrées de leurs maîtresses. Joignez à cet appareil la beauté des chevaux, la richesse des équipages, l'éclat des armes , ces échafauds à plusieurs étages remplis par les mères, les épouses et les amantes des combattants; ces pavillons relevés d'or et de soie, répandus dans la campagne; chaque action brillante célébrée aussitôt par les acclamations des hérauts , par les fanfares des musiciens et les cris répétés d'une multitude immense ; le prix accordé au plus brave , d'après le suffrage réuni des princes , des dames , des hérauts et des juges , et présenté avec un baiser par la reine du tournoi; le vainqueur reconduit aux cris du peuple i.r au son des instruments, désarmé par les dames les plus
qualifiées, mangeant à la table du roi , et devenu l'objet des fêtes qui suivoient ; son nom célébré par des cl^ansons et inscrit sur les registres des officiers d'armes, etc. Quel est le peuple dont les annales nous offrent l'idée d'une institution à-la-fois aussi galante , aussi guerrière et aussi magnifique ; et qu'après cela on imagine , s'il se peut, l'impression qu'un pareil spectacle devoit faire sur une nation vive et sensible à la gloire.
Les tournois eurent toujours la plus grande vogue en France. C'est par eux que les héros de notre histoire , Duguesclin , Boucicaut , Bayard , etc. , commencèrent leur renommée. Mais la mort funeste de Henri II , en iSSg , y fit renoncer. On ne vit plus depuis ce temps-là que des carrousels , des combats à la barrière , des courses de bagues ; ou si , un demi-siècle plus tard , on tenta de rétablir les tournois, bientôt, comme je l'ai dit ailleurs, on eut lieu de s'en repentir, et un accident nouveau les anéantit pour jamais. La cour de Suède en a publié un dernièrement , et il n'y a plus que des souverains et même des souverains puissants , qui puissent aujourd'hui nous en donner une image. On peut apprécier maintenant le projet d'un de nos wauxhalls , où , avec quelques enfants, à pied et vêtus d'oripeau, avec les salutations et les simagrées des salles d'escrime , le cliquetis d'une épéeetd'un bouclier de fer-blanc, on a cru de bonne foi nous représenter nos anciens tournois.
(2. Le troisième était pauvre et n'avait qaïui écujcr,) Un gentilhomme ordinaire ne pouvoit prétendre à la chevalerie qu'après avoir passé [)ar le grade d'écuyer. Aussi , dès qu'un jeune noble étoit sorti de l'enfance , ses parents le plaçoient au service d'un chevalier pour apprendre sous lui le métier des armes. D'abord il y portoit le titre de page; il prenoit celui d'écuyer à quatorze ans , et s'attachoit plus intimement alors à la personne de son maître. Les grands seigneurs
avuient des écuyers pour leur table , pour leur écurie , etc. Les chevaliers pauvres n*en avoient qu'un seul qui les suivoit partout , qui portoit dans les voyages leur lance , leur heaume et leur écu, avoit soin de leurs armes et de leur cheval, tenoit l'étrier quand ils montoient, les armoit quand ils alloient combattre , les relevoit s'ils étoient renversés dans la mêlée , recevoit les prisonniers qu'ils faisoient , et leur rendoit enfin , quoiqu'il fût souvent d'une aussi bonne , et quelquefois d'une meilleure maison qu'eux , tous les services que rend aujourd'hui un domestique. Mais tel étoit le préjugé reçu et le respect porté à la chevalerie, que ces services ne déshonoroient personne.
Un écuyer, quelle que fût sa naissance, s'il se trouvoit dans une compagnie de chevaliers , s'asseyoit sur un siège plus bas que les leurs , ou un peu en arrière ; il ne mangeoit pas à leur table, eût-il même été duc; et s'il eût eu l'audace de frapper un chevalier, il auroit eu le point coupé : enfin il ne pouvoit commander une armée , parce qu'il ne pouvoit commander à des chevaliers, ne l'étant pas lui-même.
(3. Elle l'appela y et lui donnant une de ses chemises )
Il est probable que la chemise dont il s'agit ici n'est point de celles qu'on portoit sur la peau; mais cette sorte de vô^ tement que les femmes mettoient par-dessus leurs autres habits, et qui, redevenu de mode dans ces derniers temps, porte encore ce même nom qu'il portoit autrefois. Il est beaucoup question , dans nos anciens poètes et surtout dans rio? romanciers , de ces chemises , canises ou chainses ; car c'est le nom qu'ils leur donnent. Elle tantost laissa aller les attaches de son manteau , et dcmoura en une chemise plus
blanche que nei^^es [Roman de Perce forest , fol. 129) Si les
sujvoient douze demoiselles vcstucs de canises ( ibid. , fol. 116, verso). Les dames de grande qualité les portoient brodées et ornées de pierreries.
a5o LES TROIS CHEVALIERS
Blanc estoiout et l'itlé
les étoient brodés
Li cliainse , et ereiil orfroisié
liinaiUê D'or f rois qui ereiil esrnaillé.
y eut rubis
Et i ot petit rubies d'espace en espace De liens en liens , et saphyres , Et petites esmrraudeles
étoient Qui moult erent plaisans et bêles , * i
perles règle '***,
Et pelles gros par rieules m\s{placées avec ordre.) " ,'
Roman de Cléomadès. *
Cependant il paroît que les chainses ou chemises étoient portées aussi par les femmes du peuple ; car je vois , dans une pastoi^relle y que c*est un des présents qu'on promet et qu'on offre à une bergère , pour la séduire.
(4. Se présenter au combat sans autres armes que son épée , ses chausses de mailles , son heaume et son écu. ) Dans le roman de Lancelot , douze jeunes chevaliers , voulant prouver leur amour à une demoiselle , font chacun à Tenvi les , promesses les plus extravagantes. L'un d'eux s'engage à combattre , comme ici , sans autre habit ni harnois qu'une ohemise de sa maîtresse , sans autre couverture de tête que sa guimpe , et sans autres armes qu'une lance.
(5. Le pria d'accepter un cheval de main ,prix de sa valeur gagné naguère dans un tournoi, ) Les chevaliers pauvres pouvoient tirer parti des tournois pour leur fortune. Dans les combats qui s'y faisoient avec défi , le cheval et les armes du vaincu appartenoient de droit au vainqueur, et quelquefois lui-même devenoit son prisonnier. Comme ces
jeux étoient l'image de la guerre , les lois y ëtoient celles des armées. Souvent telle rançon enrichissoit un homme à jamais. Il y avoit même une sorte d'épée propre aux tournois , qu'on nommoit gagne-pain.
Dont i est Gaignepains nommée ,
elle le
Car par li est gagniés li pains.
Pèlerinage du Monde , par Guigneville.
Dans le fabliau de Guillaume au faucon on verra un chevalier revenir d'un tournoi avec quinze prisonniers.
(6. Les hérauts crièrent dans toutes les rues: lacez , lacez. ) Ceci n'est qu'une abréviation. On crioit ordinairement lacez les heaumes y lacez les heaumes, c'est-à-dire armezvous. On a déjà vu que , pour assurer le heaume sur la tête , on le lacoit au haubert.
(7. La pria de servir à table avec ses pucelles, ) Les dames pour qui on avoit un respect qui alloit presque jusqu'à l'idolâtrie , les dames dont l'amour étoit recommandé expressément à tout vrai chevalier après l'amour de Dieu , ne parloient à un chevalier cependant qu'en l'appelant monseigneur. Si c'étoit leur mari, elles venoient au-devant de lui, quand il arrivoit, tenir l'étrier pour l'aider à descendre. Lorsqu'il traitoit quelques-uns de ses confrères , l'épouse servoit à table avec les femmes attachées à son service ; tant étoit haute encore une fois l'opinion qu'on avoit alors de ce titre sublime.
(8. Quant au mari, il se rendit justice , ferma les yeux sur l'aventure et se tut. ) Cette conduite de la femme , le silence du mari et cette approbation universelle de l'assemblée sur une action qui aujourd'hui exciteroit le plus horrible scandale , sont encore de ces choses dont la plupart des lecteurs seront révoltés , et qui paraîtront toujours invraisemblables
jusqu'à ce qu'on ait appris à connoître les mœiirs du temps ^ et surtout les étranges préjugés de ces siècles sur l'amour. Le fanatisme qu'il inspiroit faisant entreprendre pour les femmes des choses incroyables, celles-ci , emportées aussi par la force de l'opinion publique , dévoient à leur tour se piquer quelquefois, comme ici , d'un héroïsme bizarre. On affichoit publiquement son amant; on luidonnoit ses livrées à porter dans un tournoi; et pourvu qu'il fut courageux , on étoit hors de tout blâme. Voilà les mœurs que présentent les romans. Il faut dire aussi que cet amour étoit souvent pur et délicat ; ils en offrent des milliers d'exemples, et la passion du chevalier pauvre s'annonce ici comme telle. Ainsi , d'après l'opinion du temps , le mari n'auroit pas eu raison de s'en plaindre : ce n'étoit qu'une espèce de sigisbée que prenoit son épouse. Et d'ailleurs , de quel front lui qui étoit lâche eut-il osé murmurer devant cette foule de braves qui , dans le monde entier, ne prisoierit que deux choses , les femmes et le courage ? On verra dans le fabliau de Béreiiger avec quel mépris insultant une femme traite son mari qu'elle a su convaincre de lâcheté , et avec quelle audace elle amène devant lui un amant dont jusqu'alors elle avoit rejeté les vœux.
J'ai trouvé cette pièce dans le Menagiana , tome i , page 29 , où on la donne comme tirée d'un manuscrit ancien, fini, en 1828, par un auteur qui se dit de Troyes. Quoique postérieure de quelques années à celles qui composent ce recueil, je m'en suis emparé , parce que je crois , avec Molière , que tout ce qui est bon dans mon genre m'appartient ; et même , comme elle est courte et contée fort naïvement , je la transcrirois ici en original , si à l'orthographe et au langage je ne soupçonnois Ménage de l'avoir altérée. En voici la traduction.
Il y avoit un chevalier puissant qui aimoit une demoiselle plus que de raison. II étoit très laid et mal bâti, mais du reste parfaitement sage, excepté seulement en amour. La pucelle, au contraire , étoit simple et bête , mais belle à faire plaisir , et telle qu'on n'eut pu trouver sa pareille ni dans le canton ni ailleurs. Le chevalier vouloit l'avoir , parce qu'il Taimoit plus que toute chose et qu'il se trouvoit épris de sa beauté. Il assembla donc ses amis, et leur dit : « Je veux « avoir cette femme ; nulle autre qu'elle ne me « plaît. — Mais vous la connoissez , lui répondi-
(c rent les amis. — Oui, je sais quelle est soLLc ce et sans esprit ; mais savez-vous ce qui arri- « vera ? Elle aura de moi des enfants auxquels (( elle communiquera sa beauté, moi je leur douce nerai la sagesse : sages et beaux , ils ne peuce vent avoir qu'un sort digne d'envie. »
D'après cette prophétie et cet espoir, il épousa la demoiselle. Ils eurent des enfants comme il l'avoit prédit. Mais devinez quels furent ces enfants : laids et hideux comme le père, sots et niais comme la mère : ce fut tout le contraire de ce qu'il avoit espéré.
Ce conte a été mis en vers par M. Imbert: on en trouvera le texte original à la fin de ce volume. Ji.