J.A[ D AlUSTOTK
« douce dame , c'est celui qui ne peut plus vivre « sans vousj et qui, pour vous plaire, perdroit <c avec plaisir âme et vie, corps et honneur ». Elle parut surprise de cet amour que jusque-là on lui avoit laissé ignorer; elle s'y montra sensible cependant, et, avec une rigueur apparente, se plaignit de la froideur d'Alexandre , devenu , comme tous les amants, ingrat par trop de bontés. Aristote, enchanté de cet aveu , et persuadé sans doute que le dépit alloit lui livrer cette beauté charmante, |)romit d'employer, pour ramener à ses pieds l'infidèle, tout le pouvoir qu'il avoit sur son esprit ; mais il demandoit une récompense, et sans façon il pria la dame d'entrer chez lui.
C'étoit là qu'elle l'attendoit. Elle feignit de céder à ses désirs; mais, avant de faire folie ^ elle exigea de lui à son tour une complaisance. Depuis long-temps une fantaisie la tourmentoit : elle mouroit d'envie de se promener, moulée sur lui, et ne douloit pas lui instant, puisqu'il avoit tant d'amour, qu'il ne s'y prêtât avec ])laisir. Aveuglé par sa passion, le grave [)hilosoph(^ consent à tout. Il sort dans le verger, se courbe vers la terre, et, a|)puyé sur les mains, présente le dos. Une selle étoit là toute prête : on la lui met; on lui passe la bride autour i\\\ cou, el la belle, triomphante^ s'assied avec fierté, v\ se
LAI D'ARISTOTE. 'i-jij
promène ainsi snr lui, chantant à haute voix:
Ainsi va qui amors maine.
Alexandre avoit été prévenu, comme je vous l'ai dit. Il étoit aux fenêtres de la tour. A ce spectacle il se prit à rire de toute sa force. Aristote, levant la tête, aperçut le monarque; et, honteux alors de sa folie et de la posture où il se trouvoit , il convint humblement que le jeune héros étoit excusable de s'être laissé enflammer par l'amour, puisque lui-même, malgré les glaces de l'âge , n'avoit pu s'en défendre.
Cet exemple doit nous apprendre à ne blâmer ni les amies ni leurs amants : car Amour est le maître de tous les hommes.
Amour vainc tôt, et tôt vaincia , rant coiu li inonde tlincfa.'^
Ui'cuejl de lîarlîazan, tome i""'', page (ji).
Ce conte est vraisemblablement nn de ceux que les fabliers avoient pris des Arabes. On le trouve dans les Mélanges de littérature orientale ^ tome i^'', page i6 ,sous le titre du T isir sellé et bridé. Toute la différence, c'est qu'ici les personnages sont nu sultan, son ministre et une odalisque. Comme M. de Cardonne n'en a donné qu'un extrait, on ne peut juger si les détails se ressemblent; mais le canevas est le même.
[1 n'(\sr pas ais(> dv deviner ce qui a engage le Tablier à
u8o LAI D'ARISTOTE.
substituer Aristote au visir. Il est vrai qu'on a prétendu que ce philosophe ayant épousé la nièce ( d'autres disent la fille ou la petite-fille) d'Hermias, son ami, il en devint si éperdument amoureux, qu'il alla jusqu'à lui offrir des sacrifices. Peut-être notre poète aura-t-il lu par hasard cette scandaleuse anecdote , et cru que l'homme accusé d'un pareil trait de folie pouvoit bien être supposé capable d'en faire im autre moins sérieux. Peut-être aussi n'a-t-il choisi Aristote que parce que c'étoit de son temps le dieu des universités et des écoles d'Europe. Au reste le fabliau qui va suivre fera voir que l'histoire et la critique qu'elle exi^^e étoient pour nos poètes des choses fort indifférentes , et qu'ils ne cherchoient souvent qu'un nom célèbre auquel ils pussent coudre les extravagances de leur imagination.
Le conte d'Aristote a fait quelque fortune. ^Eneas Sylvius Piccolomini ( depuis pape sous le nom de Pie II), dans son roman latin des Amours (VEariale et de Lucrèce, le cite comme un exemple du pouvoir de l'amour.
Il se trouve dans la Bibliothèque amusante et instructive , tome II, page i5 ;
Et dans les Historiettes ou Nouvelles en vers, par M. Imbert.
Spranger, peintre de l'empereur Rodolphe II, en a fait, au commencement du dix-septième siècle, un tableau que Sadeler a gravé. Le vieil amoureux est représenté marchant à quatre pattes , avec le mors en bouche , et portant siuson dos la dame qui, d'une main, tient la bride, et, de l'autre, un fouet. Mais elle est entièrement nue, façon fort singulière de se promener.
On a fait différentes copies de l'estampe de Sadeler. Les marchands lui ont donne le nom du philosophe. Celui chez qui j'ai été les voir m'a dit savannnent que c'étoit l'histoire <Ie Socrate et de Xantippe , sa femme.
lin utnateur m'a assuré avoii- vu à Paris, il y a plusieurs
LAI DAllISTOTE. 281
atiuécs, un groupe en marbre représentant le même sujet. Il appartenu! t alors à M. le marquis de Vence. Dans Tœuvre (le Fr. Van Bossuit , mort en 1692 ^ on trouve aussi ce sujet imité. C'est une Vénus toute nue , montée sur le dieu Pan que l'Amour tire par un licou.
Enfin on a mis , il y a quelque temps , le conte d'Aristote en comédie, sous le titre du Tribunal domestique. Un Vénitien , las des intrigues et de la coquetterie de sa femme , veut faire revivre une ancienne loi de Rome , qui permettoit aux maris de juger les leurs ; et , dans ce dessein, il convoque la famille de l'accusée. Mais une suivante , de concert avec sa maîtresse qu'elle a prévenue, dérange ce projet. Le Vénitien s'étoit épris pour elle : il lui demande d'être son favori Ce mot rappelle à la soubrette un chien <(ui se nommoit ainsi , et qu'elle dit avoir perdu. Elle exige de l'époux qu'il le remplace , lui attache au cou un ruban couleur de rose, le fait sauter, japper, etc. Le dénoùment se devine sans peine.
On a fait aussi de ce conte, depuis la publication de fabliaux , un opéra-comique intitulé : Arlstote amoureux ou le Philosophe bridé y qui a été joué sur le théâtre de la Comédie Italienne. Au lieu de se faire porter par Aristote , Orphale ( c'est le nom de la maîtresse d'Alexandre ) se fait traîner par lui dans un char auquel elle l'attèle.
Je ne cite point l'imitation du Philosophe des contes moraux , parce qu'il est inutile d'indiquer les ouvrages connus de tout le monde.
NOTES
( I . hJlr pria son amant de se trouver le lendemain matin il ru ne des fenêtres de la tour. ) Le coiulc (\v C'aylus, dau.^
nS'2 LAI DARiSTOTE.
l'extrait qu'il a donné de ce ïahViau (Mémoire s de Uacadcmie des B clic S" Lettre s f tome xx), dit que la maîtresse d'Alexandre fait prendre au monarque le déguisement d'abbé. Cette mascarade inutile ne se trouve ni dans l'édition qu'a donnée du fabliau Barbazan, d'après le manuscrit cité par M. de Caylus , ni dans deux autres versions un peu différentes de celle-ci, que j'ai entre les mains , et d'après lesquelles cet extrait est fait.
(2. Elle descendit au verger.) On ne doit pas s'attendre à trouver le costume bien régulièrement observé dans nos poètes. Parfaitement ignorants pour la plupart, ilsn'avoient que de l'esprit naturel et de l'imagination. Celui-ci donne il Alexandre des chevaliers et des barons, une tour, un verger, en un mot, tout ce qu'il voyoit sous ses yeux chez les princes de son siècle. Aussi peu instruit sur l'art des bienséances, il fait du conquérant de l'Asie un écolier timide, et de l'instituteur du Lycée un pédant aigre et grossier. Cependant son style en plusieurs endroits a quelque sorte d'emphase ; on peut en juger par la traduction où j'ai tâché de lui conserver ce caractère.
(6. Enfant j'estais et jeunette) Cette chanson n'est pas celle de l'original. Celle-ci ne m'ayant point paru digne d'être copiée, j'en ai substitué une autre , prise, avec quelques légers changements , dans les poésies manuscrites d'Eustache Deschamps.
(4, Elle s'amusa à cueillir des fleurs pour s'en faire une couronne. ) Cette couronne dans l'original est appelée capiel dejleurs. On nommoit capiel , capcl, cliapel , ce qui se mettoit, soit comme coiffure, soit comme orneinent sur la tête (caput). Pour les chevaliers et grands seigneurs titrés , c'étoit un cercle d'or enrichi de pierreries, et telle est l'origine (les couronnes dont on timbre aujourd'luii les armoiries- .loinville dit que le roi de ISavaire, à la cour pléujère de
LAI DAlliSTOTE. 28.I
Saumur, mangea avec un chapcl d'or fin sur la tête. Dans X Inventaire de Charles V^ on trouve parmi ses joyaux dix chapels , et il est dit de combien de pierreries ils étoient composés. Les dames en portoient d'argent comme parure. Le roi Jean, dans luie fête, en donna un de cette sorte au roi des ménétriers.
On faisoit des chapels de fleurs pour les épousées, le jour de leurs noces : on en faisoit pour les confréries dans les grandes cérémonies d'église. Cette dernière coutume subsiste encore, comme chacun sait. Quand Charles VIII fit son entrée dans Naples, les dames de la ville lui mirent sur la tête un chapcl de violettes. Souvent, dans les festins , les convives en portoient à la manière des anciens. Quelquelois même on en ornoit , comme eux , les flacons et les verres. Un des droits du connétable étoit de servir le roi à table avec un chapcl sur la tête et une verge blanche à la main. En un mot, ces couronnes étoient d'un usage si général qu'à Paris ce fut une profession d'en faire et d'en vendre ; et delà vient le nom de chapeliers , porté aujourd'hui parles marchands de coiffures de feutre. Comme les chapels les plus communs ctoient vqwx. de roses, les cliapelicrs avoient le privilège d'élever des rosiers chez eux (Ihuss. Tr. des fiefs , tome 11 [)age 7/16). Tout ceci, pour le dire en passant , explique pourquoi, parmi les anciens droits seigneuriaux, on trouve si souvent des redevances de roses. Les marchandes de fleurs artificielles, dans leurs statuts faits en 1736, sont encore qualifiées cliapelicrcs en fleurs.
J'ai trouvé dans un manuscrit une pièce dont je ne fais ici mention que parce qu'elle rappelle la Guirlande tant vantée de Julie. ( Il n'est personne qui ne connoisse cette galanterie que fit le duc de Montausier à Julie d'Anî.^rîmrs de Rambouillet , d(^puis son épouse, galanterie» fju'on noj>)n);i Cun lande ^ parce ({u'elle etoit foiinee {l'une suite {\c'
fleurs peintes en miniature , avec des vers composés par les beaux-esprits du temps). La pièce de notre vieux poète est intitulée le capicl aux sept fleurs. Il dit qu'une pucelle lui demanda un don , et que ce don étoit de faire à la fillette un chapel de fleurs. Il en choisit sept qui , chacune par leurs qualités , désignent les vertus qu'une demoiselle doit avoir. Les sept fleurs sont le lis , la violette, le souci, la perselle , la consoude , la rose et l'ancolie. Le lis par sa blancheur marque la pureté ; la violette avertit d'être humble et retirée, etc. , etc. Les vers de la Guirlande yiaw lieu d'être une leçon comme ici , étoient un compliment pour M'^'^ de Rambouillet; mais au fond l'idée est la même.
En 1620, il y avoit eu à la cour de Savoie un carrousel appelé le jugement de Flore , dans lequel les différentes fleurs s'étoient disputé l'honneur de couronner la princesse de Piémont. Chaque fleur fut représentée par un chevalier avec une devise analogue. (Ménestrier , r/t*^ Tournois , tome 11, page 239.)
(5. Amour vainc tôt et tôt vaincra , tant com II monde durera. ) Si Ton veut se rappeler ce qui a été dit plus haut des préjugés de ces siècles sur l'amour, on ne sera pas étonné de voir ici le poète , après avoir annoncé son fabliau comme chaste , comme instructif et propre à rendre plus sage et meilleur, débiter ensuite toute cette morale erotique ; et d'un sujet fait pour inspirer la crainte d'une passion dangereuse , tirer précisément des principes contraires. C'est que l'amour, encore une fois (et je me vois forcé de le répéter à chaque page) regardé comme loin d'être une foiblesse , étoit censé une vertu et une qualité nécessaire , parce que c'étoit lui qui faisoit entreprendre les grandes choses. Chez les romanciers du temps les héros ont tous une amie ; et ou y voit les jeunes clievaliers gémir de n'avoir pas (encore fait prouesse pour être dignes d'aimer et
(V être aimés [Roman de Clcrladus). Les faveurs ou Tamour d'une belle y sont souvent la récompense et presque touours sont le motif d'une action éclatante. Le fabliau de la Chemise en a offert un exemple. Celui du Revenant en offrira bientôt un autre. Dans un conte , que je supprimerai, parce qu'il ne contient qu'une belle répartie, on reproche à une femme d'avoir pour amant un chevalier fort laid: «Il est « si brave , répond-elle , que je n'ai pas regardé son visage « : (réponse absolument la même que celle de Louis XIV à la duchesse de Bourgogne , qui se moquoit d'un officier hideux par sa laideur : « Madame , il est à mes yeux un des plus « beaux du royaume , car c'est un des plus braves. » )
Sans aimer, nul ne peut à grant honneur venir. Si doist estre amoureux qui grant veult devenir.
Voilà la morale que prèchoient les poètes , et bientôt ces maximes furent regardées comme des vérités si incontestables , que dire d'un gentilhomme qu'il étoit amoureux , c'étoit faire son éloge. Mes sire Régnant, dit Froissart , estoit un des forts et des roide s jouteurs du royaume de France ; et si aimoit par amour , j eune dame , dont , en tous estats , son affaire en valait grandement mieux ( Froissard , livre ivj
Le chevalier de Lorris ^ dit ailleurs le même aiiienr, estoit appert chevalier , jeune et joli , et moult fort amoureux (Ihid. , livre ii). Froissard est rempli d'expressions pareilles. L'Estoile (année 1690 ), faisant l'éloge de l'abbé de Bellozanne , dit encore de lui qu'// étoit bon serviteur du roi et des dames. Une pareille louange , donnée à un ecclésiastique , paroîtra peut-être aujourd'hui fort étrange; donnée à un guerrier, elle étonnera moins; peut-être même, d'après tout ce qu'on vient de lire sur l'amour, sera-t-on forcé d'avouer qu'une passion qui enfantoit les héros, quoique souvent pnr la foiblesse humaine elle dégénérât en liheiti-
nage, dans ses principes cependant étoit infiniment estimable. Ce qui l'est beaucoup moins , c'est qu'elle s'étoit en quelque sorte incorporée avec la religion du temps. Devoirs envers Dieu, devoirs envers les dames, tel étoit à-peu-près le catéchisme qu'on enseignoit à la jeune noblesse [Mémoire sur l'ancienne chevalerie ). // ainioit l'honneur surtout ; bien regardoit aussi les bonnes mœurs dont il étoit plein , et fut un chevalier fort amoureux , premièrement envers Dieu , après envers toutes dames et demoiselles ; et ce a usé tout son temps. (Vie de Louis III , duc de Bourbon^ P«ig^" •^- )
GAIJTERON ET MARION. 287
* GAUTERON ET MARFON.
Ce fabliau , licencieux à-la-fois et dégoûtant , mériloit , par cette double raison, d'être supprimé, et c'est au contraire pour cela même que je le donne ici. Je veux que mes lecteurs connoissent quel étoit ce hou vieux temps que trop de gens nous vantent par ignorance ou par manque de bonne foi. J'en donnerai encore quelques autres du même genre; cependant j'aurai soin de n'en présenter que le canevas, et de leur ôter ainsi , comme je l'ai déjà dit , tout ce que leur lecture pourroit avoir de fâcheux.
Gauteron veiloit de se marier, et il avoit pris pour fernme Mariori, qu'il airnoit. La nuit de ses noces, entré au lit avec elle, il lui demande si elle est pucelle, et l'on devine sans peine quelle est la réponse. Un moment après, Marion , attaquée assez brutalement, laisse échapper \u\ certain bruit. Iv' époux aloi\s de se fâcher et de se plaindre qu'on l'a trompé en lui annonçant
un pue (( Non, répond la femme, c'est lui-
« même que vous venez d'entendre, et qui, en « s'enfuyant, vient de crier ainsi ». Gauteron lui trouve l'haleine désagréable , et il maudit à jamais les filles qui garderont le leur assez longtemps pour l'exposer de même à se gatei\
llociicil Ho i>aîi)a/aii , lomc i', |>aL;c V'i,)»
a 88 HIPPOCRATE.
HIPPOCRA TE.
L'auteur dit ({u'Hippocrate , avant d'avoir cette réputation célèl)r<" qui l'immortalisa depuis , étant venu à Rome sous l'empire d'Auguste, trouva , à son arrivée , la ville en deuil pour le neveu de l'empereur qui venoit de mourir; mais que , s'étant fait aussitôt conduire au palais, il versa dans la bouche du mort le suc de quelques plantes, et le rendit ainsi à la vie. Le poète ajoute qu'Auguste , par reconnoissance , fit faire deux statues, dont l'une représentoit son neveu , l'autre le médecin, et qu'il les plaça toutes deux sur une des portes de la ville, avec une inscription qui annonçoit qu'Hippocrate , par son savoir divin, avoit fait re vivre le prince mort.
Il y avoit déjà quelques mois que le médecin vivoit à Rome , accueilli par l'empereur comme il devoit l'être après un pareil service, et adoré presque du peuple comme un dieu, quand un(»
femme parut qui tout-à-coup changea en risées tous ces hommages. Elle étoit Gauloise, d'une naissance illustre et d'une rare beauté. Auguste, qui cherchoit à la traiter avec distinction, lui avoit donné , pour la servir , des dames et des demoiselles, et pour logement une âc ses maisons ayant une toin'. Gomme elle vouloit coinioîlfc
HIPPOCHATK. iSy
les l)eautés de la ville, et que les premiers moments de son séjour furent employés à la parcourir, elle aperçut les deux statues, et demanda pourquoi et à quelle occasion elles avoient été dressées. On le lui expliqua; mais à peine lui eut-on lu l'inscription , qu'avec de grands éclats de rire elle répondit : « J'ignorois que Rome en t( ce moment possédât un dieu , et je m'étonne a après cela d'y voir mourir encore. Eh bien ! ce que pendant un jour seulement on me livre (( cette petite divinité, et je réponds moi sur ma <c tête d'en faire le plus sot des humains. »
On ne manqua pas, selon l'usage, de rapporter ce discours à Hippocrate. La curiosité et l'amour-propre du médecin en furent piqués. Il voulut connoître cette femme singulière qui annonçoit avec tant d'assurance le pouvoir de sa beauté, et chercha l'occasion de la voir. Mais ce fut pour son malheur , et ce qu'elle avoit promis ne se vérifia que trop ; car elle étoit si belle, elle déploya dans la conversation tant de grâces et d'enjoûmcnt, elle lui plut tant enfin, que, malo^ré toute la défiance dont il étoit armé, il ne put se défendre de l'aimer. Bientôt cette passion devint si forte que, perdant la raison et le repos, il tomba malade. L'emperein^ alors vint le visiter. Les dames y allèrent après l'empereur, et l'étrangère suivit leur exenjple. Mois celle-ci,
dont l'œil pénétrant avoit deviné cette nialndie, eut soin de clioisir un moment où elle se roi t seule; et, du ton de l'amitié, elle fit d'abord au médecin quelques questions sur son état. Lui, qui se trouvoit trop heureux de pouvoir librement en découvrir la cause, l'avoua sans détoiu^ et confessa naïvement à la dame qu'il mouroit d'amour pour elle.
(^étoit là ce qu'elle vouloit. Elle affecta donc quelque sorte d'attendrissement sur ses maux , et, avec l'apparence de la bonne foi, lui parla ainsi : « Je m'exposerois à bien des reproches (c sans doute, et je m'en ferois à moi-même bien (( d'autres encore, si, pouvant sauver un homme (( de votre mérite, j'allois causer son trépas. Mais ce quand vous m'auriez inspiré tout l'amoiu^ que (( vous ressentez pour moi, je vous le demande « à vous-même, dans la situation où je me trou- (c ve, et avec la quantité d'yeux qui m'observent, « m'est-il possible de vous en donner des preucc ves? Daignez donc pour le moment vous conc( tenter de mes regrets, et, avec l'assurance du w désir que j'ai de conserver vos jours, recevez (c celle que je vous donne (Picore d'agréer d'ace vance tous les moyens que m'en fournira voce tre tendresse )>. Elle sortit après ces paroles, comme si elle eût rougi de les avoir laissé écliapper. Pour Hippocrate, elles lui rendirent l'espé-
IIJPPOCRATK. 'igi
rance et la santé, et l)ientot il fut en état: de reparoître au palais et de i-ecommencer sa cour auprès de la belle Gauloise.
c( Eh bien! lui dit-elle la première fois qu'elle « le revit ^ vous ètes-vous occupe des moyens de ce nous rapprocher? Avez-vous trouvé quelque a expédient? OÙ en sommes-nous )^? Il répondit tristem( i)t que le join^ et la nuit il y avoit songé; mais que jusqu'à ce moment c'étoit sans succès. « llendez-moi donc grâces, reprit-elle, car si je a n'ai pas mis plus d'ardeur que vous dans mes « recherches, au moins ai-je eu plus de bonce heur. Vous connoissez la tour que j'habite : (c trouvez-vous vers le milieu de la nuit sous ses ce murs, avec une corbeille capable de vous concc tenir. Moi, de mon coté, pendant que mes fem- (c mes dormiront, je viendrai avec ma cousine, ce que j'ai su mettre dans nos intérêts, vous desce cendre une corde à laquelle vous attacherez le ce panier. J3ès que vous y serez entré, nous vous ce enlèverons, et ce sera alors que, sans inquiéee tude et sans ci-ainte, j'espère vous donner des ce marques de ma tendresse. »
Hippocrate étoit tellement aveuglé par sa passion, que ce piège grossier lui parut le plus adroit des stratagèmes. Il se confondit en remercîments, et sortit aussitôt pour aller acheter sa corl)eille, attendant avec une impatience ex-
travagante le moment de la nuit. Enfin, quand il croit tout le monde endormi, il se rend au pied de la tour avec son panier, et y trouve, jugez quelle joie ! la corde qui pendoit déjà. Il y attache à la hâte la corbeille , s'y place , et donne le signal qu'on peut tirer. On tire en effet; mais quand il est à une certaine hauteur , la dame accroche la corde; elle le laisse suspendu , et se retire en lui souhaitant im sommeil tranquille et des rêves agréables.
Or, vous saurez qu'il y avoit alors à Rome une coutume particulière : c'est que pour certains crimes qui ne méritoient pas la mort, les coupables étoient suspendus ainsi toute une journée à la tour dans une corbeille qu'on nommoit pour cette raison la Corbeille aux Jugés, '
Quand Hippocrate se vit pris au piège , il se désespéra, et maudit mille fois l'amour et les femmes ; mais il étoit trop tard : il lui fallut passer la nuit dans cette situation. Le jour ne parut que pour faire éclater sa honte. En vain il se cachoit le visage avec les mains, tout le monde le reconnut : on s'approcha de lui, et pendant tout le jour il fut exposé aux quolibets et aux huées de la populace. Ees gardes de la tour, qui le supposoient là par ordre de l'empereur , n'avoient garde de l'en tirer. Le soir heureusement, Auguste revenant de la chasse, et
surpris de voir quelqu'un dans la corbeille sans son ordre , demanda qui c'étoit. On lui nomma Ilippocrate, et il ordonna aussitôt qu'on le fît descendre , annonçant en colère qu'il le vengeroit avec éclat. Mais quand il sut comment et pourquoi le médecin se trouvoit ainsi bafoué, il ne fit qu'en rire , et pendant long-temps tous ses barons en plaisantèrent avec lui.
J'ai trouvé cette aventure , mise en épisode , dans un manuscrit du roman de Lancelot , en prose. Elle se trouve aussi dans les faits merveilleux de Virgile, Mais ce Virgile à qui elle est attribuée , et qui , dans ce livre , est supposé un grand sorcier, trouve bientôt le moyen de s'en venger cruellement.
Dans les contes tartaresdc GueuUette, le médecin qu'on joue est surpris par le père , qu'on a mis du complot; ori le lie dans une chambre et on le garde à vue. Il cherche à séduire ses gardes qui feignent de se laisser gagner , se sert de ses cordes pour s'échapper, et descend par la fenêtre dans la rue; mais, à une certaine distance, il tombe dans un fdet où il reste exposé à la risée publique.
Le P. Montfaucon , dans son Antiquité expliquée, tome m , V^ partie, page 356, traitant de ce qui regarde les ta--' blettes des anciens, en donne une en ivoire, appartenant à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et dont les deux couvertures ofit y dit- il, des hns-reliefs d'un goût barbare. Cette tablette n'est point ancienne : elle ne remonte qu'aii temps des fabliaux, puisque de ses quatre bas-reliefs il y en a deux qui ont pour sujet les deux derniers contes, Hippo^ 'rate et Aristotc.
394 HlPPOCllATE.
Dans l'un on voit Ilippociato en chaperon , suspendu dans une corbeille. La dame gauloise et sa cousine sont au haut de la tour; et au bas, l'empereur donne des ordres à deux officiers pour délivrer le médecin.
L'autre fait voir Aristote, aussi en chaperon, marchant à quatre pattes et portant sur son dos la maîtresse d'Alexandre armée d'un fouet, tandis que le monarque, accompagné d'un courtisan , regarde ce spectacle du haut d'une tour.
Il est probable que les deux autres bas-reliefs de la tablette représentent aussi quelque fabliau; mais, ou ces contes ne nous sont p;js j)arvenus, ou les sujets en sont moins aisés à reconnoître; car je n'ai pu les deviner.
NOTES
(i. Lui avoit donne pour logement une de ses maisons ajdnl une tour. ) Ici l'auteur prête à l'ancienne Rome un usage fort commun de son temps; et j'ai d(\jà prévenu que, quand il s'agit de costume, nos ])oètes ne connoissent que celui de leur siècle et de leur pays.
On a vu de même ci-dessus dans le IjiI de Narelsse le fablier faire habiter une tour à son héroïne.
Les tours, originairement inventées j)our la défense et la sûreté des villes , avoient été adoptées par nos monarques pour celles de leurs palais et châteaux. Ils en firent même un droit royal qu'ils se réservèrent exclusivement , et dont ils étoient si jaloux qu'ils le refusoient souvent aux plus grands seigneurs. On a l'exemple de Philippe-Auguste^ qui . en 1216, défendit à la comtesse de Troyes d'en élevcîr aucune, quoiqu'elle se prétendît menacée d'un siège. Coniujc
HippociiATj:. '2i):^
ïialurcllenicnt on aime à faire piiiade de ce qu'on a seul le droit de posséder, les rois firent de ce signe de domination un ornement qu'ils employèrent partout , non-seulement siu' les murs d'enceinte, mais encore dans la construction même de lenrs châteaux. Le Louvre seul en avoit quinze, et le Palais y j)lus du double. (Tétoit dans ces tours que logeoient les officiers du prince. Pour lui , il habitoit la plus consid(!»rable , celle du milieu , qu'on appeloit pour cette raison la grosse tour. Celle-ci , qui ordinairen^ent (comme on peut le voir encore au cluiteau de Vincennes) en portoit une autre plus petile qu'on nommoit donjon , annoncoit la justice ro\ aie , et c'etoit là que les grands vassaux d\\ prince ou de la coiux)nne etoient tenus de venir rendre leur houmiag(\ La [)lupart des ttn-res titrées un peu considérables relevoicMit de la giosse toui' du Louvre ou de celle du (Ihatelet ; el de notre temps même , quand le roi créoit lui grand fief, il le faisoit relever de la première , quoique ce ne soit plus qu'un nom. Une de nos anciennes clnoniques manuscrites, j)arlanî, d'une fête donnée par Philippc-Ie-Bel , en i3is>. , à Paris, dit qu'on avoit construit dans les halles un ])ois qui fut rempli de lapins qu'on cliassa. Dans ce bois étoient des tours et des châteaux, aux fenêtres desquels on avoit placé les dames, afin qu'elles pussent joui»' du s[)ectacle de la chasse [Manuscrits du roi, n^ 6812). Froissard (livre iv, page 5), faisant la description d'un spc^clacle à machines donné en 1389 au Palais pour le mariage d'Isabeau de Bavière, raconte qu'il y avoit un château en charpente avec une tour à chacun de ses angles pour représenter Troie; et, dans le milieu, une tour plus ])etite qui représentoit le château de Priam.
Les rois, dans différentes circonstances s'étant beaucouj) relâchés sur le droitdebatir des tours, tout le monde voulut en avoir, jusqu'aux églises et aux maisons religieuses. Que ceux
2g6 HIPPOCRATE.
qui habitent Paris se rappellent celles de Saint-Paul , de Saint-Etienne-du-Mont,de l'abbaye de Saint-Germain, du Temple, etc. Ce fut la même chose partout pour les particuliers nobles. Quand Louis VIII prit Avignon , il en fit abattre les murailles avec trois cents maisons flanquées de tours (^Monuments de la Monarc/iicfrançoisc).Gui\\iiUïnc~\e~ Breton met au nombre des choses qui avoient enorgueilli la ville de Gand ces sortes de maisons.
Communia Gandavlorum
Turrilis domibus y gazis et gente siiperha.
En Italie, c'étoit tellement une preuve de noblesse que, dans un acte public , lorsqu'on avoit spécifié tous les titres d'un gentilhomme , on ajoutoit , et il a une tour (Ménestrier, de la Noblesse). Castruccio Castracani en fit abattre trois cents dans Lucques, et le fameux juif Benjamin de Tudèle, parlant de Pise dans la relation de son voyage, dit que cette ville en avoit près de dix mille (Muratori , Antiquitates medli œvi , tome ii, page l\^^). Ce seroit là beaucoup de tours, et la véracité des récils du juif Benjamin de Tudèle n'est rien moins qu'article de foi ; mais enfin , il résulte de tout ceci que c'étoit un des ornements qu'employoit alors l'architecture, et ([ue c'étoit la manière ordinaire de se loger pour quiconque possédoit un fief. Ainsi, quand on lit dans les histoires du temps que tel ou tel personnage fut mis dans une tour, il ne faut pas toujours se former l'idée de cachot et de bastille ; cela veut dire souvent que le coupable fut gardé à vue dans un des appartements du palais. Ce n'est pas néanmoins qu'on n'y pût emprisonner. Il y avoit ordinairement une des tours qui servoit de prison : on en verra la preuve dans le fabliau iXJucassin,
[i. Les coupables êtoient suspendus toute une journée à la tour dans une corbeille qu'on nom m oit y pour cette raison , la
corbeille aux jugés. ) Je ne fais pas de remarque sur ce supplice de la corbeille , sur cet Hippocrate contemporain d'Auguste , sur son voyage à Rome , etc. J'ai déjà demandé grâce pour les fabliers sur la chronologie et l'histoire. Il y a cependant dans tout ceci quelques vérités historiques. Un médecin, nommé Musa,avoit guéri Auguste d'une maladie; et par reconnoissance on lui avoit élevé une statue à côté de celle d'Esculape ; mais quelque temps après , ayant causé la mort du jeune Marcellus, neveu de l'empereur, la statue (ut brisée.
298 DU CURÉ QUI MANGKA D1-:S MUJIES.