‹ Fabliaux ou contesChapitre 13 sur 29 · PAR JEAN RENARD · texte numérisé non relu

PAR JEAN RENARD

(extrait.)

Un chevalier dont l'auteur fait le plus grand éloge est devenu amoureux d'une dame. Il va chez elle lui déclarer son amour , et la prie de lui donner quelque chose qu elle ait porté , afin qu'à cette vue, se rappelant dans les combats celle qu'il aime, sa valeur puisse y trouver sans cesse de nouveaux motifs de bien faire. Comme elle refuse, il lui prend, en riant, son anneau. Elle se fâche; il feint de le lui rendre, mais il substitue adroitement le sien , qui étoit assez semblable, et sort. Bientôt elle s'aperçoit de la tromperie et fait courir après lui. Il la trouve, quand il revient, se promenant sur le bord d'une fontaine. Elle lui redemande son anneau et lui rend celui qu'elle a. Le chevalier le reprend ; mais voyant dans l'eau l'ombre de sa maîtresse : « Puisque ma dame ne veut pas le porter, dit-il ,

c( je vais le donner à ce que j'aime le plus aj)i'ès c( elle » ; et alors il le jette à l'image. Cette plaisanterie fait rire la dame. Elle regarde tendrement le chevalier, et le prie de la reconduire à sa chambre. Je ne sais y dit Renard , ce qui en arriva , mais jamais depuis elle ne lui redemanda Vanneau.

Dans le manuscrit 1 83o de Saint-Germain-des-Prés , ce conte est un peu différent. Le chevalier a donné son anneau à sa dame qui se repent de l'avoir accepté et fait courir après lui pour qu'il le vienne reprendre; sur son refus, elle vient au-dcvani de lui, se disant: «S'il persiste à ne pas reprendre son anneau ,

Por ce ne l'irai-ge pas prendre Par ses beax cheveux , se ge puis ; Ains renmerrai ja sor cel puis Si parlerai iluce o lui.

Je ne pourrois ici jeter cet anneau sans qu'on s'en aperçùl , et il me sera aisé de le jeter dans le puits. ^>

Le chevalier arrive : elle veut lui rendre la bague. « Non , dit-elle, je ne vous aimerai jamais , reprenez cette bague. » Ils contestent assez long-temps , et enfin la dame dit:

....Sor la foi que me devez Vos prie-ge que vos le preuez , si cher corn' vos avez m'amor.

Le chevalier fort embarrassé convient que celui qui ne fait pas la volonté de sa mie a tort; il consent à reprendre l'anneau, mais à une condition, c'est qu'il le donnera à la dame qu'il aime le mieux après elle.

Diex ! fait-elle , ci n'a que nos ; Où l'aurez vos sitost trové ?

DE LOMBRE ET DE L'ANNEAU. sSy

"Colle à qui je ie vais donner est aimable, elle est charmante; — Où donc est-elle?- C'est

Votre bel ornière qui Talent ».

Et il jette la bague dans le puits qui, peu profond, laissoit apercevoir l'ombre de la dame. Touchée de cette galanterie, elle le comble de joie en lui disant: « Bel ami, je vous donne mon cœur en reconnoissance du présent que vous avez fait à mon ombre. Alors ils se firent toutes les caresses que put permettre leur situation au bord du puits. Les renouvelèrent-ils ensuite dans un lieu plus commode, c'est sur quoi il faut se taire?

Si celai est celui dont parle, dans son Verbum abrevïatum y Pierre, chantre de 'Ç?ix\^ ^Videntes cantilenam de Landrico non placere auditw ribiis y statim incipiunt de Narcisso cantare y il a été fait sur la fin du douzième siècle. Ce n'est qu'une imitation libre d'Ovide ; mais les détails en sont absolument différents. On croiroil presque que notre vieux rimeur, ayant vu cette fable , ingénieuse et contée en très beaux vers , manquer d'intérêt , a cherché , au contraire , à en répandre beaucoup dans la sienne. Rien de plus touchant que son héroïne. Il n'y a pas jusqu'à la mort de ce sot Narcisse qui n'inspire quelque attendrissement. J'invite mes lecteurs à lire la métamorphose du poète latin avantle fabliau.

Qui veut se conduire sans consulter la raison , si malheurs lui arrivent, je n'en serai point étonné. En tout il est une règle et une loi dont il ne faut pas s'écarter. Avant de se mettre en mer, le pilote consulte les vents. S'ils lui sont favorables, alors seulement il déploie ses voiles. Ainsi doit agir celui qui veut aimer. Ne vous embarquez point aveuglément sur cette mer orageuse; bientôt vous vous verriez emporté malgré vous. Mais aussi, quand un cœur vous aime, ne lui soyez point trop sévère. Souvent amour

LAI DE NARCISSE. sSp

se venge : j'en ai vu maint exemple terrible, et ne veux vous citer que celui de Narcisse. Il méprisa l'amour : Amour le punit, et à son tour il mourut d'aimer.

A Thèbes, jadis vivoit un devin célèbre dont jamais les oracles n'avoient trompé. Une mère tendre voulut le consulter sur la destinée de son fils uni([ue. « De longs jours lui sont accordés, « répondit le devin, mais il en abrégera beauce coup la durée, si janjais il se regarde». La mère, à cette réponse, crut de bonne foi que l'oracle enfin cessoit d'être inspiré. Elle sortit en se moquant de sa prédiction, et pendant quelque temps on eut lieu de la mépriser; mais hélas! l'événement ne prouva que trop combien elle étoit sûre.

L'enfant crut en âge, et devint un prodige de beauté. Nature avoit, pour le former, employé tout son art. Amour, quand il le vit, en fut luimême étonné; et, voulant contribuer aussi à la perfection de tant de charmes, il prêta aux yeux bleus du jouvenceau un regard si tendre, à ses lèvres de rose lui sourire si charmant qu'il n'y eut plus de cœur qui put lui résister.

Déjà Narcisse avoit vingt ans ; mais loin de s'occuper du soin si doux de charmer quelque belle , il les fuyoit toiites, et ne connoissoit d'autres j)laisirs ([ne d'aller au fond d(\s forêts atta-

26() LAI DE NAJICJSSE,

qiier, une flèche en main, les oin's, les snii-

giiers et les aniinnux"^ féroces.

Il revenoit nn jour de la cliassc*. Son cheval bondissoit sous lui et faisoii retenti»' au loin la terre. Au bruit qu'elle^ entend, Dane, fille du roi, et la première entre les beautés de ïhèbes, s'avance vers les fenêtres de sa tour. Elle regard(* et voit paroître le jeune chasseur av(^c ces couleurs animées, avec ce maintien noble et fier et cet air de courage qui ajoutoient encore à sa beauté. Plus elle le considère, plus il lui plaît. Ses yeux ne peuvent le quitter, et elle-même s'étonne du plaisir qu'elle y trouve. Amour en ce moment la guettoit du haut du ciel ; il lui lance une flèche qui la fait tressaillir. Elle se croit blessée, elle met la main sur son cœur; hélas ! la plaie étoit au-dedans.

Triste et pensive, elle* se retire poiu' soupirer. Tout son corps frissonne. Elle se sent brùlei', et ses tourmens sont tels qu'en peu d'iieures son visage a déjà pâli. La nuit qui survient ne la soulage point, parce que toujours elle songe à Narcisse. Dans l'espoir que le sommeil en effaceia l'image, elle se couche; mais Amour ne la laisse point r(*poser. En vain (^lle cherche une situation qui la calme ; toutes Ini sont également insupportables, tonl(\s n(^ font qu'augmenter son nialaise et accroître encore l'ai^itation de son

sang. « Qui trouble ainsi mon repos? s'écrie-tu elle? D'où viennent ces tressaillements, ces ^c palpitations involontaires? Un feu intérieur i( me dévore; je sens ma raison se troubler, je <( ne me connois plus. Pourquoi m'occuper sans i( cesse d'un liomme qui fait mon tourment?

ic Eh! que m'importe qu'il soit beau, s'il n'a i( point la bonté. Peut-être avec tant de charmes (( est-il trompeur ou perfide. Mais non , la nature c( a pris trop de plaisir à le formcM' pour ne lui

a avoir pas donné toutes les vertus Dane '

(( qu'as-tu dit? Après avoir été si long-temps es- « timable, veux-tu donc enfin te faire mépriser? « Quoi! un inconnu te plaît.... ? Oui, il me plaît (( plus que tout ce que j'aime au monde ; et à c( qui , grands dieux , ne plairoit-il pas! Sa beauté, (c sa grâce charmante m'ont ravie; et sans hii il ce m'est impossible de vivre. Mais hélas ! peut-il (( être à moi? mon père me l'accordera-t-il.... ? (( Ali! c'en est fait, je suis née malheureuse, il a me faut mourir. »

Ainsi se passa la miit à pleurer et à gémir, jusi\uk ce que les vents frais du matin vinrent calmer un peu cette douloureuse angoisse. Epuisée d'accablement et de fatigue, l'infortunée princesse s'assoupit; mais l'image de Narcisse la poursuivit jusque pendant son sommeil, et bientôt elle se réveilla |)lus agitée^ eîîcore qu'auparavant.

Déjà le soleil commençoit à luire. Dane , hors crelle-méme, va s'appuyer sur sa fenêtre, dans l'espérance qu'elle pourra revoir peut-être le beau chasseur qui l'embrase. En effet, c'étoit l'heure à laquelle il se rendoit dans la foret. Elle l'aperçoit au loin, et soudain un cri de joie lui échappe. A mesure qu'il approche, son cœur semble s'épanouir de plaisir; elle ne peut presque respirer : on eût dit que ses regards dévorants l'attiroient vers la tour et hâtoient ses pas. Elle le voit enfin, et le trouve mille fois plus beau encore que la veille. Mais à ])eine at-elle cessé de le voir, son corps tremble, ses genoux chancellent, elle tombe sans connoissance.

Elle ne se relève que pour maudire son rang et se désespérer. « Hélas ! s'écrie-t-elle , on m'a- (c voit dit que l'amour étoit si doux.... Quel état « affreux ! Non , je ne puis plus le supporter ; je (c veux faire instruire ce jeune Thébain du doux. « penchant que sa vue m'a inspiré, ou plutôt je (( veux qu'il vienne pour avoir le plaisir de le «lui déclarer moi-même. Eh! quel autre que « moi, ô ciel! pourroit lui peindre tout ce que « je sens? Mais s'il alloit rejeter l'offre de mon

(( cœur? si son indifférence, son orgueil Eh

« bien! j'irai, oui, j'irai sur le chemin de la fo- (( rêt m'offrir à lui, je me jetterai à ses pieds, j(^

LAI DE jNARCISSL:. u63

a les baignerai de mes larmes , je lui peindrai « tous les maux qu'il me fait souffrir, et s'il n'a a point une âme de fer, il en prendra com- « passion. »

Le lendemain, aux premiers rayons de Taurore, elle sort du lit, et sans bruit ouvrant sa chambre, s'échappe par une porte dérobée, vêtue pour tout habillement d'une chemise et d'un simple manteau. Tel est l'amour. Voilà où il a conduit une fille sage et timide. Raison, prudence, respect de son rang et de soi-même, elle a tout oïdjlié; ce n'est plus qu'une amante désespérée, entrauiée hors d'elle-même par une passion aveugle. Tremblante et sans guide, elle s'avance à grands pas vers la foret. Là elle s'assied au pied d'un ar])re en attendant l'arrivée du chasseur, et demande aux dieux de lui inspirer des paroles cai)ables de l'attendrir.

Déjà il étoit en route. Dane entend au loin l'aboi des chiens, liientot elle aperçoit les valets; enfin elle le a oit lui-même qui les suit à une légère distance, un trait en main et le carquois sur l'épaule. Elle vient à lui. Surpris de trouver en ce lieu écarté une aussi belle personne, Narcisse croit voir une déesse ou une fée, et il descend de cheval pour la saluei' avec respect. A cette marque de déférence, la triste princesse oublie toutà-coup ce qu'elle s'étoit proposée de lui dire;

264 f Aï DF^ N AllCISSK.

(*lle n'a plus la force* de parler , et ne |)eiil rpToiivrir les bras et le serrer en rougissant contre» son coeur. Il la repousse, et deniancle qui elle est. « Je suis, répond-elle, une infortunée qu'Amoiu" c( a conduite vers vous, et qui depuis qu'elle vous « a vu déteste le jour. Mes maux sont assez (c grands pour mériter qu'ils vous touchent ; ((. sans cet espoir je ne vivrois déjà plus : rendez- (( moi la vie et le boidieur. Mais pourquoi dé- (( loiuTier vos yeux? Regardez-moi : je suis Dane, i( la fille de votre roi. Plus d'un prince m'a dec< mandé mon cœur, en me disant que j'étois u belle. Beau jeune homme , je te l'offre à toi (( tout entier; permets qu'il t'aime, et en retour « accorde-moi le tien. Ah! tu ne sais pas quel (( est le plaisir d'aimer ! «

L'inhumain fut insensible à une doideur si louchante. « Si Amour vous fait souffrir, réponse dit-il , chassez-le ; moi je ne le connois point , c( et puisqu'il cause de pareils tourments, je nc^ a veux point le connoître ». A ces mots il s'éloigne. Dane, pour l'arrêter, se jette à ses genoux, elle les arrose de ses larmes , et lui tendant les mains le conjure de l'écouter encore un moment avant de la faire mourir. Tandis qu'elle ])arle , son manteau s'échapj)e , et laisse voir à découvert des appas qui c^usscuit fait le l)ordieur du plus grand l'oi de la terre. Mais ri(*n ne touch<» Nai-

\.M DE NARCISSE. o6r^

(•isse, ni les charmes de cette innocente beauté, ni Jes larmes que versent ses yeux si tendres, ni même le sang qui coule de ses pieds déchir-és par les ronces et les cailloux. Un tyran barbare , un(^ l)ète féroce eussent été attendris : il ne le lut point; il monta sur son cheval, et disparut. •( Plus d'espoir , s'écria Tinfortunée , plus u d'espoir; il faut mourir. Eh ! qu'ai-je donc fait " pour lui déplaire? Mais il me fuit en vain, je « ne puis l'oublier. Quels que soient les tourments (' cpi'il me cause, je les lui pardonne , (^t veux « toujours l'aimer en dé})it de lui-même. Bientôt '( |)eut-étre il rougira de tant de cruauté; peut- <( être viendra-t-il à mes genoux me redemander a ce cœm^ qu'il a rejeté et qui ne veut jamais

(( être qu'à lui Non, je veux le prévenir et le

« flécliir moi-même. Je lui écrirai, je ferai solli- <c citer sa compassion. Pourra-t-il résister à mes (( prières et à mes larmes ? Il cédera au moins à

<( mes importiuiite\s Ah ! Dane, Dane, quelle

<c est ta folie! ïu te flattes d'amollir un cœur sans (c pitié, tu ne veux pas t' apercevoir qu'il te hait... <i Dieux de la mer, de la terre et du ciel, qui ce avez aimé; toi, Vénus, toi, son fils, qui m'as c( trahie, soulagez mes maux , et vengez-moi de « l'ingrat dont l'insensibilité va me coûter la vie. « Qu'il apprenne à comioître aussi ce que c'est ' (piAmonr; qu'à son loui'i! ]>l(Mn^e (*t gérïiisse .

« et qu'il ne puisse éprouver aucune consola-

(c tion. »

Dane à ces mots s'enfonça dans la foret pour retrouver celui qu'elle venoit de maudire , et sans lequel elle ne pouvoit plus vivre. Mais les justes dieux exaucèrent sa prière en dépit d'elle, et Amour lui-même jura dans sa colère qu'avant le coucher du soleil elle seroit vengée.

Narcisse pendant ce temps poursuivoit un cerf. Vers le milieu du jour, accablé de chaleur et de fatigue , dévoré de soif, il s'écarta de sa troupe pour aller se désaltérer à quelque fontaine. Il en trouve une dont les eaux transparentes, entourées d'une herbe fraîche et épaisse, couloient sur un gravier luisant. On y descendoit par un perron de marbre'. Narcisse s'approche et veut boire : mais la mort étoit là qui l'attendoit. En se baissant il aperçoit dans l'eau son image; et ses yeux fascinés par la vengeance des dieux croient voir la nymphe qui préside à la fontaine.

Je supprime la suite de l'aventure dont tout le monde sait le dénoiiment, ctqui, dans l'original , diflère peu de l'auteur latin. Eperdu d'amour pour son ombre, le jeune ehassenr s'épuise enlarmes et en prières insensées. Enfin il sueeomhe à la violence des désirs (]ui le consument, et tondjc mourant sur l'herbe.

En ce momenl il voit D.'uk^ arriver. Arnonr

l'avoit conduite k Ja fontaine. Ce dieu vouloit lui montrer comment étoit puni l'ingrat pour lequel il l'avoit en vain enflammée. Narcisse la reconnoît et veut lui parler; mais la voix lui manque. Il lui tend la main , en levant les yeux vers le ciel , comme pour lui demander pardon et reconnoître la juste punition des dieux. Dane consternée s'asseoit à ses cotés ; elle lui pose la tète sur son sein , le couvre de mille baisers brûlants , le baigne de larmes. Mais c'en est fait , il n'est plus temps , et elle le voit expirer dans ses bras. Alors son désespoir s'exhale en longs cris douloureux. Elle cherche encore à rappeler son amant à la vie par les caresses les plus douces qu'Amour puisse prodiguer. Mais convaincue enfin qu'il n'est plus d'espérance, furieuse et détestant la vie qu'elle ne conservoit que pour aimer Narcisse, elle se jette sur ce corps sans vie , elle colle sa bouche sur sa bouche, pousse un soupir, et meurt.

Que le ciel, ajoute l'auteur, préserve d'un sort pareU ceux qui aimeront comme elle. Mais profitez bien de cet exemple , vous surtout qui avez inspiré de l'amour à quelqu'un.

Quar si vous le lessoz mourir, Dieu le vous saura bien nierir.

268 LAI DE NARCISSK.

On trouve dans la Bibliothèque du Tlivâtre-Franrols , tome I , paiije 21 , une moralité à trois personnages, laite (vxactement d'après le fabliau. La pièce finit , comme celleci , par un avis aux fdles et aux garçons de ne pas être si cruels quand on les aime.

Recueil de Rarbazan , tome tv, page i/|'^.

NOTE

(r. Il trouve une fontaine on y dcscendoit par un perron

de marbre. ) L'art du jardinage étant très peu connu aTi temps des fabliaux , et les seigneurs n'ayant pour promenade dans leurs terres que des vergers ou des parcs , on se piquoit , quand on y trouvoit une fontaine, de l'embellir par une enceinte en maçonnerie , et quelquefois par des degrés de marbre. Ces degrés se trouvent très fréquemment <^hez les romanciers. Il en sera mention dans le Paradis d' Amour. On verra aussi dans le Lai de l'Oiselet quelle étoit alors la sorte de beauté propre à ces verg(îrs-jardins.

DU FAHLIEH. jO^

D(T I /\IVIJER.

Ce inorcoauost tiré d'une pièce fort Ioii<;ue el loi t sini;ulière, iiUitiilee /(' Castoiemcnt {\i}.^ eiiseisi;nemeiit.s) d'un pcrc à son jUs, (^es leçons prétendues sont un composé d'apoplithei^'nies , de fa])Ies, de bons mots, d'historiettes , et même de plusieurs contes libres; tout cela cousu grossièrement ensend)le par des tirades d'une morale fort insipide. Je ferai eonuoître tous eeu\ des contes qui eu vaudront la peine; ils seront mar- (jués en titre , comme celui-ci , d'un doul)le astériscpu'. Au reste , celte manière d'enseigner par apologues, ce mélangi» de préceptes et de contes, entièrement dans le goût oriental , me feroient presque croire ((ue le Castoïcmvnt est un de ces ouvrages dont nous sommes rede-vables aux Sarrasins , et qui ont été traduits d(^ l'arabe. Qu'on fasse atlenliou aux fabliaux, (pii en seront tirés, à mesure (ju'ils se présenlerout , et je suis persuadé qu'on n^counoîfra dans la plupart tnie forle Icinle àw génie asiali(pl(^

Un roi avoit un conteur (l(* fabliaux ([ui rannisoit beaucoup'. Un soir ([ti'il étoit au lit, il le lit venir, et lui demanda un conte. Celui-ci (|ui ni()iux)it d'envie d(^ dormii' lit tous ses efforts pour s'en dispenser; mais il eut beau faire, il fallut obéir, il prit donc son parti, et commença ainsi.

(( Sire, il \ avoil \\\\ liomn](^ cpii avoi! cent

'i-jo \)\] FABLIER.

cf sons d'or; et avec son argent il vonint acluk^r « des moutons; et chaque mouton lui coûta (c six deniers ; et il en eut deux cents ; et il s'en (c revint à son village avec ses deux cents mouce tons ; et il les chassoit devant lui. Mais en « revenant il trouva que la rivière étoit dcl^or- « dée ; car il avoit beaucoup plu , et les eaux (( s'étoient répandues dans la campagne , et il n'y ce avoit point de pont ; et il ne savoit comment ce passer avec ses moutons. Enfin , à force de ce chercher, il trouva un bateau; mais ce bateau ce étoit si petit j si petit qu'il n'y pouvoit passer ce que deux moutons à-la- fois. )>

Alors le conteur se tut. ce Eh bien, quand il enl ce passé ces deuxdà , dit le roi , que fit-il ? — Sire , ce vous savez que la rivière est large, le bateau ce fort petit, et qu'il y a deux cents moutons. ce II leur faut (hi temps, dormons un peu tandis (( qu'ils passent;demain je vous conterai ce qu'ils (c devinrent. )^

Ce fabliau a été mis en vers dans les (iraves Ol)serval ions sur les mœurs de notre tem[)s.

Il se ti'oiive dans les Ccnto Novclle antlclic , nov. xx\.

Dans Don Oniehotte

r»ecneil de r^ohazan, loine ii,paL!,e 8().

Dlî FAHLIEH.

NOTE

( T. Vn roi avait un conteur dcfahlinux,) Les seigneurs particuliers peu liclies ne pouvoieut jouir des conteurs que quand il en passoit quelqu'un par leurs châteaux. Les rois en avoient constamment auj)rès d'eux, comme ils ont aujourd'hui des lecteurs : c'etoit un emploi dans l'état de leur maison, et l'on chargeoit ordinairement ces conteurs d'égayer le rejias. Pendant le diner delà reine , il y avoit un prudliomnie qui fcdsoit des contcs[ 1 iede Charles F, par Choisi). Philippe- Auguste faisoit venir souvent à sa tahlele poète Hélinand ,et le roman {ï Alexandre de Paris y représente ce poète chantant les amours de Jupiter et le cond)at des géants. .^ so/i mangier il estait seul à sa table , et toujours y estait son médecin , et de ses gens et varlets~de~cliambre honnêtes, qui parlaient de joyeusetez ou d'histoires anciennes oii il prenait plaisir. (Eloge de Charles TJI.J

Cet usage, au reste , doit vraisemblahlement son origine à un auti'c usage l)eaucoup j^his ancien. Charlemagne , avide de connoissances et d'instruction, avoit coutume de se Taire lire à table, pendant ses repas, quelque livje utiie et intéressant, ^c Inter cœnanduni , aut aliquid aeroama^ a ut « lectoreni audiebat. Legebantur ei historia^ et antiquaruin « reguni gesta « [Eginhard^;. Les rois qui lui succédèrent, pour se modeler autant qu'il étoit en eux sur ce grand homme, affectèrent de l'inuter dans la plupart de ses usages et surtout dans celui-ci. Mais les lectures de table n'étant pour ces princes fainéants et ignares qu'une affaire d'étiquette , et ])ar conséquent d'ennui,ils ne les emj^lovèrent dans leurs repas que les jours de cérémonie ( l ie de Charlemagne , par Gaillard.) Il est probable que, |)ar la suite,

272 DU FABLIEU.

quand la nation ont des lahlianx , les loi^ j)rv(eTrrrnl <•< •> contes poiu' objet de lenrs lectures de table. Ce qui est certain c'est que la plupart n'admirent plus, pour ces moments de plaisir, que des propos joyeux. Saint Louis lui-même, malgré tout le rigorisme de sa dévotion , n'avoit point d'antre usage. « Quelquefois , après son dîner, dit Joinville , les « prescheurs (dominicains) et cordeliers qui là estoient , « li ramcntevoient aucun livre qu'il oyst volontiers; il leur « disoit: Vous ne me lirez point; car il n'est si brm livre, « après mangier, comme quolibets. >>

LA[ DAHISTOTE.

* LAI D'AKISTOTE.

VkVx lïFNRf, D'Aî>fDRTJ.

Celui qui sait une historiette agréable a tort (le la taire , et ceux qui l'entendent doivent l'écouter avec plaisir ; car si le premier a un moyen d'amuser, les autres ont celui de pouvoir devenir meilleurs. Celle-ci me plut du moment que je l'entendis ; et j'entrepris aussitôt de la mettre en rime, parce qu'elle est jolie, et sans villenie. Un conte vilain ne doit pas être récité dans les cours. Je n'en ai jamais fait de cette espèce, et jamais on ne m'en verra faire, tant que je vivrai. Ecoutez, messieurs, celui que je vais vous dire : il est instructif et plaisant.

Vous connoissez ce monarque grec , qui fut si roij cet Alexandre qui renversa tant d'empires et fit sentir sa colère à tant de princes. Il avoit mis rinde sous ses pieds et menaçoit d'engloutir le reste de la terre : tout-à-coupce torrent fougueux s'arrêta. Si vous m'en demandez la raison , je la

.^74 I-^l D'ARISTOTF.

sais , et je vais vous la dire. Amour qui maîtrise l'univers , Amour qui tout lie et tout soumet, venoit de le faire entrer dans ses chaînes. Il lui avoit trouvé une amie jeune et charmante; et dès ce moment le damoiseau avoit renoncé aux conquêtes, pour ne plus s'occuper que de sa belle. Qu'Amour est redoutable et puissant , puisqu'il humilie à ce point les maîtres du monde et qu'il leur fait oublier ainsi le soin de leur gloire ! Ne les blâmons pas cependant. Ils sont hommes comme nous , et l'amour a autant de pouvoir sur eux que sur le dernier de leiu\s sujets.

Alexandre ne pouvoit plus se séparer de sa mie. Bientôt, indignés de ce repos honteux, ses chevaliers et barons murmurèrent; mais aucun cependant n'étoit assez hardi pour oser lui porter le mécontentement général. Aristote s'en chargea de lui-même. Fier d'un certain ascendant que lui avoient acquis sur l'esprit du héros l'estime et l'habitude , il alla réveiller ce lion endormi, et de ce ton de précepteur qu'il n'avoit pas encore perdu , il lui représenta fort durement et la honte de sa conduite et les murmures de sa chevalerie. Alexandre l'écouta sans l'interrompre; et pour toute réponse s'écria en soupirant: <( Ah ! je vois bien qu'ils n'ont pas aimé. »

T. a reuiouti^auce néamnoins eut sou effet ; (M

LAI D'ARiSroTi:. li-f)

quelqiu^s efforts (ju'il en coûtât au nionarcjue, il n'osa plus aller chez la belle Indienne. Celleci qui Taiinoit tendrement et qui croyoit avoir perdu son cœur, fut bien affligée de cette absenc(\ Elle pleura, elle gémit; enfin, hors d'état de résister davantage aux inquiétudes de son amour, elle se glissa chez le j)rince un soir à la faveur des ténèbres, et tout en larmes, lui demanda par quel malheur elle a\ oit donc pu lui déplair(\ Alexandre l'embrassa mille fois en l'assurant d'un attachement éternel ; mais il convint que les remontrances sévères d'Aristote l'avoient à regret séparé d'elle pour quelque temps, ]>a belle, irritée contre le pédagogue, jura qu'elle s'en vengeroit. Elle pria son amant de se trouver le lendemain matin h Tune des fenêtres de la tour', et ])romit de le lui faire voir dans lui t(^! ap[)areil que le |)réce|)teiu* à son tour aiuoit besoin d'uncî leçon.

Le lendemain, dès cjne l(^ soleil parut, et avant que personne fVit levé , elle descendit au verger " , car le désir de la vengeance Tavoil éveillée de bonne heure. Lue longue chevelure blonde flottoit à l'abandon sur scvs é|);uiles. Nulle guimpe , nul voile qui cacliât sa léte ou son visage; pour tout vêtement elle portoit sur sa cliemise \\n simple bliaud , ([u'elliî avoit laissé entr'ouvert connue pour l'esjjin^r plus \\ Taise.

Dans cet ajustement voluptueux , elle vint se promener près de la fenêtre du philosophe en chantant doucement cet air. '

Enfant j'estois et jeunette , Quant à l'escole on me mit :

Mais je n'y ai rien appris , Fors qu'un seul mot d'amourette ; Et , nuit et jour, le répète Depuis qu'ai un bel ami.

Au son de cette voix charmante , Aristote fut ému ; il quitta ses livres pour écouter. Bientôt , curieux de voir celle qui chantoit si délicieusement , il se leva sans bruit , et s'approcha de la fenêtre. Là , caché dans l'ombre , il admiroit à son aise la jeune beauté , et envioit en secret le sort du conquérant aimable à qui étoit réservé tant de bonheur. Elle savoit trop bien, la rusée, ce qu'il falloit pour l'attirer dans ses pièges. Elle vouloit le frapper d'une flèche dont le coup fût sûr et la blessure incurable. Dans ce dessein , arrachant une branche de myrte , elle s'amusa à cueillir des fleurs et à les nouer au rameau comme pour s'en faire une couronne ^ Peu-àpeu elle s'avança ainsi vers la fenêtre , sans paroître s'en apercevoir. Elle se baissoit , se relevoit alternativement pour déployer avec plus d'avantage ses grâces piquantes; et elle chantoit en même temps cette autre clinnson :

LAI D'ARlSiOTE. 1/77

Ci me tiennent amourettes,

Doucette que j'aim.

Ci me tiennent amourettes

Où je tieng ma main.

Aristote étoit hors de lui-même. Ses yeux enflammés suivoient la belle dans tous ses mouvements; ils s'enfonçoient avidement par-dessous son bliaud, quand le hasard le faisoit entr'ouvrir ; et j commç s'il eût craint de se déceler et de la faire fuir , il osoit à peine respirer. Cent fois la raison lui conseilla de retourner à ses livres ; cent fois elle lui représenta ses rides , sa tête chauve, sa peau noire et son corps décharné, faits pour éloigner l'espérance et effaroucher l'amour. La raison parla en vain : il l'obligea de se taire.

L'Indienne cependant avoit achevé le chapel de fleurs; elle le posa sur sa tête, et chantant amoureusement ce troisième air :

Lez un vergier, lez une fontenelle,

Siet fille à roi , sa main à sa maisselle {joue) ,

En souspirant son douz ami apele:

Ahi , Quens Guis, la vostre amor

Me totsolas et ris,

elle passa contre la fenêtre sans affectation. Le philosophe, qui la guettoit, la saisit alors par son bliaud, et l'arrêta au passage. « Qui me rei( tient? s'écric-t-(^lle (^n se retournant. — Ma

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