‹ Fabliaux ou contesChapitre 4 sur 29 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

« Aux chants des oiseaux je rommcncc ma chanson, quand j'eutcuds

dans les royaumes étrangers. Si un musieien des bords de la Garonne venoit aujourd'hui dans les villes et châteaux de Normandie ou de l'Ile-de- France, nous chanter du goudoulin , je le demande, quelle fortune feroit-il?Ce raisonnement peut s'ap-

« l'alouette et la fauvette chanter; que dans les vergers je vois reverdir «< la terre; que la fleur Lieue paroît entre les buissons, et que les ruis- " seaux clairs coulent sur le sable , là où s'épanouit la fleur blanche « du lis. »

Voici Tfiain/enant de la romane française.

(^uant florist la violette La rose et la flor de glai, [glajcul, iris) Que chante li papegai , ( sorlc d'oiseau )

;/i6 amourettes

Lors mi poignent amoretcs Qui me tiennent gai.

Ju m a is jusq u 'ici

Mes piéça ne chantai ; Or chanterai , Et ferai Chanson joliettc

via riiic Pour l'amour de m'amiette ^ A laquelle depuis long'temps je nie suis donné. ) Où grand piéca me donnai.

Autre couplet en romane française,

Prencs-i garde; Si Von S'on me regarde , Dites-le-moi.

Troj) sui gaillarde ,

Vapeiçnis IVicn l'aj)crrhoi :

pliquer aux Provençaux , et quelques faits particuliers en leur faveur ne le détruiroient pas. Ne voyonsnous pas de temps en temps des chanteurs italiens ou allemands se hasarder à parcourir nos provinces? Et certainement un Allemand ou un Italien auroit mauvaise grâce , si , dans deux ou trois siècles , il venoit alléguer ce fait à nos neveux , comme preuve du succès qu'auroit eu jadis en France la musique de sa patrie.

En voilà suffisamment sur cette matière. Elle m'a paru offrir une question littéraire assez neuve et assez piquante pour croire qu'on me sauroit gré de l'avoir discutée. C'est au lecteur maintenant à prononcer. On ne peut , je le répète , l'abuser sur les preuves : il a pour juger les troubadours leur histoire même. Au reste , si le jugement alloit être défavorable aux poètes méridionaux , si les belles provinces qui leur donnèrent naissance étoient

(76' ne puis m^ empêcher de promener mes jeux a droite et ii gauche. )

Ne puis laissier que mon regard s'esparde ;

tel me lorgne

Car tes m'esgarde ,

beaucoup

Dont moult me tarde ) .

. I Qui me donne roi t grande envie avec lui j,^^^^ ^^^^ i^^-

Qu'il m'ait o soi. ) Celle langue fut absolument étrangère dans les provinces méiidiouales jusqu'au quinzième siècle, et elle y étoit entendue de très peu de personnes y même parmi celles du premier rang.

* Histoire du langage , par D. Vaisselle, tome iv, page D02.

condamnées à perdre la prééminence glorieuse dont jusqu'ici elles se sont honorées sans titres, j'aime à croire qu'il leur en coûteroit peu d'y renoncer. La nature leur a prodigué tant d'autres avantages , qu'elles doivent sans peine lui pardonner de leur avoir refusé celui-ci. 11 leur restera au moins d'avoir inspiré à l'Italie le goût de la poésie , d'avoir formé et pour ainsi dire nourri de leur lait Pétrarque , Dante, etc. ; et une pareille gloire a de quoi flatter encore.

En pesant dans la balance le talent réel des troubadours, je n'ai point, on a pu s'en convaincre, voué à leurs rivaux une admiration aveugle. Eh! après tout , que m'importe à moi quel canton du royaume a produit , il y a six siècles , les meilleurs poètes ? J'ai les mêmes raisons d'impartialité pour les fabliers , ceux de tous dans lesquels on trouve le plus de fécondité et de talent. Ce ne sont pour moi que des enfants adoptifs qui intéressent foiblement mes entrailles paternelles, et je sens que je pourrois les condamner sans devenir un Brutus.

Mais , en convenant de leurs défauts , défauts , après tout, plutôt ceux de leur siècle que les leurs, n'est-il pas de l'équité aussi de rendre justice à leur mérite? Si j'allois, par exemple , annoncer que de simples bourgeois, sans lettres^ sans culture, sans modèles , enfin sans aucun de ces secours que nous procurent les bons livres multipliés et les lumières

génërcilemenl répandues , ont imaginé des contes qui ont amusé leur siècle et alimenté long-temps la gaîté Françoise , assurément ce fait littéraire , en même temps qu'il solliciteroit l'indulgence , exciteroit la curiosité. On voudroil voir de ([uoi est capable l'esprit humain réduit à ses propres forces. Mais, si j'ajoulois que ces mêmes hommes sont les premiers qui , depuis l'invasion des barbares , aient fait paroître des contes en Europe j que les autres nations n'ont fait que les copier ou les imiter; que l'Italie leur doit ce Boccace dont elle est si fière , et auquel elle attribue à tort l'invention d'un genre charmant; alors on commenceroit , je crois, à s'intéresser pour eux. Que seroit-ce donc si j'avançois que plusieurs de ces contes sont tels que j'ose les donner après Boccace et La Fontaine, et que, malgré la perfection qu'a dû nécessairement amener un intervalle de cinq siècles, tous les conteurs qui les ont suivis n'ont peut-être encore, avec beaucoup plus d'art, plus de poésie , plus de grâces dans le style, ni autant de vérité dans la narration , ni autant d'intérêt et de variété dans les suj( ts?

Les romanciers se ressemblent presque fous, parce que, prenant presque tous pour leur sujet principal , un chevalier auquel , selon l'esprit du siècle, il falloit faire exécuter diverses prouesses, ce cercle étroit u'admettoit qu'un certain genre de fails. Les fa])liers, au contraire, dont le poème, fort

borné pour rétendue , consisloit dans une seule historiette, ne pouvoit s'astreindre h aucun cadre; et de là vient que les physionomies chez eux sont très peu ressemblantes. Mais un avantage que ceux-ci ont spécialement sur les premiers , c'est que leurs contes étant faits ordinairement pour être débités dans les places publiques , ou dans les cercles de la noblesse, on y adressoit la parole aux auditeurs, nonseulement dans le début, comme chez les romanciers , mais très souvent encore dans le cours de la narration ; ce qui aujourd'hui les rapproche du dialogue beaucoup plus que nos contes modernes , et leur donne un air d'action dramatique. Joignez à cela une manière de narrer simple, claire et naïve ; du sentiment, des peintures du cœur humain vraies jus(|u'à étonner; aucun, il est vrai, de ces détails épisodiques de poésie dans lesquels se déploie de temps en temps l'imagination de l'auteur, et que l'art emploie quelquefois pour délasser le lecteur au miheu d'une narration aride; mais une foule de ces petits détails accessoires, de ces faits secondaires, qui ajoutent au tableau principal et le font ressortir; surtout cette sorte de bonhomie d'un narrateur convaincu de ce qu'il vous raconte , et dont l'effet est de séduire, même au milieu des invraisemblances , parce qu'à son ton de franchise il vous paroît incapable de vouloir tromper : du reste, nulle affectation, pas une seule antithèse; quelquefois un pro-

verbe sensé; jamais de ces maximes Irancliantes et à prétention j si communes dans nos écrils modernes; enfin, souvent du mauvais goût et bien des défauts, mais au moins aucun des défauts du bel esprit.

Quiconque a un peu lu et s'est accoutumé à lire avec attention , sait que non-seulement chaque peuple a son style propre et sa façon de conter; mais encore que dans les ouvrages de pure imagination , tels que les romans , et dans ceux même des romans qui ne sont composés que des fictions les plus extravagantes, on voit les mœurs, le caractère, l'esprit d'une nation peints d'une manière aussi vraie et souvent plus saillante que dans son histoire même. Cette observation paroîtra fondée en raison , si l'on réfléchit que l'écrivain , au milieu de toutes les folies qu^enfante son cerveau, est obligé d'employer des hommes, et que les hommes qu'il emploie sont ceux qu'il voit autour de lui. Il ne sera pas même fort difficile à des yeux exercés d'y démêler bientôt jusqu'à l'esprit du gouvernement. Ouvrez, par exemple, les contes orientaux. Certainement quand vous verrez les sultans, exaltés pour quelques exemples d'une justice atroce et inexorable , pour une libéralité sans bornes, pour avoir contenu leur colère ou écouté une vérité courageuse sans la punir de mort à l'instant, vous vous direz à vousmême: voilà le sceau de l'avilissement et du dcspo-

lisiiK'. Parcourez ensuite nos romans de clievalerie; et voyez d'un coté un héros qui se dévoue à courir de province en province pour exterminer les tyrans et protéger les opprimés et les belles ; do l'autre des vassaux toujours en guerre avec leui'5 souverains, des chevaliers ne sachant que se battre, des dames n'aimant que ceux qui se battent bien , des défis continuels, la rage de ferrailler et d'attaquer tout le monde : je demande maintenant si vous ne reçonnoîtrez point la l'oppression , l'anarchie , et une inquiétude de courage, qui quelquefois heureusement enfantoit l'enthousiasme de la vertu.

C'est surtout par ce tableau si intéressant des mœurs et du costume de leur temps, plus encore que par quelques beautés particulières, que pourront plaire les fabliaux. Et ce ne sont point seulement des mœurs générales, ou celles des conditions les plus élevées, qu'ils nous représentent. Fails par leur nature, comme la comédie, pour peindre les actions ordinaires de la vie privée, ils montrent la nation en déshabillé, s'il est permis de parler ainsi. Opinions, préjugés, superstitions, coutumes , ton des conversations, manière de faire l'amour, tout se trouve là; et beaucoup de choses ne se trouvent que là. J'ose même croire que quand on les aura lus , on connoîtra mieux les François du treizième siècle, que si on lisoit toutes hos histoires modernes. Au reste, je ne ferai point à mes lecteurs Tinjure I. 4

So PREFACE.

de les rassurer sur la foi due à de pareils monuments. Ce sont des contes, il est vrai ; mais il en est de ces contes comme de certains tableaux , dont le sujet et les personnages sont imaginés par le peintre, et dans lesquels tout est vrai excepté les personnages et leurs aventures.

Les mœurs que présenteront les fabliaux ne sont pas toujours honnêtes, il faut l'avouer; et plus d'une fois dans le couis de mon travail j'ai eu le chagrin de faire cette triste réflexion. Les expressions, pires encore , y sont ordinairement d'une grossièreté qui révolte. Soit simplicité du temps, soit qu'on crût qu'il n'y avoit point de mal , comme le dit le i?oîïian de la Rose^ à nommer ce que Dieu a fait , soit plutôt que la langue n'étant point formée, le libertinage n'eût pas encore inventé ces tours ingénieux , ces circonlocutions adroites qui parent la débauche en la voilant à demi ; un chat chez les fabliers est appelé un chat, et rien n'y est nommé que par son nom. Et ce n'est pas seulement dans la narration de l'auteur que se trouvent ces expressions dégoûtantes dont l'oreille est choquée; on les voit avec surprise dans la bouche de filles honnêtes, de femmes vertueuses, de pères instruisant leurs enfants.

Après tout, si l'on n'avoitquedes mots à reprocher aux poètes de ce temps , peut-être pourroit-on entreprendre de les excuser, parce que ces mots étant.

PREFACE. 5i

coiiime tous les autres, de pure conveiilion, ils ont pu être bannis de la bonne société après y avoir été admis. Mais c'est par le fond des choses que certains contes sont répréhensibles ; et jamais la saine morale n'approuvera ni la débauche ni l'adultère.

Cependant, parmi ces contes malhonnêtes, j'en vois plusieurs qu'un père (dans le Castoiement ^ ouvrage dont j'aurai occasion de parler) récite \\ son fils en l'instruisant ; j'en trouve d'autres qu'au siècle suivant le chevalier de la Tour a insérés dans son Instruction à ses filles. Les idées de pudeur sui* ces nudités morales n'étoient-elles donc pas alors les mêmes qu'aujourd'hui ? Je suis tout-à-fait porté à le croire , siuiout loisque je considère qu'en certains points elles différoient des nôtres sur la décence physique; que dans presque toutes nos villes méridionales, par exemple, les adultères étoient promenés publiquement par les rues, l'homme coupable en pur caleçon, la femme toute nue, ou dépouillée jusqu'à la ceinture ; que quelquefois on obligeoit celle-ci de conduire elle-même son complice d'une manière plus indécente encore; que ce châtiment d'être promenées dans la ville à moitié nues, étoit la peine ordinaire des prostituées; que pendant long-temps il y a eu à Beaucaire, pendant la foire, une course publique, dont le prix étoit un paquet d'aiguillettes, et où couroient seules ces malheu-

reuses en chemise, ou même entièrement nues; qu'à l'entrée de Louis XI clans Paris, en i46i , il y eut à la' fontaine du Ponceau dans la rue Saint- Denis, de jeunes filles exposées toutes nues, pour représenter des sirènes; qu'il a été un temps en France où les femmes, pour ornements, porloicnt des pr... dans leurs coiffures, etc.

Quelqueétranges que soient les mœurs des fabliaux, il est de mon devoir de les représenter telles qu'elles sont, puisqu'elles peignent leur siècle. L'on auroit même, je pense, autant de droit de me blâmer, comme traducteur, si je les altérois, que comme auteur, si j'osois les imaginer. Eh! pourquoi ne les regarderoit-on pas avec le même œil dont on voit ces statues antiques qui dans tous les pays sont exposées sans voile aux regards du public , et de la nudité desquelles personne ne s'aperçoit parce qu'elles ne sont plus pour nous qu'un monument de l'art? Néanmoins , je n'ai garde d'oublier ce que je dois de respect à mes lecteurs. Il est des contes licencieux que je supprimerai en entier; il en est que je ne présenterai qu'en extraits, ou dont je retrancherai les détails trop libres. Ce n'est point là dépouiller un auteur; c'est le mettre en état d'entrer chez les honnêtes gens.

Il ne m'étoit que trop aisé pourtant de me laisser induire à la licence, si j'eusse pu céder aux exemples. Depuis assez long-temps les conteurs, par une

corruption étrange , semblent s'être accordés h conspirer contre les mœurs ; et qui dit conte aujourd'hui, dit ouvrage licencieux, ou au moins libre. Ce genre néanmoins , le plus agréable de la littérature, comme il pourroit en être le plus utile, est en même temps le plus étendu , puisqu'il n'exclut réellement aucun sujet. Ainsi pensèrent les fabliers qui l'introduisirent en France. Ils pouvoient dire avec Juvénal, quidquid agunt homines,,, nostri est farrago Ubelli, En effet, s'ils ont des contes libres, ils en ont aussi de nobles , d'intéressants , de gais , d'héroïques : quelques-unes de leurs pièces même, telles que les Deux amis ^ Griselidis ^ ç^\.q. joignent aux situations les plus touchantes une morale sublime. Boccace, qui a tntv aillé d'après nos poètes, lésa imités dans leur variété. Comment se fait-il que La Fontaine, qui a travaillé principalement d'après Boccace, que La Fontaine qui a mis tant de sentiment et d'intc* rêt dans ses fables, semble dans ses contes n'avoir songé qu'à chatouiller les sens, sans jamais s'occuper du cœur? Pour les conteurs postérieurs à lui, Piron, Vergier, Grécourt et autres, on sait quel est le style de ces messieurs. En un mot, pour permettre la lecture de Boccace, l'église n'a eu besoin que d'employer quelques retranchements très faciles;, et je demande ce qui resteroit à La Fontaine et aux auteurs dont on vient de lire les noms, si quelqu'un cntreprenoit de les corriger.

Une aiUre observation encore, dérivée de la première, et que je ne crois pas plus honorable pour notre siècle, c'est que la plupart de ces historiettes licencieuses ont pour objet des religieuses ou des moines , comme si la luxure éloit nécessairement l'apanage d'un habit monastique. Je me vois avec chagrin obligé de citer ici de nouveau le bon La Fontaine; et je ne le cite même que comme le moins coupable. Mais malgré tout l'intérêt tendre qu'inspirent et son caractère connu et ses écrits charmants, n'est-on pas révolté quand on lit les Cordeliers de Catalogne^ Sœur Jeanne^ V Ahhesse malade^ etc.? On croiroit presque , a l'entendre, qu'il n'habite dans les couvents que des Satyres et des Messalines. Non, non, ce n'est point ainsi que sont composées les sociétés humaines. Dans toutes peuvent se glisser des désordres sans doute , parce que dans toutes l'homme est le même; mais il n'en est aucune dont tous les membres s'accordent généralement à être corrompus.

Quelque licencieux que soient parfois les fabliers , on ne leur reprochera pas au moins d'avoir calomnié à ce point un état respectable et le sexe dont la pudeur est le principal ornement. Parmi ceux de leurs contes qui contiennentquelqueintrigue galante, il en est plusieurs dont les acteurs sont des prêtres ; et il faut convenir que les désordres du clergé de ce temps rcndoient en quelque sorte la satire excusable; inais

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il n'en esl que deux où il s'agisse de moines, el un seul où il soit question de religieuses : encore ce dernier n'est-il rien moins qu'un conte libre.

Ce n'est pas néanmoins qu'il n'y eût alors, comme aujourd'hui, du libertinage: les fabliaux n'en fourniront que trop de preuves ; et ce libertinage , chez le peuple, étoit d'autant plus grossier que ses mœurs l'étoient beaucoup. Mais parmi les nobles, l'élévation d'âme qu'inspiroit la chevalerie et ses incroyables préjugés, produisoit quelquefois un enthousiasme qui s'étendoit jusque sur l'amour, et qui ressembloit presque au délire. On aimoit une belle , parce que pour être estimable il falloit aimer; on portoit ses livrées, on obéissoit à ses moindres désirs, on entreprenoit pour elle les prouesses les plus périlleuses : mais c'étoit une divinité qu'on s'engageoit h honorer et à servir toute sa vie. Jamais un mot, jamais une demande capables de faire rougir sa vertu. Pour quiconque connoît un peu les anciennes mœurs de la chevalerie, ce n'est point une fiction absurde et chiméiique que la Dulcinée du chevalier de la Manche; et si l'on peu tiaire quelque reproche à Cervantes, ce ne sera point celui-ci.

Toutes les têtes néanmoins ne dévoient pas, à beaucoup près, être susceptibles de ce purisme fanatique. Mais , enthousiaste ou libertin , écuyer ou chevalier, tout noble enfin, de quelque rang qu'il fut, se piquoit vis-à-vis de la belle dont il

éprouvoit les bontés, et même envers tout son sexe, d^un respect et d'un dévoûment semblables ; et c'est en cela particulièrement que consistoit cette galanterie célèbre dont on parle tant.

Quelques écrivains ont prétendu qu'elle nous avoit été apportée par les nations conquérantes, venues du nord. Si ce fait étoit vrai, l'on en Irouveroit des preuves sans, nombre dans les premiers temps de notre histoire : or, rien de moins galant, l'on en conviendra, que les mœurs de nos deux premières races. D'ailleurs les égards que les Germains avoient pour les femmes tenoient à la vénération et à une sorte de sentiment religieux. Ils les consulloient, suivoient leurs conseils, et croyoient, dit Tacite, qu'en elles étoit quelque chose de divin. Jamais chez nos chevaliers ne se vit préjugé pareil. Ils ne respectoient les dames que parce qu'ils les aimoient : ils étoient courtois , et non superstitieux. Enfin, ce qui prouve que leur galanterie différoit essentiellement de celle des Germains , et même de la nôtre, c'est qu'elle n'exigeoit pas seulement des honneurs et des prévenances , mais encore de la valeur.

De tout temps la nation avoit été brave. Quand les malheurs de l'état et l'anarchie du gouvernement eurent fait imaginer la chevalerie comme un rempart contre la violence , le sexe qui avoit en partage le courage vX la force se fit une loi de secourir ou de protéger le sexe foible. On s'y engageoit même

par un serment solennel lorsqu'on recevoit cet honneur. Mais dès l'instant que le courage fut devenu un acte de bienfaisance et de vertu , la haute opinion qu'on y attachoitdéjà depuis long-temps s'accrut à un tel point qu'on le regarda comme la première de toutes les qualités. L'estime de la noblesse s'étant tournée ainsi du côté des armes , elle imagina si bien que c'étoit là exclusivement son partage, <|u'elle en vint jusqu'à se faire gloire de son ignorance. Ses jeux alors devinrent des exercices guerriers ; toutes ses fêtes furent accompagnées de tournois et de joutes; elle ne crut plus pouvoir plaire à une maîtresse qu'en rompant des lances en son honneur, ou en terrassant à ses yeux un adversaire. De pareilles mœurs y chez des gens qui ne se voy oient que pour se battre , ne pou voient manquer de devenir féroces. Mais de la même cause d'où procédoit le mal naquit le remède. La galanterie , l'envie de plaire aux dames, apprivoisa ces hommes de sang. Il n'y eut plus bientôt de vraies prouesses que celles dont elles furent les témoins , de gloire véritable que la gloire qu'elles dispensèrent. Cette humeur martiale, qui sans elle eût fait de la France une arène de bêtes féroces , elles la dirigèrent vers les tournois ; et , ce qu'on aura peine à croire , l'honneur dont on se couvrit dans les batailles ne fut rien au prix de celui qu'on acquit dans ces jeux magnifiques auxquels elles présidèrent.

Ces étranges préjugés du plus bizarre héroïsme dont l'histoire des nations offre l'exemple durèrent sans presque aucune altération jusqu'à l'accident funeste qui fît périr Henri II. Les tournois alors fulent abolis ; et quoique la cour cherchât à y substituer des carrousels et des courses de bague ^ la noblesse se trouva tout-à-coup sans exercices. Cette inquiétude belliqueuse, cette ardeur pour les armes et les combats, qui lui étoient naturelles , et qu'avoient échauffées encore les guerres d'Italie et celles de François I" *, manquant tout-à-fait d'aliment , elles se convertirent en une fureur pour les duels, laquelle, aigrie encore par l'animosité des guerres civiles qui survinrent, a coûté à la France depuis deux siècles plus de sang peut-être que ses batailles les plus sanglantes **". Telle fut la principale et der-

* Il sembloit que la vie tranquille et pacifique iVit alors, pour un gentilhomme , une chose honteuse. L'honneur exigeoit qu'il guerroyât. Mon fils le capitaine, dit Montluc , ne pouvant non plus "vivre en repos que son père f se "voyant inutile en France pour nestre courtisan, et ne s cachant nulle ^erre estrangere oîi s'employer, desseigna une entreprise sur mer , pour tirer en A ff ri que et conquérir quelque chose. *

**Au commencement du siècle suivant, quand les guerres civiles furent à-peu-près éteintes, quand la paix et Tordre commencèrent à se rétablir dans le royaume , on voulut renouveler à la cour les joutes anciennes des tournois; et, comme pour tromper l'imagination, que ce nom funeste eiît pu alarmer , on les nomma Combats à la barrière : mais un nouveau malheur les abolit encore. Le dernier de ces combats fut celui qu'on donna, en i6o5 , sous les fenêtres de la reine , et dans

• Mém. de Montluc , liv. v , page 167.

nière révolution qu'essuya chez nous l'ancien esprit chevaleresque. Cependant comme des traces aussi profondes ne peuvent jamais, et subitement surtout, s'effacer en entier , il s'en conserva parmi nos militaires des débris respectables ; une loyauté franche, une fidélité inviolable à sa parole, une horreur pour le mensonge , auprès de laquelle la vie n'est rien; enfin une estime exclusive pour la profession des armes, et une haute idée de la valeur; préjugés (jui dans certaines têtes malheureusement sont , comme autrefois, sujets à dégénérer en disputes et en querelles.

Avec l'esprit chevaleresque , tomba aussi tout-àfait l'estime dont jouissoient les romans. Leur gloin; avoit duré jusqu'à cette époque sans interruption : elle s'éclipsa sans retoiu\ Quant à la galanterie , il en subsista tout ce qui pouvoit en subsister, c'està-dire que les dames continuèrent d'éprouver, dans la société comme en public, tous ces égards, ces prévenances , ces distinctions et honneurs dont elles étoient en possession depuis environ cinq siècles; mais elles perdirent l'avantage le plus flatteur et le plus glorieux qu'ait jamais obtenu leur sexe : on ne

lequel Bassompierre fut blessé par M. de Guise , d'un tronçon de lance qui lui entra dans le ventre. « Le roi , dit Bassompierre lui-même dans « son Journal, fit cesser les tournois, et ne permit qu'aucun autre cou- «< rust depuis. Cette course de camp ayant esté la seule qui ait esté faite « cent ans auparavant en France , et n'a esté recommencée depuis, »

6o PREFACE.

chercha plus à leur plaire par de belles et éclatantes actions.

La preuve de cette observation frappante se trouve surtout dans les romans héroïques que le dernier siècle fît succéder aux romans de chevalerie. On y reconnoît encore , il est vrai , un fonds de physionomie antique; mais, au lieu de ces preux infatigables , ferraillant tout le jour, et couchant le soir avec leur mie , ce sont de fades et langoureux héros, toujours prosternés aux pieds de leurs belles, et n'employant pour les fléchir que des soupirs, des pleurs, un respect sans bornes, et d'éternels compliments, remplis de ce jargon précieux qu'avoit mis à la mode le bel esprit du temps.

Ce genre nouveau dura jusque vers 1660 , qu'il fut remplacé par les Nouvelles , auxquelles succédèrent les Contes de Fées ^ puis les romans historiques , puis les petits romans libres , puis les l'omans anglois , les romans en lettres , les romans philosophiques , etc. Il en a été de ces modes Httéraires comme des autres modes: elles n'ont régné qu'un instant. Un fait plus singuher est le long empire des romans de chevalerie. Pendant plus de six cents ans, on les voit constamment, malgré leur ennuyeuse uniformité, lus, admirés et traduits, tandis que, plus variés et bien autrement agréables, les fabliaux tombent tout-à-coup en moins d'un siècle dans le plus profond oubli. L'étranger imite,

PRÉFACE. 6i

pille, copie impunément ces derniers, et personne ne réclame pour Thonneur de la France. On ne songe même , ni à les recueillir, ni à les imprimer, ni à les traduire en prose , comme les romans. Mais la chevalerie avoit répandu dans la nation l'enthousiasme des hauts faits; et les romans , par le merveilleux: continuel de leurs aventures, flattoient ce goût d'héroïsme. Les fabliaux, au contraire, n'offroient dans la trivialité des leurs que des événements domestiques, peu faits pour intéresser auprès de tous ces monstres et de ces géants terrassés : ils eurent h-peuprès le sort qu'éprouva, au milieu des excellents écrivains du siècle dernier, le burlesque de Scarron. Une aussi grande différence de fortune dans deux sortes d'ouvrages, qu'on croiroit destinés à des succès entièrement contraires, est digne de remarque; et, si je ne me suis point trompé dans le motif que je lui prête , c'est peut-êti'e un des traits les plus honorables à la nation.

Fauchet est le premier, je crois, qui ait renouvelé la mémoire des fabliaux; mais, il faut l'avouer, l'idée qu'en donnent ses notices ou extraits n'étoit pas faite pour éveiller sur ce point la curiosité. Perdus en quelque sorte dans des manuscrits qu'on -s'accordoit à regarder comme les monuments d'un temps de barbarie, ils étoient devenus, par la difficulté de les lire et de les entendre , un objet d'érudition. Le comte de Caylus en a fait le sujet d'un mémoii'e

inséré parmi ceux de l'académie des belles-leltrcs. Je ne connois que Barbazan qui ait eu l'intrépidité d'en faire imprimer un certain nombre *. Il est vrai qu'il y a joint un court glossaire ; mais ce glossaire n'explique que des mots , encore ne les explique-t-il pas tous. De bonne foi , peut-on se flatter qu'il se trouvera des gens assez courageux pour entreprendre une lecture dans laquelle, dix fois à chaque phrase, il leur faudra consulter un vocabulaire. Ce n'est pas connoître les lecteurs françois que de leur présenter un pareil travail. Aussi l'ouvrage esl-il resté inconnu , et il est même ignoré de la plupart des gens de lettres.

Il n'est pas possible de faire lire les fabliaux au-

* De nos jours ou a réimprimé ce même recueil de fabliaux , mais beaucoup plus ample , et très consciencieusement revu sur plusieurs manuscrits. Les glossaires ont été améliorés et beaucoup plus étendus ; et ces six volumes que l'on doit aux soins laborieux de M. Méon sont un très satisfaisant recueil de nos poésies primitives , fort utile pour ceux cpii s'occupent des origines de notre langue et de notre littérature ; quoiqu'il dire le vrai il soil très probable que , dans leur texte presque inintelligible, ces vieux contes n'ont pas aujourd'hui beaucoup plus de lecteurs qu'ils n'en eurent lorsque Barbazan les réunit et les publia en 1756.

A cette occasion je dois dire que le glossaire de Lantin de Damerey que l'on trouve réimprimé à la fin de la très bonne édition du roman de la Rose , donnée par M. Méon en iBi4 , 4 volumes in 8. , doit ses nombreuses augmentations à cet estimable éditeur, et que j'avois été mal informé lorsqu en 1 8 ig, dans le troisième volume de mon Catalogue, j avois attribué ce travail à M. Roquefort.

trement que dans une traduction où l'on se permettra certaines libertés. Il faut en réformer le style, en retrancher beaucoup de longueurs et des choses de mauvais goût, en resserrer quelquefois la narration ; en un mot, ce sont des métaux tirés de la mine, qui doivent être purgés de leurs scories, fondus et travaillés, mais qu'il faut bien aussi se garder de dénaturer. C'est à quoi je me suis spécialement attaché. J'ai conservé autant que je l'ai pu le caractère original de ces vieux poètes , leur manière naïve de narrer, leur simplicité touchante. Quoique par fois leiu^s sujets soient plaisants, leur expression l'est peu; je ne me suis pas permis de l'être davantage. J'ai poussé le scrupule jusqu'à donner a quelquesuns de leurs contes un style ou plus rapide ou plus élégant , quelquefois même plus poétique , selon que pouvoient l'autoriser les foibles nuances qui distinguoient les auteurs. Enfin , leur langage étant devenu inintelligible, je me suis fait leur interprète; et , sans jamais dire autrement qu'eux , j'ai cru dans certains endroits pouvoir dire mieux. Ce n'est donc point une traduction littérale que je donne, on ne la supporteroit pas ; ce n'est point une traduction libre, elles les altéreroit; c'est une copie réduite, pour laquelle il a fallu employer des couleurs nouvelles, et qui, sans rendre trait pour trait l'original, est cependant fidèle, parce qu'elle n'y ajoute rien. Ee succès , bon ou mauvais , qu'éprouvera

mon travail, m'apprendra si ma méthode est bonne

ou mauvaise ; et , dans l'un ou l'autre cas , ce

que je pourrois dire d'avance pour la justifier est

inutile.

Je dois à M. de Sainte-Palaye les premiers matétériaux avec lesquels j'ai commencé cet ouvrage , et qui m'en ont même inspiré le projet. Dans la collection d'anciennes poésies que, pendant soixante ans, ce savant si estimable avoit pris soin de faire copier dans toutes les bibliothèques , pour composer son glossaire , j'ai trouvé sept recueils contenant en grande partie des fabliaux ; un tiré de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés , un de la Bibliothèque de M. de La Clayette , deux de celle de Berne, un de celle de Turin, un qui appartenoit à l'église cathédrale de Paris , sous le n^ 2 , et qui aujourd'hui appartient au roi ; enfin , un , alors à M. Gaignat, et maintenant à M. de Paulmy.*

Le possesseur généreux de ces richesses littéraires les a mises à ma disposition avec cette libéralité qu'on luiconnoît,et qu'ont éprouvée avant moi tant de littérateurs et de savants. J'en ai fait mon bien. Il avoit aussi une copie de trois manuscrits de la Bibliothèque du roi, n"' y^^iS, yôiS, 7989 v? composés en grande partie de fabliaux , et ce renseignement me fit soupçonner que j'en trouverois beaucoup

* Dans la Piihliolhèque de l'Arsenal.

PilÉFACE. 65

d'autres dans le trésor précieux d'anciennes poésies françoises que possède ce dépôt immense. Mais cette abondance même me devenoit un obstacle. Comment deviner au milieu d'une telle multitude quels volumes contenoient des fabliaux? Il m'a donc fallu fouiller en. aveugle dans cette mine, de laquelle, enfin, l'impatience et le dégoût m'ont cliassé, malgré la complaisance sans bornes des gens de lettres attachés a la garde ou au service de la Bibliothèque. Néanmoins , pendant le temps que j'y ai travaillé , le hasard, auquel on doit tant de choses, m'a fait i-encontrer un certain nombre de manuscrits, du genre de ceux que je chei'chois ; tels sont les n°' 7208 , 7534 , 7^95 , 7604, 7612, 7985 , 86 , 87, 96, etc., etc.

Par ces acquisitions nouvelles , je rendois, il est vrai , mon ouvrage plus complet , mais j'en multipliois aussi les difficultés à un point dont on n'a pas d'idée. Il n'y a presque pas de fabliaux dont j(^ n'aie trouvé plusieurs copies , et presque toujours ces copies différoient entre elles , soit par un certain nombre de vers, soit par des morceaux entiers , plus ou moins considérables. Quelquefois elles n'avoicnt de commun que le titre, et quelquefois le fonds du conte étoit entièrement le même sans qu'il y eût un seul vers de semblable. Tout ceci me feroit croire que les ménétriers , lors([u'on leur donjioit des fabliaux à mettre en musique, ou les conï. j

teurs*, lorsqu'ils alloient les réciter dans les provinces, ou peut-être même les copistes, quand ils en ont fait des recueils, se sont donné la liberté de les altérer à leur gré.

J'ai éprouvé le même inconvénient dans les manuscrits contenant des chansons. Souvent ils différoient par des couplets tout entiers, et ceci me rappelle une naïveté plaisante du fameux jésuite Hardouin. Il causoit familièrement avec un jeune homme de ses amis, auquel il étaloit toutes les raisons qu'il prétendoit avoir, pour prouver que les poésies des anciens sont des suppositions récentes, et qu'elles furent composées par des moines au temps de la basse latinité. Mais, mon père, lui dit l'ami en riant, si votre système étoit vrai, songezvous quel coup terrible vous porteriez aux livres saints , aux canons des conciles , aux écrits des pères? Le jésuite étonné le regarde fixement, et après un moment de silence , lui serrant la main : Mon ami ^ s'écrie-t-il avec une sorte de transport,

* J'appelle fabliers les auteurs qui composoient des contes ; conteurs , ceux qui les débitoient ; ménétriers , les musiciens , dont le métier étoit de chanter et de jouer des instruments ; ménestrel , le chef d'une troupe de conteurs et de ménétriers ; enfui , je nomme jongleurs les farceurs , baladins , et joueurs de gobelets , qui ordinairement se joignoient à la troupe. Fort souvent ces différentes professions se trouvent confondues , même dans les écrivains du temps , comme on 1(^ verra. Je les distinguerai toujours, selon Tacception que je viens d'en doiuier.

il n'y a que Dieu et moi qui coiinoissions la force de l'objection que vous venez de me faire.

Si la multiplicité des variantes a beaucoup augmenté mon travail , souvent aussi elle m'a procuré un avantage. J'en ai tiré parti en les refondant ensemble , et me suis permis, toutes les fois que je l'ai pu , d'insérer dans la version principale que je suivoisles traits les plus agréables qui se rencontroient dans les autres. C'étoit pour moi une nouvelle peine; mais les contes y ont gagné , et ce motif m'a suffi. Je me flatte qu'on ne blâmera point de pareilles restitutions. J'ai cru néanmoins devoir en prévenir, et je répéterai ailleurs cet avertissement plus d'une fois , afin de rassurer sur mon exactitude ceux qui , rencontrant par liasard l'original de quelque fabliau, croiroient voir dans ma traduction l'apparence d'une infidélité.

On trouvera insérées parmi les fabliaux certaines pièces qui ne sont point des contes; mais je regarde le recueil que je donne ici comme des mémoires pour servir h l'histoire de notre ancienne littérature, jusqu'à présent si peu connue. Quelques morceaux curieux, choisis dans différents geni'es, m'ont paru remplir ce projet ; sui'tout quand je les ai trouvés instructifs , et qu'ils ne s'éloignoient point trop du sujet principal.

Je ne m'excuserai pas autrement sur la multitude de notes que j'ai employées. I^es objets dont elles

traitent sont la plupart d'une érudition si commune ; et dans ceux dont la discussion auroit eu de quoi piquer Tamour-propre d'un dissertateur, je suis obligé d'être si superficiel qu'assurément on ne me soupçonnera pas d'avoir voulu étaler ce qu'on nomme savantasserie. Au reste, ce sera l'utilité de ces notes qui fera mon excuse. Si elles apprennent quelque chose, elles ne sont pas trop nombreuses. On reproche tant h notre histoire sa sécheresse et sa monotonie; on est si las de voir toujours les rois avec quelques grands sur la scène , et jamais la nation , que peut-être aura-t-on quelque indtdgence pour un auteur dont les recherches n'ont pour objet que la nation seule, et qui la fait connoître jusque dans les plus petits détails de sa vie domestique.

Les notes néanmoins a voient un grand inconvénient , celui de couper à chaque instant la narration , et par conséquent de déti'uire l'effet qu'elle pourroit produire. J'ai pris le parti de les rejeter toutes à la suite dé chaque conte. Cette méthode a bien quelque désavantage , mais au moins elle ne nuit pas à l'intérêt , et pour les lecteurs que louchent peu ces sortes de matières, elle est la plus commode. Quant à ceux qui chercheront ici de l'instruction autant que de l'amusement, je leur conseille de ne lire les notes que dans l'ordre où elles sont , c'est-à-dire après le fabliau, lis pourroient ensuite, si le conte en valoit la peine, le hre une seconde

PRÉFACE. Gij

fois : rien ne les arrêteroit plus alors , et Tintelligence du sujet ajouteroit à leur plaisir. Je souliailerois que l'ouvrage fui assez bien fait pour mériter lui-même en entier un pareil honneur; mais je suis sûr au moins qu'à commencer par cette préface, il contient une infinité de choses que l'on ne comprendra bien qu'à une seconde lecture , parce qu'elles tiennent à l'ensemble des mœurs du temps , et que les traits qui peignent ces mœurs se trouvent , par la forme indispensable de l'ouvrage , épars et dispersés.

Dans ce grand nombre de notes , il y en aura beaucoup probablement que les gens instruits trouveront superflues , comme expliquant des mots trop aisés à entendre , ou des usages trop généralement connus. Mais qu'ils songent quelle est la classe de lecteurs qui s'occupe de contes , et quelles sont par conséquent les personnes pour qui j'ai dû travailler.

Les citations seront faites avec la fidélité la plus scrupuleuse , afin qu'on puisse connoître le langage du temps. Cependant , pour en faciliter la lecture , j'ai cru devoir donner aux lettres des cédilles et des accents, quand ils leur sont nécessaires ; ajouter aux phrases des points et des virgules; ponctuer les /, usages que ceux auxquels est familière la lecture des manuscrits savent n'y être pas à beaucoup près toujours observés. J'ai séparé les mots qui , dans les

originaux , se trou voient réunis ; j'ai écrit en toutes lettres les abréviations; enfin , j'emploie le v consonne partout où on l'emploieroit aujourd'hui , quoique ce ne soit que plus tard qu'on en ait introduit l'usage , et que, au moins dans le courant des mots 5 les copistes ne connussent alors que Vu voyelle. En remarquant ci-dessus que les François avoient cultivé les premiers la poésie vulgaire en Europe , et que long-temps ils avoient servi de modèle , j'ai ajouté qu'on leur devoit spécialement les contes. C'est chez eux qu'en ce genre agréable sont venus puiser leurs voisins , et les Italiens surtout auxquels il a fait un nom. Les preuves de cette assertion se trouveront à la suite de chaque fabliau. Je sais que ces sortes de découvertes ne touchent pas également tous les lecteurs. Pour certaines personnes , peu importe quand et par qui un conte aura été copié, pourvu que ce conte les amuse. Elles ont raison. Mais j'espère aussi que quiconque s'intéresse à l'honneur des lettres françoises ne verra pas ces recherches d'un œil aussi indifférent. Quant à moi j'avoue que c'est à cette idée particulièrement que je dois le courage dont j'ai eu besoin pour me soutenir pendant quatre années d'un travail assidu , contre des dégoûts et un ennui que je puis seul apprécier. L'amour-propre trouvoit peu d'aliment dans un ouvrage qui ne demandoit que beaucoup de lecture et quelque goût; mais cet ouvrage tenoit en quelque

sorte à la gloire de ma patrie : il renfermoit nos titres d'aînesse littéraire, et dès-lors il m'est devenu précieux,

La même raison pour laquelle j'ai été forcé de glisser légèrement suries matières trop abondantes de ce discours préliminaire , m'empêche aussi de m'étendre sur la versification des fabliaux ; car, à l'exception d'un seul, qui est mêlé de vers et de prose , tous , ainsi que les romans , étoient versifiés. Je me contenterai de dire que ces vers sont ordinairement de huit syllabes, rimant deux à deux, sans faire alterner régulièrement, comme aujourd'hui la règle l'ordonne , des rimes masculines et des rimes féminines. Ce n'est pas qu'on méconnût alors cette sorte d'agrément: il éloit au contraire fort en usage; mais on n'en avoit pas encore fait une loi. Ceci montre combien se trompent nos écrivains modernes quand , disputant sur celui qui le premier l'a observée avec exactitude, ils en attribuent l'honneur, les uns à Garnier, les autres à Saint-Gelais ; ceux-ci à Clément Marot, ceux-là à des poètes postérieurs. Il ne falloit qu'ouvrir nos chansonniers du treizième siècle pour se convaincre qu'ils la connoissoient déjà. On en veira la preuve dans des chansons que j'aurai lieu de citer: on y verra même l'usage des rimes croisées et celui des rimes redoublées. J'ajouterai encore un fait qu'auront peine à croire certains littérateurs si fiers de la supériorité

(le leur siècle , mais que je me fais fort de prouvei* quand on voudra ; c'est que , pour les différentes mesures de vers , pour la variété de coupe des couplets lyriques , enfin , pour tout le technique de la versification, on n'a presque rien inventé depuis nos vieux poètes; qu'il n'existe aujourd'hui que ce qui existoit de leur temps , et qu'ils employoient même des formes de vers agréables qui maintenant nous sont inconnues/

* Il n'est pas jusqu'à ces extravagances bizarres et difficiles de rimes en écho , attribuées faussement à Marot et à son siècle , dont on tie trouve chez eux des exemples. Je n'en citerai qu'un seul , de Gilles le

Viniers.

IccUc est la très mii,Miote Chanson Note Qu'ainors fait savoir ;

avoir i y,^^. fjm peut açoir belle amie

Qui puet belle amie , ( ]ms mie i\e la Ne! doit refuser.

user En doit sanz folie :

douce lie peine des vrais Est la paiune as fius amans.

La chanson est tout entière dans le goût de ce couplet. Kn voici une autre bien plus bizarre encore , composée de vers que l'auteur, l^audouin de Coudé, nomme Rétrogrades. Chaque strophe est de tiois vers, mais tellement faits qu'en les prenant à rebours, vous en avez trois autres qui forment deux nouvelles rimes entre eux , et fournissent une rime au troisième.

PllÉFAGE. 73

lin auteur ingénieux a proposé de nos jours de supprimer dans les contes et narrations ordinaires ces ennuyeuses répétitions dit-il ^ reprit-il ^ en donnant à leur dialogue , par la seule forme du style ,

Amours Ci>t vie glorieuse.

Tenir fait ordre gracieuse ,

mœurs Maintenir veult courtoises mours :

Monrs courtoises veult maintenir, Gracieuse ordre fait tenir ; Glorieuse vie est amours.

Il y a quatre couplets dans ce genre.

(^est probablement d'après les Rétrogrades de Baudouin que furent faits au siècle suivant trois distiques latins qui , lus dans leur ordre naturel , offroient l'éloge du pape Clément VI :

Pauperibus tua das , nunquam statjanuaclausa, Fundere res quœris , nec tua multiplicas , etc.

mais qui, lus à rebours, et en changeant la ponctuation, faisaient la satire du pontife :

Muhiplicas tua, nec quœris res fundere ; clausa Janua stat , nunquam das tua pauperiùus.

H n'est point d'extravagances dont ne se soient avisés les rimenrs de ce temps. Quelques-uns firent des vers rimes, moitié françois, moitié latins. En voici un exemple tiré d'un manuscrit qui , autrefois avoit appartenu à l'église cathédrale de Paris , et qui aujourd'hui est à la Bibliothèque du roi.

Je maine bonne vie semper quantum possum ,

dépenser A despendre le mien semper paratus sum, etc.

De leur côté , les versificateurs latins imaginoient , à l'envi , des difficultes pour pouvoir les surmonler. Ce n'éloit pas assez pour eux d'avoir ajouté la rime à leurs vers pour les rendre plus pénibles ; ils allèrent jusqu'à les couper tellement que deux hexamètres , rimant ensemble,

la vérité et la rapidité du dialogue théâtral. L'idée est d'autant plus heureuse que l'auteur l'a exécutée avec succès ; mais nos fabliers , qu'il n'a pu connoître , l'avoient exécutée aussi. C'est même chez eux une manière de dialoguer fort ordinaire. Entre mille exemples que je pourrois citer, je choisis celui-ci , tiré d'un conte qu'on lira ailleurs. Un amant se plaint de sa maîtresse qui le fait mourir, dit-il. Dans certains momens il se fait des objections à luimême.

Par quelle réson est-elle V occasion

Elle est de ta mort achoisoii?

Et elle Je l'aime, n'el ne m'aime mie.

cV amour priée.

Comment ? L'as-tu d'amors proie ?

elle Nennil. Donc ce n'est pas par li :

lui déclaré

Car si tu li eusses géhi

ardeur Et descouvert tout ton corage ,

offroienl quatre autres sortes de vers qui rimoienl aussi eutrc eux. Un exemple fera comprendre ce que je veux dire.

Largus eram,

Multis dederam,

Multumque laborem

Hic tuleram :

.• Nunc , quceso , feram

Frucuim meliorem.

Ele est si douce, cle est si sage

aurait Qii'ele averoit merci de toi.

Tu muers , et si ne sez porqoi.

oui^ je le sais Porqoi ? Si sai. Or di comment.

Quant je la vi premièrement, Aussitôt je l'aimai oui,

Tantost l'amai. Tu l'amas? Voire.

Porquoi ? T'avoit-ele fet croire

f accorderait son amour Qu'cle s'amor t'otrieroit , etc. , etc.

Je n'ai rien à dire sur le personnel des fabliers. Les troubadours ont eu le bonheur de trouver plusieurs historiens ; et nos poètes, oubliés tout-à-coup avec leurs compositions , n'ont laissé d'eux aucune trace. Peut-être même n'en connoîtroit-on pas un seul aujourd'hui, si quelques-uns d'entre eux ne s'étoient nommés dans leurs contes. Voici ces noms, dont la plupart indiquent la patrie de l'auteur. J'y joins le titre des pièces, quoique plusieurs ne doivent être qu'extraites et même indiquées dans l'ouvrage.

Adam de Le Halle, siirnomméle Bossu ( Le jeu du Berge?' et de la Bergère. d'Arras \ Le jeu d'Adam ^ ouïe Mariage.

' Lai de Béatrix.

i Isaheau.

AiidelVoi-le-Bâlard [Argentine.

\ Idoine.

, Jmmelol.

Jiaudoiiiii de Coudé Lx dit des Hérauts.

r)eriiier Le Bourgeois d'Ahheville.

Courte-Barbe Les trois Aveugles de Compiègiie.

Cortois d'Arras Boivin de Provins.

Durand Les trois Bossus.

Enguerraud d'Oisi Le Meunier d'Aleus.

Eustache d'Amiens Le Boucher d'Abheville.

Fourques Le Credo de l'Usurier.

• Le Curé qui mangea des mûres.

I La Dame qui fit accroire à son Garin ou Guérin \ mari qu'il son geoit.

I Berenger.

Le Chevalier.

I Gautier. .... Le Forgeron.

Gautier-le-Long. La Veuve.

Guiart L'Art d'Amour.

Guillaume Le Normand Le Prêtre et Alison.

/ Des trois femmes qui trouvèrent

llaisiau )

I un anneau.

Henri d'Andeli Lai d'Aristote.

Hugues de Cambrai La Male-honte.

{ Sire Hain et dame Anieuse.

Hugues Piaucele ] ^ ^

^ ( Estourmi.

]lu«'ues de Méri Le Tournoi d'Antéchrist.

Hugues Le Roi Le Palefroi vair.

Les trois Chevaliers et la Chemise.

Jacques Basir

La Vessie du Curé.

Les deux Chevaux.

Les deux Envieux.

La Vache du Curé.

Jean de lîovcs ^ ^^ rdlain de BaiUeul.

Les trois Larrons.

Gombert elles deux Clercs.

Jean Bedeau l-e Rêve.

Jean Bodel d'Arras Le Jeu de S. Nicolas.

Jean le Chapelain Le Sacristain de Cluni.

l Les Chanoinesses et les No nés Jean de Condé j ^^^..^^^ -

Jean Le Gallois d'Aul)epicrr(' I.a Bourse pleine de sens.

Joau llcnard . L'Omhre et l'Anneau.

[ Le sot Chevalier.

Jon'det \' ... . .

( Du ViUain qui se mariai l.

JSizcroles.

■r 1 1 ,r • 1 Curbeiirni.

Lcclerc do A audoy ;

I Tramhloi.

Dieu d'Amours , d'été et de Mai.

Paysans de Maisièros La Mule sans frein.

i I^e Revenant.

Pierre d'Anfol 'Le CJievalier qui enferma sa fem-

[ îne dans une tour.

Raoul de îîoudan I^e Songe d'Enfer.

Renaud Lai d'ignaurés.

llicbarl de Lille Honte et Puterie.

Robert de ]>lois L'Art d'Aimer.

La Demoiselle qui vouloit voler.

La Voie de Paradis.

, Le Sacristain et la femme du Clie-

valier.

Riileheid' ( L/indigestiondu T'illain.

! Frère Denise.

Le Testament de V Ane.

Les Croisades.

. Chariot le Juif.

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