DU CURE OUI MANGEA DES MURES
Ce conte , renouvelé de nos jours , comme l)eaucoup d'autres de ce recueil , est du nombre des mille et une sottises al'rihuées aux Beaunois. Dans la version du manuscrit de Saint-Germain , qui est celle qu'a imprimée Barbazan, l'auteur se nomme; dans celle du manuscrit de Berne, il ne le fait pas, et celle-ci a encore bien d'autres différences. Je les ai fondues toutes deux ensemble pour faire cet extrait.
Dussiez- VOUS prendre de riiumeur et vous fâcher, vous ne m'échapperez pas; et, sans obtenir ni terme ni répit, il faudra que vous écoutiez cette histoire de Guérin sur un certain curé qui alloit au marché.
Afin d'arriver de bonne lieure, le pasteur avoit fait seller sa jument de grand matin, et même, pour ne point i)erdre de temj)s, il avoit remisa dire en route ses patenôtres. Déjà il n'étoit ])Ius qu'à une légère distance de la ville ; mais par hasard il a[)erçut, im peu à l'écart du chemin, lui
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mûrier garni de mûres bien appétissantes et bien noires, et il ne put résister à Fenvie cFen manger.
La cliose n'étoit pas aisée. Le mûrier se trouvoit embarrassé tout autoin^ par beaucoup de ronces et d'épines. D'ailleurs ^ les branches étoient trop hautes pour pouvoir y atteindre. Ee prêtre fit donc avancer sa jument dans les broussailles; il monta sur la selle, et, d'une main se tenant aux branches, de l'autre il cueillit des mûres qu'il trouva délicieuses. L'animal ne remuoit non plus qu'uu rocher, et son maître, qui pendant ce temps mangeoit toujours, admiroit sa tranquillité.
Cela lui fit faire une réflexion, a Parbleu , ditce il, celui qui dans ce moment viendi'oit dire Jiu « m'attraperoit bien ». Or, tout en faisant sa remarque*, il prononça le mot d'un ton si haut que la béte à Tinstant partit comme un trait, et jeta mon honnne au milieu des ronces. Il y demeura ])ris et étendu sans pouvoir se débarrasser. Le pis de l'aventure, c'est que fort mal à l'aise sur ce Ut, comme vous pouvez l'imaginer, piqué partout, déchiré, et tout en sang, il lui fallut pourtant passer là le joiu^ et toute la nuit.
La jument étoit revenue chez son maître. La selle tournée, la bride traînante, firent soupçonner qu'il étoit tombé; on le crut mort. Su f'enuiic' alors de se pâmer, h^s domesliques de
3oo DU CURÉ QUI MANGEA DES MURES, jeter les hauts cris, et tout le monde de courir sur la route pour le retrouver. Le reste de la journée et la nuit entière furent employés à cette quête. Au point du jour enfin , à force de chercher , un valet s'approcha du mûrier. Le prêtre , entendant du bruit , appela aussitôt à son secours, (c Au nom de Dieu, dit-il, sauvez-moi la (f vie ». Le valet reconnut la voix de son maître , et , surpris de le voir là, il lui demanda par quel hasard il s'y trouvoit. « Par ma gourmandise et « mon étourderie, répondit le curé; mais tâche « de m'en tirer ». On y réussit, quoique avec bien de la peine , et on le ramena chez lui , où il fallut le mettre au Ut, tout égratigné et à demi mort.
Se trouve dans le Dictionnaire (V Anecdotes , tome 1/ page 164.
Il a été mis en vers par M. Imbcrt.
Recueil de Barbazan, tome m, i)age y 5.
NOTE
(i. Sa femme ) On verra plus d'une fois dans les fabliaux de ces femmes de prêtres, et les historiens du temj)s ne confirment que trop les satires des poètes , leurs contemporains , sur les mœurs désordonnées du clergé. D'un
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autre côté , il ne seroit pas impossible qu'il ne fut ici question d'une véritable épouse. Au commencement du siècle précédent, un concile de Reims avoit excommunié tous les ecclésiastiques mariés, avoit défendu d'entendre leur messe, et déclaré leurs enfants bâtards et leurs bénéfices vacants , avec permission aux seigneurs de réduire ces enfants en servitude ou de les vendre. La sévérité que le concile employa pour remédier au desordre [je me sers de l'expression des auteurs ecclésiastiques) prouve combien il étoit commun; et l'on ne sera pas étonné qu'il ait pu subsister encore au siècle suivant. L'abbé de Longuerue, dans \Ana, qui porte son nom, dit qu'en 1204, beaucoup d'évéques de Normandie étoientmariés. (Xo^^^v^i^^rM^/^^?, tome 11, page 72.) « En 1229, dit l'abbé Velly, les prélats anglois s'assem- « blèrent à Londres pour trouver le moyen de réduire les « prêtres à la continence. Ceux-ci fournirent au roi de « grosses sommes : il protégea le scandale, et leur laissa <( leurs femmes. En Biscaye on alla jusqu'à ne point rece- « voir ceux qui n'avoient pas de commères: c'étoit une « caution pour la tranquillité des maris. Enfm, ajoute l'his- « torien , tous les foudres de l'Eglise ayant été inutiles, on « n'imagina en France d'autre moyen que de les assujétir -?< à la taille , quand leur conduite cessoit d'être régulière. »
3o2 DE COCAGNE.