‹ Fabliaux ou contesChapitre 3 sur 29 · CHOIX ET EXTRAITS D'ANCIENS FABLIAUX · texte numérisé non relu

CHOIX ET EXTRAITS D'ANCIENS FABLIAUX

Do Chevalier à Tespée 3

lue Lai de Graelent , par Marie de France, . . c . . 16

Le laid Chevalier; copié du Menagiana 2 3

De Narcissus . , \ 24

Du Provoire qui menga les mores ;par Guérin. ... a6

Li Fabliaus de Coquaigne 27

La Plantez , ou le Bachelier normand 5.8

Le Chien et\e Serpent y tiré du Dolopato s 3o

FIN DJtt LA TABLE DU I>REMIER VOLUME,

Il est dans la littérature deux sortes de travaux prises trop au-dessous de leur juste valeur, les traductions et les extraits. Sans vouloir entreprendre ici ni l'apologie ni l'éloge d'un genre d'ouvrage qui va devenir le mien, je dirai seulement que le peu d'estime dont le public l'honore a influé malheureusement sur l'opinion qu'en ont conçue les gens de lettres. Il n'est pas donné à tout auteur d'enfanter seul des Minerves armées. Celui qui , tirant de la tombe un corps mort, le rendroil à la vie, pourroit encore prétendre à quelque gloire; mais on veut être un génie ; et cette présomption funeste de l'amourpropre, en nous privant de plusieurs bons ouvrages, a produit le double mal de multiplier beaucoup trop les mauvais.

Si je ne me suis point trompé dans la manière d'exécuter celui que je présente à ma nation, il pourra peut-être lui plaire et l'instruire. Il doit au moins intéresser nos littérateurs, en leur faisant connoître un des premiers monuments de la poésie de leurs

aïeux. Les catacombes de nos anciens poètes , clans lesquelles personne n'est encore descendu, ou qu'on n'a fouillées que fort superficiellement , offriroient à des travailleurs intelligents et courageux plus d'une semblable découverte; et je croirois avoir bien mérite des lettres, si mon exemple animoit à cette laborieuse entreprise , des mains plus habiles que les miennes.

Jusqu'à présent tout a dû en détourner. Non-seulement nos vieux rimeurs étoient tombés dans l'oubli, mais rien même n'inspiroit l'envie de les connoître. Si les historiens et les écrivains modernes daignent quelquefois en faire mention , c'est ordinairement avec un ton de compassion et de pitié, qu'on pardonneroit à peine à l'ennui de les avoir lus. Veulent-ils nous donner une idée de leurs productions ? ils citent avec complaisance quelque historiette de légende, bien absurde et bien stupide *;

* C'est ce qu'a fait, entre au 1res, l'abbèVelly; voyez les réflexions par lesquelles il termine le règne de Philippe-le-Hardi : je cite de préférence cet historien estimable, parce que les erreurs qu'accrédite un livre fort répandu deviennent bientôt les erreurs de toute la nation. L'abbé Fleury ( Trailé des éludes ) a rendu à nos poètes plus de justice. En blâmant l'extravagance de leurs fictions et le scandale de leur morale , il avoue qu'il y avoit parmi eux des gens d'esprit , et qui, pour leur siècle, avoient de la politesse. Eh ! pourquoi pas ? Les arts , les sciences, la législation, tout ce qui est le fruit de l'expérience et du temps étoit encore informe , il est vrai ; mais ce que la nature donne , l'esprit, la sensibilité, l'imagination, sont de tous les siècles et de tous les

et par ce chef-d'œuvre d'impertinence d'un moine ignorant et imbëcille, ils laissent le lecteur admirer de bonne foi quelle étoit la stupidité d'un peuple réduit à une telle pâture.

D'un autre côté, les troubadours provençaux ont laissé après eux , je ne sais trop pourquoi , une renommée qui a ébloui tout le monde : non qu'on se soit laissé abuser par les éloges prodigués dans le temps h ces tristes chansonniers, ou qu'on ait été séduit par leurs ouvrages; mais l'Italie dont ils furent les maîtres et où les introduisit l'affinité du langage, s'est plu à immortaliser leur mémoire ; et telle fut l'origine de leur grande et trop heureuse fortune. La reconnoissance de deux ou trois écrivains célèbres les a sauvés de Toubli. On les a crus de grands hommes, parce que Pétrarque et le Dante les chantèrent; et aujourd'hui que peu de gens sont en état, ou plutôt que personne ne conçoit * l'idée de vérifier ces panégyriques trompeurs , adoptés sur parole , l'opinion de leur mérite prévaut tellement , même parmi les gens instruits , qu'il n'en est aucun qui ne les croie les pères de toute notre littérature mo-

pays, et ne tiennent que par le plus eu moins de goût aux connoissances acquises.

* Depuis quelques années les savantes publications de M. Raynouard ont mis en état de lire les principaux ouvrages des anciens troubadours, et de les apprécier avec quelque connoissance de cause, sans avoir à les chercher dans d'iilisibles manuscrits. B.

derne, et qui ne regarde la Provence comme le point heureux de l'horizon , où, après une longue nuit de barbarie et d'ignorance , se leva enfin l'aurore de ces jours d'éclat et de gloire dont nous nous enorgueillissons. C'est là un de ces préjugés auxquels le temps finit par donner quelquefois la certitude d'une vérité historique, et il en est plus d'un exemple. Pardonnera-t-on à un homme inconnu, dont la plume, sans autorité et sans nom , se hasarde à écrire pour la première fois , d'examiner si cette opinion est fondée? La question intéresse l'histoire de notre httérature, et elle n'est point étrangère à mon sujet.

La Gaule , avant que César la soumît aux Romains, étoit divisée en plusieurs parties, qui avoient chacune leur idiome particulier. Loix , mœurs , langage , tout changea par la conquête. Les vaincus furent obligés d'adopter la langue des vainqueurs , et , pendant quelques siècles , elle domina chez eux jusqu'à ce que de nouveaux conquérants , les Francs au nord, les Ostrogoths , Visigoths , Sarrasins, Alains , Bourguignons , etc. , au midi , vinrent la corrompre en y mêlant la leur. De ce double mélange se formèrent dans les deux moitiés, septentrionale et méridionale, du royaume, deux langues nouvelles, qui, avec le temps , s'altérant de plus en plus, conservèrent cependant toujours le nom de romaine ou romane^ parce que l'une et l'autre avoient pour base celle des Romains. Cette dernière cessa ainsi d'être

usuelle, et demeura une langue savante, qu'il fallut apprendre , et qu'on enseigna dans les écoles. Les deux romanes alors , devenues dominantes , se partagèrent la France , que l'on divisa même selon leur étendue. Comme toute la partie en-deçà de la Loire se servoit , pour affirmer quelque chose , du mot oïl (oui), et toute la partie au-delà, du mot oc, on appela lune la Langue-d' OU , et l'autre la Langue" d'Oc, Celle-ci néanmoins reçut encore une autre dénomination. Raimond IV, de Saint-Gilles, comte de Provence , possédant en même temps une grande partie de la Gothie et de l'Aquitaine , on s'accoutuma à nommer simplement Provence , tous ses états , Provençaux^ ses différents sujets; et langue /?ro(^e/zçale , la langue commune qu'ils parloient. Cette acception devint pour toute la France d'un usage général ; et ce fait est si constant qu'il n'a pas besoin de preuves. Ainsi, quand nos historiens parlent des poètes provençaux, ils n'entendent point seulement, comme on l'entendroit aujourd'hui, les poètes de ce canton particulier du royaume, renfermé entre le Rhdne et le Var ; c'est là une erreur dans laquelle est tombé plus d'un auteur moderne : ils comprennent sous ce nom, et je prie mes lecteurs de ne point l'oublier, les rimeurs de toutes nos provinces méridionales, ou plutôt tous ceux qui ont fait des vers en romane provençale ;cdiV^ dans ce nombre, on compte des Catalans, des Aragonois , des Italiens. De

cent quarante troubadours environ dont la patrie est connue, il n'y en a que vingt-six qui soient de la Provence proprement dite, encore sont-ils postérieurs aux troubadours des autres provinces méridionales. Il ne s'agit point d'opposer à ce nombre le nombre de ceux qui ont écrit en romane fran cois e *. On compteroit plutôt tous les insectes qu'un ëtë voit ëclore. A peine presque devint-elle vulgaire qu'elle produisit des poètes; et c'est une remarque déjà faite plusieurs fois, que, chez tous les peuples, les ouvrages en vers ont précédé les écrits en prose , et qu'en ce genre, à la différence des autres, on a commencé par le plus difficile. Dans un art qui ne connoissoit encore aucune règle, rimer étoit un métier si facile, que tout le monde s'en mêla, et chez les moines surtout, où souvent on n'avoit rien de mieux à faire. De là cette multitude innombrable d'ouvrages en vers , moralités , proverbes , miracles , prières à la Vierge, vies des saints et autres productions de même sorte, dont on est effrayé quand on parcourt les manuscrits du temps. On inscrivoit des vers sur les sceaux , sur les vases , sur les vitraux des églises , les tombes sépulcrales , les murs , les pavés. L'Office divin, la Bible, la Règle de saint Augustin, la Coutume de Normandie, tout enfin, excepté

* On connoît à la Bibliothèque cluroi quatre manuscrits contenant des poésies provençales , et il y en a plusieurs milliers de poésies françoises.

PllEFACE. 7

les chroniques et quelques ouvrages semblables, fuL rime: encore y eul-il des histoires qui le furent. J'ai eu en main jusqu'à des contrats de mariage, des dénombrements de terres, ajustés en rimes. On eût dit que la nation étoit affligée d'une épidémie générale, et que, pareille à ce peuple dont le soleil avoit échauffé les têtes à la représentation d'une tragédie d'Euripide , dans son délire , elle ne parloit plus qu'en vers.

Cependant, au milieu de toute cette écume grossière d'un temps d'ignorance, on doit distinguer trois espèces de poésies, qui, destinées spécialement h l'amusement de la noblesse et des princes , formoient en quelque façon une classe à part : ce sont les romans, les chansons et les contes.

Dès les temps les plus reculés de son origine , la nation avoit eu des chansons militaires dans lesquelles étoient célébrés ceux de ses chefs et de ses guerriers dont , par quelque belle action , le nom méritoit d'être immortalisé. Pour s'exciter à se rendre digne d'une pareille récompense, le soldat les chantoit en chœur lorsqu'il marchoit au combat, et le privilège de les entonner appartenoit aux bardes qui les avoient composées.

Si le général ou l'un des chefs de l'armée mouroit glorieusement dans une action , on chantoit à ses funérailles le bonheur de sa destinée; et ces chants, devenus ceux d'une des plus braves nations de la

terre, vivifioient chez elle l'intrépidité, l'audace et

le fanatisme de la gloire.

Nous retrouvons chez les Visigoths l'usage de ces hymnes funéraires , et c'est des Gaulois sans doute qu'ils l'adoptèrent. Jornandès rapporte qu'au combat célèbre contre Attila , dans les champs catalaniques, ayant perdu Théodoric, leur roi , ils retournèrent sur le champ de bataille chercher son corps mort ; que là ils célébrèrent sa valeur par leurs chants , et qu'après l'avoir enlevé à la face des ennemis, ils revinrent au camp, tout fumant encore de carnage et poussant mille cris dissonants et barbares , lui rendre les derniers devoirs : Cantihus honoratum inimicis spectantibus abstulerunt. Ficlercs Gotliorum globos , dissonis vocibus confragosos j adhuc inter bella furentia funeri reddidisse culturà7n,3oTKi^AisD. p. ii8.

Les Francs , devenus à leur tour conquérants de la Gaule , eurent aussi , à l'exemple des Gaulois , leurs chansons mihtaires : elles célébroient , dit Eginhard ( Fùa Caroli Magni) , leurs victoires et les plus beaux faits d'armes de leurs rois. Charlemagne , dont l'âme héroïque et guerrière devoit aimer avec passion un pareil genre , les apprit toutes , dit le même auteur, et les transcrivit même de sa main. Barbara et antiquissima carmina quibus veterum regiini aclus et bella canebantur scripsit mémoriœqiie mandavit. Mais elles furent anéanties par la

renommée imposante qu'en mourant laissa ce monarque célèbre. On n'osa plus chanter la foible postérité de Clovis, quand on eut un tel héros; et lui seul devint, avec ses principaux capitaines, l'objet des nouvelles chansons militaires. Parmi celles-ci cependant il y en eut une qui prévalut : ce fut celle où l'on célébroit Roland et les autres paladins tués ou blessés à la défaite de Roncevaux. Soit que celle-ci offrît un événement tragique propre à remuer plus fortement le soldat , soit qu'elle rappelât un fait peu honorable dont on vouloit l'inviter à effacer la honte , soit enfin qu'elle eût un mérite de poésie supérieur aux autres , elle les fit oubUer, et devint pour nos armées la chanson du combat *. On regarda comme un honneur de la commencer, et l'un de nos vieux historiens en vers remarque qu'à cette bataille d'Hastings, qui, en 1066, rendit un duc de Normandie souverain de l'Angleterre , cet emploi glorieux fut rempli par un chevalier nommé Taillefer, doué d'une voix forte et sonore. Guillaume lui avoit permis, en récompense , d'attaquer le premier l'ar-

* Il y a des preuves cependant qu'il en subsista , ou qu'on en fit d'autres. Les Miracles de saint i5e/zo^^^ racontent qu'un parti de Bourguignons ayant formé, en 1096 , le projet de piller Châtillon-sur-Loire , ils s'avancèrent , si pleins de confiance dans le nombre et la valeur de leur troupe, qu'ils se firent précéder par un bouffon , lequel chantoit sur un instrument de musique les guerres et belles actions de leurs ancêtres. Ils vouloient par là s'animer davantage au succès de leur entreprise. *

* Rcc. des Jlisf. de Francr , lome xi , pape 48f •

lo PRÉFACE.

mée ennemie, et Taillefer, par sa bravoure, se nioiitra digne d'une pareille dislinetion.

La chanson de Roland subsista jusqu'assez avant dans la troisième race , comme il paroît par cette réponse si fîère d'un soldat au roi Jean qui lui reprochoit de la chanter en un temps où il n'y a voit plus de Rolands , disoit-il: Sire , répartit le soldat , il s'en trouveroit encore^ s'ils aboient à leur tête un Char" lemagne. Elle n'est pas venue jusqu'à nous , et a partagé le sort de beaucoup d'autres plus modernes , que personne ne songe à transmettre, parce que personne ne les ignore, et qui, après avoir été dans toutes les bouches , finissent pour cette raison-là même par s'oubher et se perdre/

* La plus ancienne, au moins à ma connoissance, des chansons d(î ce genre que le temps nous a conservées, est celle qui célèbre la victoire remportée sur les Normands, en 88 r , par Louis III , fils de Louis-le- Eègue.

Les jeunes filles en chantoient de telles jusque dans les églises ; et, dès l'an 5 7 8, un concile, tenu à Auxerre,avoitété obligé de les défendre.

Ce qu'on auroit peine à croire , ces abus subsistoient encore au dixseptième siècle dans certains cantons. « Je n'oublierai jamais » ,écrivoit , en 1676, madame de Sévigné, « rétonnement que j'eus à Lambesc, quand « j'y étois à la messe de minuit , et que j'entendis un homme chanter \\\\ y< de nos airs profanes au milieu de la messe. Celte nouveauté me surprit « beaucoup. » *

* Madame de Scvigné auroit été plus surprise encore si elle eût rutondu les cantiques sur les airs C'estV Jmour, V Amour ^ et autres de pareille sorte, que firent chanter les missionnaires en 1824 et années environnantes. Je connois vm \itrux prêtre liabi- Uié d'une des paroisses de Paris , plus zélé qu'éclairé, qui a rimé la Passion de Jésus-Christ en cinquante couplets, sur l'air de V'ià le Bastringue. R.

Il semble que dans une nation guerrière, où la noblesse regardoit le courage comme la première des qualités, et presque comme la seule qualité estimable, on n'auroit dû accueillir que des chansons de guerre. Il y en eut cependant d'amour et de galanterie. Les Gaulois eux-mêmes en avoient de fort libres , que les auteurs postérieurs nomment VallC' machiœ. Rien de plus commun dans le douzième siècle que les chansons erotiques. Saint Bernard en avoit fait plusieurs dans sa jeunesse; et Bérenger, dans son Apologie d'Abélard, les lui reproche ;c*<2/z//>/i^cidas mimicas et urbaiios modulos Jîctitasii, Celles d'Abélard pour la célèbre Héloïse furent chantées par toute la France ; Héloïse même s'en glorifie dans une de ses lettres : enfin , ce goût de gaîlé frivole étoit même si général qu'en Normandie, dans les longues processions, tandis que le clergé reprenoit haleine, les femmes chantoient de ces chansons badines, nugaces cantilenas *. On connoît celles de Thibault, comte de Champagne, pour la reine, mère de saint Louis. Une multitude d'auteurs , contemporains de Thibault, parmi lesquels on compte plusieurs noms du premier rang, s'exercèrent dans le même genre; et ce genre, pour des gens qui ne se doutoient pas que la poésie dût avoir des règles, étoit, comme je l'ai dit, si facile qu'on ne doit pas s'éton-

m^iolre littéraire de In France, tome vrr , page Ij.

ner s'ils se multiplièrent sî étonnamment. J'ai parcouru tout ce que dans les différentes bibliothèques de Paris je connois de manuscrits contenant d'anciennes chansons. Quelquefois on y rencontre de la naïveté ou du sentiment, des peintures du printemps assez agréables. Mais du reste cène sont la plupart que des lieux communs d'une fade galanterie, de tristes supplications à leur maîtresse pour l'attendrir , des plaintes éternelles contre les médisants, un début trivial qu'on croiroit avoir été d'usage obhgé, tant il est souvent employé : la verdure renaît , le rossignol chante j je veux chanter aussi. Aucun de ces morceaux voluptueux enfantés par le plaisir et la joie , quoique déjà l'on connût une sorte de luxe ; aucune chanson de table surtout , ce qui est plus étonnant encore, d'autant que la nation aimoit le vin. On égayoit le repas par des propos joyeux, par des contes que les convives , comme je le dirai dans la suite, étoient obligés de faire chacun à leur tour : mais , pour ces couplets destinés à chanter , le verre en main, la liqueur qu'on va boire, on ne les a voit pas imaginés. On ne s'en est même avisé qu'assez tard ; et pour trouver les premiers , il faut descendre presque jusqu'au dix-septième siècle. Cependant nos romanciers font souvent mention de chansons à refrain , répétées en chœur par tous les convives. Ils nous apprennent encore que quelquefois les dames chantoientà table des chansons d'amour; et l'auteur du

Châtelain de Coiicj^ roman dont je parlerai ailleurs, en fait chanter une de ce genre , dans un festin , par la dame de Fayel, son héroïne. C'est un vrai triolet.*

raim bien loyaument, Et s'ai {j'ai) bel amy, Pour qui di souvent J'aim bien loyaument.

Est miens ligement , Je le sai de fy [foi) , J'aim bien loyaument, Et s'ai bel amy.

Outre les chansons militaires et les chansons d'à mour, nos poètes en avoient encore deux autres sortes ^ \es pastourelles ^ dont je ne parlerai pas ici, parce qu'il en sera fait mention dans le corps de YouYVîxge y et les Jeux-partis. Ces derniers sont ce

* Les U iolets sont un genre de composition assez commun chez nos chansonniers du treizième siècle. Je n'en citerai qu'un exemple; il suffira pour constater l'épocpie à laquelle ils furent connus en France.

Onques mes n'oi {je n'eus) à mon gré Amoretes ; or les ai.

Diex m'en a bien regardé ; Onques mes n'oi à mon gré Amoretes; or les ai.

On trouve aussi des triolets dans le roman de Cléomadès , dont l'auteur étoit contemporain des Fabliers. Ce roman en contient neuf; ils diffèrent de ceux qu'on vient de lire en ce que le seul premier vers se répète. Le poète les nomme virelais.

i4 PRÉFACE.

que les troubadours nommoient tensohs ^ c'est-àdire des questions de jurisprudence amoureuse. Le poète y avance un sentiment; un acteur qu'il introduit en soutient un autre , et après quelques couplets dans lesquels la question est débattue bien ou mal, un troisième personnage prononce entre eux et décide; ou bien celui qui parle le dernier est censé prononcer.

Il est parlé de ce genre de cliansons dans les poésies du comte de Poitou * , le premier des troubadours 5 mort en 1 1 22 ; et quoiqu'elles y soient désignées sous la double dénomination de tenson , et de jeu ' parti ^ c'est-à-dire sous le nom françois et le nom provençal, je crois que l'invention en est due aux provinces troubadouresques , d'autant plus que ces contrées, comme on le verra par la suite, n'ont guère eu que des cliansons.

Quoiqu'il en soit de l'origine de celles-ci, l'importance que donna aux clioses d'amour ce respect pour les dames qui fut le fruit de la clievalerie, accrédita bientôt un badinage galant qui ne parloit que des dames et de l'amour. Mais aussi par l'influence de cette manie de subtilité qui régnoit dans les écoles , dans les harangues, dans les sermons et les écrits tliéologiques du temps, il arriva qu'on le fît consister en une mélapliysique de sentiment, ridicule à

* Hislo'ire littéraire des troubadours y tome i, page ri.

PRÉFACE. i5

force d'être tlëliee. L'empreinte de ce pcdanlisme lut si profonde que plusieurs siècles ne purent l'effacer ; et la fameuse thèse du cardinal de Richelieu sur l'amour n'est peut-être pas la dernière preuve qu'on pourroit en alléguer. Molière lui-même, qui fît disparoître à-la-fois , et ce jargon , et les Précieuses qui le parloient , n'a-t-il pas dans les Fâcheux une scène dans laquelle on discute lequel aime le mieux de l'amant qui est jaloux, ou de celui qui ne l'est pas ? Eh bien ! cette question est le sujet d'un de nos anciens jeuX'pcirtis,

Pour donner à mes lecteurs ime idée deyeux'-parfis j il ne faudra que rapporter sommairement quelques-uns de leurs sujets. Les uns annoncent du libertinage 5 les autres un purisme d'amour poussé presque jusqu'au fanatisme; et ce sont là les mœurs du temps, ce à quoi je prie de faire attention , parce que c'est une des clefs principales de l'ouvrage qu'on va lire.

Lequel aimeriez-vous mieux que votre maîtresse fût morte, ou qu'elle en épousât un autre ?

Qui souffre le plus, ou du mari dont la femme, ou de l'amant dont la maîtresse est infidèle ?

Lequel est le plus blâmable de celui qui se vante des faveurs

qu'on ne lui a pas accordées , ou de celui qui pidjlie

celles qu'il a reçues ?

Que doit préférer un amant, ou d'avoir les faveurs de sa

mie, en l'exposant à un éclat, ou de manquer ces faveurs

pour garder leurs amours secrètes?

i6 PREFACE.

Si vous aviez un rendez-vous la nuit avec votre maîtresse , préféreriez-vous de me voir sortir de chez elle , vous y entrant , ou de m'y voir entrer, vous sortant ?

J*aime une femme que je n'ai pu fléchir ; une autre m'offre son cœur: dois-je renoncer à la première, ou continuer de la servir ?

Vous êtes amoureux d'une femme; un autre en est amoureux aussi : lequel choisirez-vous , ou d'avoir tous deux éprouvé des refus , ou d'avoir tous deux été favorisés ?

Vous avez éprouvé les bontés de votre maîtresse pendant quelque temps; je parviens à lui plaire et à vous succéder : qui de nous deux doit ressentir le plus de peine?

Un amant jouit de sa maîtresse; un autre l'aime Qomnie lui avec l'espérance d'en jouir bientôt. Si elle meurt, qui des deux doit avoir plus de chagrin?

Qui rend un amant plus heureux , ou l'espérance de jouir, ou la jouissance elle-même ?

On vous propose de coucher avec votre mie une seule fois , mais à condition que vous ne la reverrez plus de votie vie , ou de la voir tous les jours , mais sans jamais rien obtenir d'elle : que devez-vous préférer ?

Deux personnes qui s'aiment sont couchées ensemble, et elles s'en tiennent à de légères caresses : laquelle des deux fait un plus grand sacrifice ?

Lequel est le plus heureux d'une vieille femme qui devient l'amie d'un jouvenceau , ou d'un vieillard qui a une jeune mie?

Vaut-il mieux avoir pour maîtresse une femme ou une demoiselle ?

Lequel est préférable pour une reinnic,oii d'un amant expérimenté cpii a déjà connu le plaisir, ou d'un jeune homme tout neuf qui ne le connoît pas encore?

De dePix malheurs, lequel doit vous alïecter le plus, ou que votre maîtresse meure , ou qu'elle se marie à un autre ?

Qu'aimeriez-vous mieux, ou d'une maîtresse médiocrement belle, mais très sage , ou d'une maîtresse médiocremeiil sage, mais très belle?

Deux femmes sont égales en mérite et en beauté; mais l'iuu^ est encore novice en amour, le cœur de l'autre l'a dijà connu : de laquelle seroit-il plus satisfaisant de se faire aimer ?

Qui em[)loic mieux son temps , de l'homme qui poursuit une femme de mérite , avec l'espérance d'en jouir, ou de l'homme qui aime une sotte dont il jouit? etc. , etc.

Alain Chartier a, dans ses œuvres, beaucoup de questions pareilles, tirées presque toutes de nos anciens chansonniers. Mais les siennes, au lieu d'elrc comme les leurs, une discussion en vers et par couplets, ne consistent qu'en une demande et une réponse. Il diffère d'eux encore en ce que ses ré[)onses sont presque toutes libcj'tines. On en jugera par (^elle-ci. « Qu'aimericz-vous mieux , ou jouir do « votre maîtresse une seule fois et ne plus la voii', te ou la voir tous les jours , sans aucune faveur ? n L'auteur répond : « Coucher. »

iP) PREFACE.

Il devoit arriver souvent que le poète qui dans son jeu-parti décidoit une question d'amour, ne la décidât pas au gré de tout le monde, et qu'un autre, la traitant de nouveau , prononçât différemment. Les lecteurs alors prenoient parti ou pour l'un ou pour l'autre; et de là naissoient d'interminables disputes, dont on ne pouvoit espérer de voir la fin que quand des tribunaux absolus , et d'une autorité non contestée, auroient jugé en dernier ressort Chose qu'on aura peine à croire ! ces tribunaux se formèrent. En différentes villes, des gentilshommes, des chevaliers, des poètes , réunis par une association libre, se chargèrent de prononcer sur ces risibles procès; et, d'après les préjugés du temps sur l'amour, ils s'honorèrent même de leur fonction. Mais ce n'étoit pas assez. Il falloit encore que les Coursd'amour^ ainsi se nommèrent ces assemblées, eussent une telle sanction que personne n'osât en appeler. C'est là un prodige dont on ne doit guère se flatter pour les décisions humaines. Il s'opéra cependant cette fois-là , parce que les femmes devinrent présidentes-nées du tribunal, et que dès ce moment, les jugements en devinrent sacrés.

J'aurai occasion ailleurs d'entrer dans quelques détails sur les cours-d'amour. Je me contenterai de remarquer ici qu'il est parlé de ces établissements dans nos fabliaux, et qu'il ïïqw est pas dit un seul mot dans les poésies des troubadours. D'où résulte

riiio observalioii importante qui peint les mœurs des deux moitiés de la France; c'est que les tensons ou jeux-partis^ c'est-à-dire les chansons de controverse amoureuse, furent imagines par la galanterie troubadouresque , et que les cours-d'amour sont dues à la galanterie Françoise. D'un autre côté, et ceci est à remarquer encore, comme les contrées méridionales n'avoient guère en poésie d'autre patrimoine que des chansons, les assemblées dont je parle y furent à peine introduites qu'elles y devinrent toutà-coup très brillantes ; au contraire, dans nos provinces où l'engouement s'étoit porté vers les romans et les contes, elles languirent toujours un peu, et ne prirent , comme je le dirai , quelque éclat que sous Charles VI, par ^importance que leur donna la frivole Isabeau, son épouse.

On pourroit croire , d'après ce qu'on vient de lire, qlie ce fut la galanterie ou l'amour qui produisit les romans. Non; on les doit au même motif qui enfanta les croisades, à '.m zèle de dévotion mal entendu. Les Sarrasins étoient maîtres de l'Espagne, d'où sans cesse ils menacoient la France, dont ils avoient même déjà possédé quelques provinces, et dans laquelle ils avoient, depuis leiu' expulsion par Martel, porté leurs armes plusieurs fois. Ils possédoient surtout les lieux-saints, et l'on croyoit la religion intéressée à cette sorte de profanation. On crut donc devoir sonner la trompette contre un peuple

infidèle et conquérant, que le fanatisme rcndoit redoutable; et ainsi naquirent les trois premiers ouvrages romanesques * que je connoisse. Dans tous les trois, on suppose pour ennemi aux Sarrasins le héros le plus célèbre qu'eût encore produit la France, Charlemagne. L'un lui fait faire une expédition en Palestine; l'autre en Espagne; le troisième en Languedoc, pour délivrer Carcassonne et Narbonne , assiégées par eux. Mais ce que je crois digne de remarque, c'est que les auteurs de ces trois fables dévotes furent trois moines. Aussi leur ouvrage, employé en partie à vanter leur ordre, leur abbaye , ou de prétendues reliques auxquelles sont attribués beaucoup de prétendus miracles, porte-t-il à chaque page l'empreinte et le sceau de la monasticité.

Les poètes ne lardèrent pas à s'emparer d'un genre de fiction si favorable à des imaguiations extravagantes et sans règle. Néanmoins, en adoptant le genre et très souvent le héros, ils se gardèrent

* Le premier est un roman en vers François, contenant les faits et gestes de Charlemagne et son expédition en Terre-Sainte; le second est peul-ùlre la Chronique des prouesses et faits d'armes de Charlemagne , Paris , i527 ,in-4'', portant faussement le nom de rarchevéque Turpin ; mais il faut noter cependant que cet ouvrage a été écrit en latin, et que sa traduction françoise n'est pas plus ancienne que le commencement du seizième siècle. Le troisième de ces romans est, ainsi que le dit lui-même Legrand, ci-dessous, page 29, Ph'diimena y qui est de la fin du douzième siècle ou du commencement du treizième. H.

l)lcn d'adopter le sujet, et de se faire, comme les trois moines , le tocsin d'un fanatisme religieux. La chevalerie venoit de naître; ils la transportèrent dans leurs poèmes avec sa bravoure inquiète, avec son ardeur pour les exploits merveilleux, et cette galanterie fameuse dont elle ëtoit devenue l'origine. Dans tous, à-peu-près, le personnage principal fut un chevalier errant, qui redressoit les torts, pourfcndoit les géants, sauvoit l'honneur des belles , rem- })ortoit le prix de tous les tournois, et opéroit pour sa mie des prouesses auprès desquelles les travaux d'TIercuIe ne sont que des jeux d'enfants. J'ai dit pour sa mie, parce qu'il fidloit alors qu'un héros fût amoureux. 11 n'y a pas un seul roman ( on appela ainsi les poèmes nouveaux , paixe qu'ils furent écrits en romane ) qui manque à ce principe. Plusieurs même font rouler entièrement sur l'amour les aventures de leur chevalier ; et ceci prouve que si quelquefois les écrits ont influé sur les mœurs de leur siècle, plus souvent encore l'esprit du siècle a influé sur les écrits.

Enfin, outre les romans de chevalerie et d'amour, il en est une troisième espèce, la moins nombreuse des trois, et qu'on peut appeler romans de féerie, parce que les aventures qu'ils contiennent ont la magie pour ressort principal. On trouvera plusieurs fabliaux dans ce dernier genre. Ils donneront lieu h uuQ note sur la féerie et sur les fées; ce qui me

dispense d'en parler ici. Je ne puis y présenter que des aperçus généraux ; les matières que j'y examine sont si abondantes qu'elles exigeroient un volume entier : or ce volume seroit Tliistoire de notre ancienne poésie; et je ne dois point oublier les bornes que me prescrit mon sujet. D'autres, plus instruits, entreprendront sans doute un ouvrage utile qui nous manque encore.

Il n'est pas possible de dire jusqu'à quel point, en moins d'un siècle, se multiplièrent les romans , et le succès prodigieux qu'ils eurent, non-seulement en France, mais au-deliors. L'Italie et l'Espagne les adoptèrent. Plusieurs furent traduits dans ces langues étrangères; et ils y conservèrent même tant de réputation, que par la suite, lorsque cliez nous le temps en eut aboli la mémoire, il se trouva des auteurs qui, de bonne foi les croyant italiens ou espagnols, les retraduisirent en françois, comme originairement étrangers. Il y a sur ce fait plus d'un exemple connu : il me seroit aisé d'en ajouter plusieurs autres.

L'invention de la roman cerie fut accueillie par l'Angleterre avec la même ardeur que par nos autres voisins. Mais ce peuple , jaloux et dès-lors envieux de la France , ne voulut pas donner à ses paladins un clief françois tel qu'eût été Cbarlemagne; il imagina de s'en choisir un autre parmi ses rois, et d'en faire un héros fameux qui , par ses exploits , éclip-

sat le notice. Le personnage destine à ce beau rôle fut Arthur*, prince ignoré et d'autant moins propre à le remplir, que, dans l'histoire, il n'en joue aucun. Mais ce qu'on trouvera, je crois, plus maladroit encore, c'est qu'au nombre» de ses conquêtes, ce preux des preux met une partie de la France**, et qu'il se donne pour vassaux plusieurs des roitelets qu'on suppose y régner. Or maintenant, si Ton se rappelle qu'au temps où s'écri voient ces fictions mensongères, l'Angleterre conquise obéissoit à des ])rinces François , on conviendra qu'aux yeux de lecteurs attentifs, il en est des nations dans leurs écrits, comme des individus: toujours le caractère y perce par quelque endroit.

Au reste, ces récits de prétendues conquêtes que nous trouvons aujourd'hui d'une si absurde invraisemblance durent pourtant choquer beaucoup moins

Dans lu plupart des ouvrages franeois où il est question de ce prince à nioilic fabuleux, on le nomme Artus, mais son véritable nom (!st Arthur. Imprimant en France un ouvrage François , j'éciis Artus. /?. Les Anglois eux-mêmes conviennent un peu de cette exagération. «... His exploits w/iich thcir national ^anity insensihly exaggerated , " till the liltlc prince of tlie Silures f Soutk Walcs including Heveford- " shire J was magnifœd inlo the conqueror of Eiigland ^ ofGaul, and of « the grcater part of Europe. »... Ses exploits ( d'Arthur) que leur « vanilé nationale exagéra insensiblement au point de l'aire du petit «^ prince des Silures (Galles méridionale, dans laquelle se trouve le comté << de Hercford ) le conquérant de l'Angleterre , de la Gaule, et de la plus « grande partie de l'Europe ». Préface des FabliauXy traduits en vers angloîs par G. L. Way. R.

!i4 PREFACE,

nos pères , parce que leurs yeux eloient accoutumes à voir des rois anglois posséder par droit de successiou quelques-unes de nos provinces. L'histoire fabuleuse d'Arthur plut même si fort à nos romanciers par la magie qu'elle présentoit sans cesse , mêlée avec les prouesses de chevalerie, que beaucoup d'entre eux l'adoptèrent et choisirent pour héros de leurs poèmes quelque paladin supposé du conquérant breton. Il y a aussi des fabliers qui ont pris le même sujet. J'ai réuni leurs contes, et c'est par eux que commence ce recueil : iU me donneront lieu de parler encore et de la romancerie angloise et de son héros.

Ees romans d'amour et ceux <:le féerie sont peu nombreux. Ceux de chevalerie, au contraire, le sont infiniment. On range ordinairement ces derniers sous trois classes : romans d'Artus , romans de Charlemagne, romans des Amadis. On pouri'oit en ajouter une quatrième , plus nombreuse que les autres encore; celle dont les héros n'étoient ni chevaliers de Charles ou d'Artus, ni descendants du Gaulois Amadis, mais des paladins ou des princes f[ue le poète fait vivre dans d'autres temps ou dans d'autres cours, tels que Perceforêt, Alexandre, etc.

Tous les anciens romans, au moins tous ceux que je connois, furent écrits originairement en vers. On ne commença guère à les ti'aduire en prose que sous Charles V, temps où la langue , dcîjà plus épul'ée , acquéroit en même temps ce caractère exquis

(le naturel et de naïveté dont le secret paroît perdu. François P^, de qui la tête exaltée par ces lectures s'étoit passionnée pour l'antique chevalerie*, fît traduire de l'çspagnol les Amadis , romans originairement françois , mais que le temps avoit fait oublier ainsi que beaucoup d'autres. Jamais livre n'eut une pareille vogue. Elle fut telle , et surtout sous le règne de Henri II, que, si quelqu'un, dit La Noue, avoit

* Non- seulement il voiilul , comme cliacun sait , elre arme chevalier lies mains de Bayard ; mais il lui arrivoit quelquefois de se faire peindre la barbe, et de se montrer ainsi à ses courtisans, habillé comme les j)reux de nos romanciers, lirave et téméraire à la guerre , galant et mai^Miifique dans sa cour , loyal , généreux , prodigue, fidèle à sa parole , il (Ut toutes les qualités et les défiuits des anciens chevaliers. Il est probable que c'est à la pétulance de cet esprit chevaleresque qu'il faut attribuer la fatale journée de Pavie et les malheurs qui en furent la suite; mais, à coup sur, c'est ce même esprit aussi qui dicta ce mot sublime, tout est perdu fors llionneur.

Dans la suite, quoique l'âge et les malheurs eussent nuiri sa tète, le uionarque conserva néanmoins pour le gigantesque et le merveilleux cette inclination primitive qu'avoient développée en lui tous ces combats de géants dont la lecture avoit long-temps alimenté sa jeunesse. « Le roi '< François , plus grand admirateur des choses hautaines que nul autre, «avoit délibéré faire jetter un Hercules de fonte ; et véritablement il " l'eust fait , s'il n'eust esté prévenu de mort ': car le patron a duré <' long-temps à Paris, à l'hostel de Nelle , qui avoit de cinquante-deux à « cinquante-trois pieds de hauteur, et s'il l'eust achevé, il est à croire «< que son ouvrage eust effacé toutes celles que les empereurs romains et «• .égyptiens firent onc ériger. Quelques autres pensent qu'il enlendoit « faire un Mars , car les patrons estoient desja grossoyez pour faire une '< Venus de la mesme grandeur. Ceux qui l'ont veu en ont prins moult «' grande admiration. Belon , Observations de plusieurs sing-ularitez trou- « vccscn Grèce, en Asie , liv. tr, ch. 46. »

ose en dire du mal, on lui eût craché au visage.'^ Ce fut cet engouement sans doute qui donna de riiumeur au grave La Noue , puisqu'il emploie un de ses discours tout entier à déclamer contre cette sorte d'ouvrage ; mais les raisons qu'il allègue pour le décrier, fussent-elles aussi excellentes qu'elles sont foibles, on ne peut nier au moins que, si les romans de chevalerie ont eu au seizième siècle quelque influence funeste, ils avoient spécialement contribué, pendant les quatre siècles précédents, à dissiper l'ignorance, a favoriser les progrès de la poésie, à inspirer aux nobles le goût de la lecture, et surtout à répandre dans la nation ce mépris des dangers, cette élévation d'âme et cet enthousiasme de gloire qui fait les héros. Quelques auteurs respectables ont reproché à Cervantes d'avoir par son Don Quichotte anéanti en Espagne l'esprit de chevalerie. Je ne serois pas surpris que quelqu'un chez nous regrellat les romans qui inspiroient cet esprit, surtout quand il se rappellera quels livres en ce genre on leur a fait succéder. A tout âge, nous sommes, pour certains objets, de vrais enfants. Jeunes ou vieux, nous nous repaissons, avec la même avidité, du récit de ces prouesses incroyables qui relèvent à nos yeux l'espèce humaine, et qui, pour émouvoir, ont les grands ressorts de l'âme, l'admiration , la leiTciu' et

* Discours poUliqiies et militaires ^ page 191.

la pitié *. Un peu plus d'art et de variété eût pu faire de nos romanciers des auteurs très séduisants. Homère n'a eu , comme eux ^ que des fables populaires : c'est absolument chez eux que l'Arioste et le Boyardo ont été prendre les leurs ; mais il leur a manqué le génie de l'Arioste et d'Homère ; et tandis ([ue ceux-ci, toujours admirés, vivront toujours, les autres, tombés pour jamais dans l'oubli, n'ont laissé d'eux aucune mémoire.

On n'en doit pas moins excuser la nation qui, dans le temps , les admira , puisqu'après tout elle ne connoissoit alors rien de mieux. Au reste , s'il falloit pour nos ancêtres une meilleure excuse encore, j'ajouterois que, parmi ces milliers de poèmes inconnus aujourd'hui , ou destinés tout au plus à figurer sans aucun usage dans le cabinet d'un curieux, il en est plusieurs qui sont vraiment intéressants: on

* C'est ainsi qu'en pensoit, à ce qu'il semble, Cervantes lui-même , Cervantes l'ennemi le plus redoutable qu'ait eu la chevalerie. Voici comme il fait parler son hôtelier , causant avec le cure. «Est-ce qu'il y a une «« meilleure lecture au monde ? j'ai lu deux ou trois de ces livres , et je « puis bien assurer qu'ils m'ont donné la vie; et non-seulement à moi, mais «< encore à beaucoup d'autres. Car , dans la saison des blés , il vient " céans quantité de moissonneurs , les jours de fêtes ; et comme il s'en « trouve toujours quelqu'un qui sait lire, nous nous mettons vingt ou « trente autour de lui; et nous nous amusons si bien, qu'il ne peut « finir de lire , ni nous de l'entendre. Il ne faut point que je meule ; « quand j'entends parler de ces terribles coups que donnent les che- « viers errants , je meurs d'envie d'aller chercher les aventures , et " je ne m'ennuierois pas d'entendre lire les jours et les nuits. «•

:i8 PRÉFACE,

en verra la preuve par celui de Partlienopex que je traduirai à la suite des fabliaux. Je dirai plus : c'est que, même dans la plupart, on trouve, maigre tous leurs défauts (et j'en atteste quiconque aura le courage de les lire), des morceaux très agréables , et surtout un talent particulier pour exciter la curiosité et Fadiniration. Ceux dont la veuve Oudot a composé sa Bibliothèque bleue ne font-ils pas encore les délices du peuple, tout étrangère qu'est pour lui une j)areille lecture ?

Ce qu'on vient de lire sur la romancerie regarde nos seuls poètes françois. Je ne connois aux troubadours que quatre romans, et tous quatre dévots*. Qui a occasioné chez eux cette disette, dans un genre surtout si fêté, si long-temps à la mode? Voi-

(^e sont , Pfùlumena , Gérard de Rouss'dlon , Ginlla.unie au Courtnez et Honorât de Léiins. Ce dernier n'est qu'une légende ; Gérard de Rouss'dlon qu'une chronique riniée , contenant l'histoire des croisades contre les Alhigeois ( il y a aussi un Gérard en romane Françoise, tout différent de celui-ci, et dont le héros fait la guerre à Charleruagne ). GuiUaume au Court-nez est la Vie de ce saint Guillaume auquel Charles confia le commandement de ses armées, qui se distingua contre les Maures d'Espagne , reçut de l'empereur en récompense le duché d'Aquitaine , et finit par se faire moine. Pldlumena^ (ompcsù sous le nom d'un prétendu secrétaire du même empereur, ] ar un moine de l'abbaye de Grasse , contient tiuetques prétendus (exploits de Charles contre les mêmes ennemis ; mais il s'étend fort au long sur l'histoire et les miracles de cette abbaye , et surtout sur ses reliques dont il fait un très long dénombrement. Selon lui , c'est Gharlemagnc qui la fonde ; le pape en fait l'inaugural ion , assisté d'archevêques , évérpies et abbés portant crosse , etc. , au nombre de

là encore un de ces faits que n'ont point remarques ceux qui ont proné les rimeurs en provençale. On vante tant l'imagination vive de ces provinces favorisées du ciel ; et elles n'ont pas produit un seul roman de féerie ! Quoi ! l'histoire nous parle sans cesse de leur galanterie ^ et cette galanterie aboutit à des chansons! Pas un seul roman d'amour! pas un seul de chevalerie surtout, dans des siècles où toutes les imaginations exaltées par les conquêtes d'Angleterrc% de Sicile, de Constantinople, de Jérusalem, etc., par les spectacles guerriers des tournois, par les fêtes des cours plénières, ne respiroient que le fanatisme des grandes actions!

Ce n'est pas au reste que je prétende attacher un grand prix à un genre de composition qu'heureusement pour nous de meilleurs ouvrages ont anéanti. Je sais d'autant mieux l'apprécier, que j'ai lu un grand nombre de ces écrits; mais enfin c'étoit une

trois mille ; el Jésus-Christ , pour honorer sa mère à laquelle on avoil consaeré cette é^'lise , y descend avec une foule d'anges et d'archanges qui par leurs chants célèbrent cette fêle. Catel se met beaucoup en frais pour prouver que ce roman est fabuleux , et il le fait remonter à Fan 1160. Les auteurs de l'Histoire littéraire de la France citent , sur son antiquité , l'autorité de Catel , tome vu , page 4- Le comte de Caylus ne le croit pas plus ancien que le règne de saint Louis; et quelque certaine que me paroisse son opinion , j'ai bien voulu cependant citer plus haut (page 20 ) Philumcna comme un des trois premiers ouvrages romanesques faits en France, de peur qu'on ne me soupçonne de vouloir diminuer en quelque chose la gloire des Provençaux.

3o PRÉFACE.

production de longue haleine; c'ëtoit Tepopëe du temps; encore une foison ne connoissoit rien de mieux : et si l'on se rappelle ce qui a ctë dit plus haut, que non -seulement en France, mais dans les royaumes voisins , l'engouement sur ce point ëtoit général, on sera tenté de demander si c'est que les Provençaux n'avoient pas la tête épique.

Il est un genre plus agréable encore ainsi que plus varié, dans lequel les rimeurs de nos provinces l'emportent sur ceux des leurs : c'est le genre des contes. On nommoit ces contes Fables ^ Flabels ou Fabliaux., parce que la plupart ne sont que des fictions fabuleuses. Leurs auteurs s'appeloient Fableors ou Fabliers,

A Rome , dans la Perse, dans la Grèce et Tlonie , les contes furent le fruit de la politesse , du luxe et des arts; ce qui pourroit induire à croire qu'ils accompagnent ou précèdent toujours la corruption des mœurs. S'il est vrai cependant que l'honnne, pour être heureux, ait besoin de sensations, et qu'il aime à être ému, le goût des fables doit être commun à toutes les nations ou policées ou barbares. Avec quelle avidité en effet le peuple dans tous les pays ne recherche- t-il pas les histoires insensées de r(î venants et de sorciers? On prétend que chez lesHurons et les Iroquois on fait, en certains jours de réjouissance, succéder les contes aux festins. Le plus ancien ou le plus bel esprit de la troupe se charge de

PRÉFACE. 3i

l'amuser; et l'on passe ainsi des nuits entières, qui ne sont interrompues que par "des applaudissements et des ris. En Afrique, chez les Jalclilévéens*, quand un père vouloit marier sa fille, il donnoit, dit Stobée, un grand repas auquel venoient assister tous les prétendants. Chacun d'eux, pendant le festin , égayoit tour-à-tour la table par des contes plaisants ; et celui qui le premier pouvoit arracher un sourire à la belle devenoit de plein droit son époux. En France, où les villes n'avoient point, comme aujourd'hui, des spectacles réglés, où la noblesse vivoit retirée dans ses terres, et ne se voyoit qu'en certaines occasions et pour certaines fêtes, il entroit dans ses plaisirs, les jours qu'elle se réunissoit, d'entendre réciter des romans. Mais ces longs poèmes étant beaucoup trop considérables pour pouvoir être écoutés en entier, il fallut en imaginer d'autres plus courts ;, ainsi que plus gais; et telle fut probablement l'origine des fabliaux , à moins qu'on n'aime mieux dire que nous les devons à l'Asie, et que ce fut un fruit des croisades. Il est vrai que plusieurs sont tirés de l'arabe, comme j'aurai occasion de le faire remarquer; et l'on sait que ce genre d'ouvrage est dans l'Orient de la plus haute antiquité; qu'il y a toujours été en grande estime, et

* Il y a sans cloute ici une erreur, car ni ce nom de peuple ni aucini autre à-peu-près semblable ne se trouvent dans Stobée, ni dans Strabon, Hérodote, Pholius , Pomponius Mcla, Ce. /?.

que quelquefois même il a fixe rattention du gouvernement.

Au charme que ce petit poème doit à la nature de ses sujets , nos auteurs joignirent encore celui de la déclamation ou de la musique. Le renouvellement de la poésie, et la faveur que tout-à-coup elle a voit acquise auprès des grands , avoient fait éclore en France une foule d'histrions, dont l'unique métier étoit d'aller de province en province débiter les diverses productions des poètes : seule manière usitée alors de les faire connoître. Musiciens par état, ils mettoient en musique ce qui étoit fait pour être chanté, et le chantoient eux-mêmes en s'accompagnant de différents instruments. Avec eux s'associoient ordinairement des poètes, et presque toujours des jongleurs habiles dans l'escamotage, ou qui conduisoient des animaux dressés ; et ces bandes joyeuses alloient ainsi de ville en ville , de châteaux en châteaux, amuser le peuple et la noblesse.

Dès les premiers temps, la vie vagabonde de cette profession la fit mépriser. La crapule de ceux qui l'embrassoient , leur basse avidité, la corruption

* VaihhéheMsiScner{Descrlptlonder£ffjpte, 1. 1*^'", p. 2 56) parlturuii hôpital établi par les califes avec une magnificence et des soins incroyables, dans lequel , entre autres choses imaginées pour le soulagement des malades, ctoient plusieurs salles particulières où ceux qui ne dormoient pas pouvoienl se rendre. Ils y trouvoient des musiciens qui les récréoient par le son des instruments , et des honnnes gagés ])Our les égayer par des contes.

PREFACE. ?k)

(le leurs mœurs, finirent par la couvrir d'opprobre: mais ils amusoienl; et en méprisant leur personne on accueilloit leurs talents. Les états voisins en firent le même cas que nous. Pticbard I, roi d'Angleterre, les attiroit à sa cour par de grosses récompenses ; et Ton voit par un règlement des officiers municipaux de Bologne , fait en 1288 pour défendre aux chanteurs françois de s'arrêter dans les places publiques *, que dès-lors ils se répandoient jusqu'en Italie.

Les François qui disputent aujourd'hui si vivement sur le mérite de la musique italienne, introduite chez eux depuis quelques années; les François qui se glorifient quelquefois de voir leur langue, leur théâtre, et jusqu'à leurs modes en honneur par toute l'Europe, sont loin de se douter assurément que leur patrie, il y a quelques siècles, a joui d'une gloire bien plus étendue encore; que c'est à elle qu'on doit les premiers poètes et le renouvellement de la poésie; que sa musique fut recherchée; ses contes, ses romans admirés, imités ou traduits chez presque toutes les nations de l'Europe; sa chevalerie enfin, et ses tournois adoptés depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée. II n'y eut pas jusqu'à sa langue, toute barbare qu'elle paroît à nos yeux, qui eut une fortune prodigieuse. Transportée à Naples

* Mural. Aiiiicli. liai lomc n, page ir>.

et en Sicile par les Normands * ; en Angleterre , par Guillauine-le-Conquérant ; en Syrie, en Palestine, clans la Morée, dans l'île de Chypre, h Constantinople, par les croisades et les conquêtes qui en furent les suites; elle domina encore sur la plupart des langues vivantes de l'Europe par un mérite tellement avoué, que les Anglois envoyoient en France leurs enfants pour l'apprendre ; et que Brunetto Latini ayant composé, pendant le temps qu'il passa chez nous **, un cours d'étude , il préféra l'écrire dans notre idiome, parce que la paiiure^ dit-il, en est plus délitahle , et commune a tous langaiges.

Ce triomphe de la langue, quel qu'il soit, n'est encore que le triomphe de la romane françoise. Dans tout ce qu'on vient de hre, il ne s'agit aucunement de la provençale. Ce que j'ai dit des fabliaux ne la regarde pas davantage. L'histoire des troubadours, publiée il y a quelque temps, n'offre d'eux que deux contes : l'un d'Arnaud de Carcasses, l'autre de Raimond Vidal ***, tous deux faits dans un temps

* Ce sont eux probablcrnciil qui portèrent dans ce royaume Tusage de la rime : car Pétrarque dit au commencement de ses épîtres que c'est de la Sicile que Tltalie Ta tirée. Si ce fait étoil prouve , il diminueroit beaucoup la gloire des Provençaux , qu'on regarde comme les premiers maîtres des Italiens.

** Il se réfugia en France Tan ia6o, pour se dérober aux dissensions civiles qui décbiroient Florence, sa patrie.

*** L'historien en compte quatre autres : savoir, un second du même Raimond; deux d'un autre Vidal, nommé Pierre; enfin un quatrième

où la plupart de ceux des fabliers existoient cUp, Pour pouvoir les comparer aux productions de nos poètes, il est bon d'en donner l'extrait.

Un chevalier amoureux d'une dame envoie vers elle son perroquet pour lui présenter une requête d'amour. La dame accepte l'offre de son cœur; mais il s'agit de pouvoir s'introduire auprès d'elle, et l'amant embarrassé n'en imagine aucun moyen. .L'oiseau propose un expédient; c'est de mettre le feu au château, dans l'espérance que le trouble d'un pareil événement permettra peut-être à la belle de s'échapper. 11 exécule son projet avec du feu gré-

par Cigaîa. Les deux de Pierre Vidal conliennenl, riiii des instructions sur l'amour , l'autre des avis sur le métier de jongleur. Le troisième par Raimond Vidal a pour sujet un chevalier qui , rebuté des rigueurs de sa maîtresse , porte son cœur ailleurs. Celle-ci alors réclame ses droits sur lui. La nouvelle amie refuse de renoncer à sa conquête. L'affaire est portée devant un juge, et celui-ci ordonne au chevalier de reprendre son premier engagement , puisque la dame reconnoît ses torts. Dans la quatrième aventure, par Cigala, deux frères chevaliers parlent ensemble, la nuit, pour un rendez-vous donné par leur maîtresse. En chemin ils entendent des voyageurs les nommer et annoncer qu'ils vont leur demander un logement. L'un des amants aussitôt , sacrifiant par courtoisie , en l'honneur de sa mie , les plaisirs qu'il attend d'elle, retourne sur ses pas; et le poète fait examiner par deux interlocuteurs lequel des frères a mieux prouvé sou amour.

On sent qu'aucune de ces fictions ne doit être regardée comme un conte. Les deux de Pierre Vidal ne sont que des cadres adroits ponr amener quelque instruction; celle de Raimond, un jugement dans le goût des sentences des cours d'amour; et celle de Cigala , un tenseii ou jeu-parti.

geois qu'il porte sur la charpente dans sa patte. La dame s'échappe en effet; elle vient au rendez-vous, et trouve que ce tour est le plus joli qui ait jamais été joué.

Dans le conte de Raimond Vidal, le chevalier Bascol aime la femme d'Alphonse de Balhâtre, son voisin 5 sans avoir pu encore parvenir à lui plaire. Le mari , instruit de cet amour , devient jaloux. Afin d'éprouver sa femme , il feint de partir pour un voyage, et revient le soir se présenter chez elle, comme si c'étoit Bascol. Elle le reconnoît , le maltraite, l'enferme, et va trouver l'amant, auquel, dans l'indignation que lui inspire cette épreuve injurieuse, elle accorde ce que jusque-là elle avoit constamment refusé. Le lendemain matin elle assemble ses vassaux pour leur demander vengeance d'un séducteur qui est venu, dit-elle, tenter sa vertu. On entre avec des armes et des bâtons. Alphonse se fait reconnoître; il demande grâce, en jurant pour l'avenir une confiance sans bornes : mais l'épouse ne lui pardonne qu'à condition qu'il ira faire à Bascol une réparation et des excuses convenables.

Résumons maintenant et voyons sur quels titres est fondée la grande renommée des troubadours ; ou plutôt , que le lecteur prononce lui-même sur leurs talents*; car je ne plaide point ici une cause dont les pièces soient inconnues. Leur histoire existe : ouvrez-la, qu'y irouverez-vous? Des sirventes, des ten-

sons , d'éternelles et ennuyeuses chansons d'amour, sans couleur, sans images , sans aucun intérêt ; en un mot une assoupissante monotonie, à laquelle tout l'art de l'éditeur et l'élégance de son style n'ont pu remédier. Un de ces rimeurs , vantant la supériorité qu'avoient en poésie ses compatriotes, ne leur accorde lui-même que ce mérite. Ils ont^ dit-il, d'excellents troubadours pour faire vers ^chansons ^ tensons , sin>entes et descors*! Voilà ce qu'ils appeloient alors par excellence la science gaie ( gai saber); et voilà très exactement tout ce qu'a produit chez eux cette gai té savante.

Cependant, encore une fois, quelques-unes de leurs provinces nous parlent sans cesse de leur ciel pur et de leur terre toujours fleurie. On croiroit, à les entendre, que , chez elles , se trouvent réalisées ces fables charmantes de l'Elysée ancien , et que les enfants n'y naissent presque qu'au son du tambourin et du galoubet. Mais, avec ce beau ciel, avec cet air voluptueux qui porte invinciblement dans les cœurs le goût du plaisir et l'amour, avec l'avantage que la provençale , harmonieuse et sonore , avoit sur notre romane , remplie de nasales et de syllabes muettes , pourquoi donc, je le répète, les troubadours de ces cantons n'ont-ils fait, comme les autres Provençaux, que de tristes chansons? Pourquoi tous également ont'

* Histoire littéraire des troubadours ^ tome 11, paije ^iÇ>.

ils négligé les contes , celui des ouvrages de poésie qui annonce le plus de gaîté , et celui qu'on employoit particulièrement aux fêtes solennelles pour amuser les souverains et les grands ? N'est-il pas bien étonnant que leur plaisanterie se soit exercée uniquement, je ne dis pas à composer des satires, ils auroient ce tort de commun avec quelques-uns des poètes en romane françoise et avec ceux de tous les temps , mais à faire de ce genre odieux un genre qui leur fut propre , et qui , sous le nom de sirvente, devint chez eux tellement en honneur, qu'il forme une grande partie de leurs ouvrages ? Quelles réflexions douloureuses présenteroit ce fait, si on osoit l'approfondir?

Enfin, pour abréger ces discussions dont les détails sortiroient de mon sujet, nos rimeurs francois du treizième siècle ont ouvert en France la cariière dramatique; je le prouverai plus bas par des pièces originales que mon travail m'a mis à portée de découvrir. L'histoire qu'on nous a donnée de notre théâtre offre dans les trois siècles suivants une quantité innombrable de moralités , de mystères , farces et sotties; ouvrages absurdes, j'en conviens, sans plan , sans principes et sans goût, mais qui pourtant ont préparé les jours brillants de notre scène. Or maintenant , je demande quelles sont parmi ces pièces celles qu'on doit aux troubadoui^s ? Qu'ont fait pour les progrès de l'art ces possesseuï\s

exclusifs de la science gaie? Quelles obligations enfin leur a la scène françoise ?

11 ne faut rien dissimuler et avoir le courage de publier une remarque intéressante et bien extraordinaire assurément, qui se présente ici , el que personne, je crois, n'a été jusqu'à présent dans le cas de faire: c'est que les provinces qui, aux douzième et treizième siècles produisirent les romanciers et fabliers françois, sont celles-là mêmes qui, au dixseptième et au dix-buitième, ont produit aussi Molière , Boileau , Racine , Rameau , Crébillon , La Fontaine , Bossuet , Voltaire , Rousseau, Corneille, Buffon , Condé , Turenne , Le Brun , N. Poussin , Descartes , Vauban, etc. , etc. , etc. , c'est-à-dire le génie , l'éloquence , les belles imaginations , les talents sublimes, les poètes fameux, et les grands hommes enfin qui ont illustré la France, ou qui, dans leur genre, ont reculé les bornes de leur art. La nature, en mettant dans le partage de ses faveurs tant d'inégalité entre les différents cantons du royaume, se seroit-elle donc plu à départir spécialement au nord de la Loire les dons éminents de l'esprit? *

* C-elle cxj)ression au rwrd , au widl de la Loire , dont je luc suis servi jusqu'à présnit pour (]ésii:;ncr les limites des deux lanj,'ues , ue doit pas elre prise à la rigueur, l.c domaine de la romane traneoise n(; se lerminoil pas exactement à la rive de ce lleuve. A plus lorle raison , les provinces dont une partie est située au-delà , comme la Touraine , rOrlcanois , doivent-elles être censées lui appartenir tout entières. J'ai

4o PRÉFACE.

J'ignore les causes de ce plienomèue , et je laisse à d'autres l'honneur de les découvrir. Mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer que déjà elle commençoit à douer nos provinces septentrionales de cette vertu créatrice, de cette vigueur et fécondité de production j qui, depuis, pour la seconde fois, mais à plus juste titre , a rendu nos bons écrivains le modèle et l'admiration de l'Europe.

Par un effet de cette vanité si ordinaire aux versificateurs , les rimeurs provençaux se qualifièrent du nom de troubadours ; et les rimeurs françois , de celui de trouveurs ou trouverres ^ épitliète fastueuse qui, dans les deux idiomes , dérivée du mot trouver^ annonçoit le don de l'invention et du génie, et répondoit ri celle de poètes que s'étoient donnée les versificateurs grecs. Mais le mot troubadour changea bientôt d'acception. Comme on n'avoit , pour désigner les poètes de la France méridionale , que le terme de provençaux , et que ce terme, désignant également les habitants de la Provence, étoil en quelque sorte amphibologique , on s'accorda généralement à user de l'autre, quand on parloit de ces poètes , et à les appeler troubadours. On ne les connoît plus aujoiu^d'hui que sous ce nom flatteur, qui , d'après l'opinion qu'on nous a donnée d'eux ,

omis de même jusqu'ici d'excepler de ce partage la Basse-Rretague , qui avoit son langage particulier; paioe que dans la masse des provinces franroiscs une si petite portion doit être comptée pour rien.

PRÉFACE. 4i

se présente toujours à notre imagination avec l'idée (lu talent!

Il n'en fut pas ainsi de l'acception honorable de trouveurs. Après avoir été quelque temps en usage dans la bouche des ménétriers, des poètes et des auteurs leurs contemporains, elle s'anéantit, parce que, n'étant pas nécessaire, elle n'avoit point passé dans la langue. Ces poètes eux-mêmes furent bientôt oubliés. L'Italie, d'un autre coté, ayant procuré aux troubadours une réputation , on ne parla plus que de ces derniers dans notre littérature moderne; et de là il est résulté une erreur : c'est qu'on leur appliqua indistinctement les passages concernant les irouf^eurs ; qu'on leur fît honneur de la plupart des faits qui regardent ceux-ci *, et qu'insensiblement

On a même été jusqu'à compter parmi les Provençaux des auteurs (pii ont versifié en romane franeoise. Tel est, par exemple, Richard Cœur-dc-Lion , roi d'Angleterre. Il existe de ce prince deux pièces ; l'une composée dans sa prison , lorsqu'en traversant l'Allemagne il fui arrêté par Léopold , duc d'Autriche ; l'autre adressée au dauphin d'Auvergne , et au comte Gui, parent du dauphin , pour les exciter à la guerre contre Philippe-Auguste. L'historien des tronhadours nous apprend qu'elles sont en François et en provençal, et il ajoute que \ç, français prohahlement est une simple traduction. Si^'û en étoit ainsi, ce scroit le seul exemple de chansons traduites que je connusse chez nos poètes ; mais n'est-il pas probable au contraire que la version françoise est l'originale ; et que , comme l'une des deux pièces étoit envoyée à deux Piovençaux , et que l'autre devoit circuler parmi les Poitevins et les (iascons , vassaux de Richard, il les fit traduire en provençal ou plutôt en pafois. J'ai trouve cette dernière eu François dans plusieurs manuscrits

ils finirent ainsi par être regardés comme les seuls pères des lettres françoises. Il n'est pas jusqu'à leurs ménétriers sur lesquels n'ait rejailli une partie de cette gloire exclusive. Voit-on un chanteur paroître à la cour de quelque prince, on conclut aussitôt qu'il chantoit des poésies provençales, et l'on ne songe point que ces poésies, étant dans une langue propre à certaines provinces, elles ne pouvoient pas être entendues dans les autres *, à plus forte raison

composés d'anciennes chansons françoises, dans celui de M. le marquis de Paulmy , dans la collection qu'a faite M. de Saiute-Palaye des chansonniers antérieurs au quatorzième siècle. Il est certain d'ailleurs que le monarque anglois parloit notre langue , puisque c'étoit celle de ses ancêtres, celle qui étoit établie en Angleterre par la conquête. Enfin, une preuve sans réplique qu'il composoit en romane françoise , c'est l'histoire de ce Blondel , dont l'adresse, dit-on , découvrit la prison du prince, en chantant une chanson à laquelle celui-ci répondit de la tour où il étoit détenu. Or Blondel étoit poète et ménétrier françois , et sa chanson , de l'aveu même de l'historien des troubadours , étoit une chanson françoise qu'il avait composée autrefois avec Richard.

* Il est temps de mettre les lecteurs à portée déjuger de la différence des deux langues. Voici un couplet en romane provençale; il faut se rappeler que la prononciation ajoutoit encore à la difficulté de reutcndre.

Al chans d'ausels commcnza ma chanso ,

Cant aiig chantar l'Aglucnta et Aigles ,

E p'els cortils rcy verdeyar lo luis ,

La blava flors qe par entr'els hoissos ,

E'I riii clar correu sobr'els sables ,

La ù s'cspand la blanca flor dcl lis

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