PAR PAYSANS DE MAISIERES
Artus ' , aux fêtes de la Pentecôte, tenoit cour plénière ' dans sa cité de Carduel ^; et tout ce que ses états renfermoient de femmes distinguées , de hauts barons et de chevaliers , s'y étoit rendu. Le second jour, au moment qu'on se levoit de table , on aperçut au loin , dans la prairie une femme qui paroissoit venir vers le château , et qui étoit montée sur une mule sans
* Ce conte , ainsi que le suivant , a déjà j)aru , d'après les manuscrits de M. de Sainte-Palaye, dans la BihliotJièque des Romans , mais imité plutôt que traduit. Pour moi, à qui les ornements étrangers sont interdits, et qui suis sévèrement astreint à la fidélité de la traduction , je le donne avec sa physionomie antique et tous les défauts de l'original.
8o LA MULE SANS FREIN.
licol et sans frein. Cet objet piqua la curiosité. Le roi , la reine , tout le monde accourut aux fenêtres; et chacun, cherchant à deviner, faisoit sa conjecture. Quand la pucelle fut plus à portée , on vit qu'elle étoit jeune et très jolie. Tous les chevaUers aussitôt volèrent au-devant d'elle : on l'aida à descendre; mais son visage étoit mouillé de pleurs et annonçoit un grand chagrin.
Introduite devant le prince, elle le salua respectueusement, et s'étant essuyé les yeux, lui demanda pardon de venir l'importuner de ses douleurs ; mais on lui avoit pris , disoit-elle . le frein de sa mule ; depuis ce jour elle pleuroit et se voyoit condamnée aux larmes jusqu'à ce qu'il lui fût rapporté. Il n'y avoit que le plus brave des chevaliers qui put le conquérir et le lui rendre ; et où chercher ce héros ailleurs qu'à la cour d'un si grand roi? Elle pria donc Artus de j permettre que quelques-uns des braves qui l'écoutoient voulussent bien s'intéressera son malheur. Elle assuroit le chevalier qui consentiroit à devenir son champion , qu'il seroit conduit sûrement au lieu du combat par sa mule; et, pour prix de son courage , elle s'engageoit publiquement à devenir sa mie.
Tous alloient s'offrir et briguer l'honneur du choix; mais le sénéchal messire Queux ^ saisit le premier la parole, et il fallut bien acceptei* son
LA MULE SANS FREIN. Si
l)ras. Il jura donc de rapporter le frein , fut-il à rcxtrémité du monde. Néanmoins, avant de partir, il exigeoit de la pucelle un baiser à compte , et s'avança même pour le prendre. Elle refusa absolument toute récompense jusqu'à ce qu'il fût dc^ retour, et lui promit alors non-seulement ce qu'il demandoit , mais encore autre chose. Queux voulut bien se contenter de cette parole : il prit des armes et partit , se laissant conduire par la mule, comme on le lui avoit recommandé.
A peine fut-il entré dans la foret que des troupeaux affamés, de lions, de tigres et de léopards, accoururent avec des rugissements affreux pour le dévorer. Le pauvre Queux se repentit bien alors de son indiscrète fanfaronnade ;et, dans ce moment , il ei'it pour jamais renoncé de grand cœur à tous les baisers du monde. Mais , dès que ces animaux terribles reconnurent la mule, ils se prosternèrent devant elle pour lui lécher les pieds , et retournèrent sur leurs pas.
Au sortir de la forêt se présenta une vallée si obscure, si profonde et si noire, que l'homme le plus brave n'eût osé y entrer sans frémir. Ce fut bien pis encore, quand le sénéchal y eut pénétré, et qu'entouré de serpents, de scorpions et de dragons vomissant des flammes, il ne marcha plus qu'à la lueur funèbie de ces feux menaçants. Autour de !ui tous les vents déchaînés
mugissoient à-Ia-fois , des torrents grondoienl comme le tonnerre , des montagnes s'écronloient avec un fracas horrible : aussi , quoique Tair y fût plus froid et plus glaçant que celui de mille hivers ensemble, la sueur ruisseloit sur tout son corps. Il sortit pourtant , à la faveur de sa monture , et, après avoir encore marché quelque temps , il arriva enfin à une rivière large et profonde dont les eaux noires n'offroient ni pont ni bateau , mais seulement une barre de fer en forme de planche. Queux , ne voyant point là de passage , renonça à l'aventure et revint sur ses pas. Malheureusement il falloit repasser par la vallée et la foret. Les serpents et les lions s'élançoient sur lui avec une espèce de joie , et il en eut été dévoré mille fois , s'ils l'eussent pu faire sans toucher à la mule.
Du plus loin qu'on l'aperçut du château , on s'apprêta à rire. Les chevaliers s'assemblèrent, comme pour le recevoir avec honneur ; Artus lui-même vint lui proposer de le conduire au baiser promis ; hommes et femmes enfin , chacun le plaisanta , et le malheureux sénéchal , ne sachant plus à qui répondre, et n'osant lever les yeux , disparut et alla se cacher.
La demoiselle étoit plus affligée que lui encore. Déchue de son espoir, elle pleuroit amèrement et s'arrachoit les cheveux. Le brave Gauvain fut
touché de ses douleurs. Il s'approcha , lui offrit avec assurance son épée et promit de tarir ses larmes; mais, comme messire Queux, il voulut d'avance un baiser. Les dangers étoient connus, les malheurs de la belle augmentés; d'ailleurs, comment refuser un chevalier si preux, dont la valeur, tant de fois éprouvée, inspiroit la confiance ; le baiser fut donc accordé, et Gauvain partit à son tour sur la mule.
Les mêmes dangers se représentèrent : il n'en fit que rire. Les serpents et les lions vinrent fondre sur lui : il tira son épée et alloit les combattre. 11 n'en eut pas besoin ; les monstres , s'inclinant de nouveau à l'aspect de l'animal, se retirèrent tranquillement. Enfin il arrive à la rivière , voit la barre , se recommande à Dieu et s'élance sur ce pont périlleux. Il étoit si étroit , qu'à peine la mule pouvoit-elle y poser les pieds à moitié. Tout autour du héros les vagues écumantes s'élevoient en grondant, et s'élancoient sur lui pour le renverser et l'engloutir; mais il fut inébranlable et aborda heureusement au rivage.
Là se présenta un château fortifié , garni en dehors d'un rang de quatre cents pieux, en forme de palissades, dont chacun portoit sur sa pointe une tête sanglante , à l'exception d'un seul qui , nu encore, sembloit attendre cet ornement terl'ible. La forteresse, entourée de fossés profonds,
remplis par un torrent impétueux y tournoit sur elle-même comme une meule sur son pivot, ou comme le sabot qu'un enfant fait pirouetter sous sa courroie. Elle n'avoit d'ailleurs aucun pont et paroissoit interdire à Gauvain tout moyen d'exercer sa valeur. Il résolut d'attendre néanmoins , espérant que la forteresse peut-être , dans une de ses révolutions , lui offriroit quelque sorte d'entrée , et déterminé en tout cas à périr sur le lieu, s'il le falloit, plutôt que de retourner honteusement. Une porte s'ouvrit en effet : il piqua sa mule, lui fit sauter ce large fossé , et se trouva dans le château.
Tout sembloit y annoncer une dépopulation récente : des rues vides , personne aux fenêtres , partout le silence affreux de la solitude. Un nain paroît enfin et le regarde avec attention. Gauvain lui demande quel est son seigneur ou sa dame , où l'on peut les trouver, et ce qu'ils exigent. Le nain ne répond rien et se retire. Le chevalier poursuit sa route et voit sortir d'une caverne un géant d'une laideur affreuse , les cheveux hérissés , et armé d'une hache. Celui-ci applaudit à son courage ; mais il le plaint d'être venu tenter une aventure dont l'issue ne peut que lui être funeste, et que la palissade terrible eut dû l'avertir d'éviter. Il lui offre ses services cependant, le fait manger, le traite bien , le mène à la chambre
où il doit coucher; maiSj avant de sortir, il ordonne au héros de lui abattre la téte^ en annonçant qu'il viendra le lendemain à son tour lui en faire autant. Gauvain prend son cimeterre, et fait rouler la tête à ses pieds. Mais quel est son étonnement de voir celui à qui elle appartient la relever, la replacer sur ses épaules et sortir. Il se couche néanmoins et dort tranquillement , peu effrayé du sort qui l'attend le lendemain. Au point du jour le géant arrive avec sa hache pour effectuer sa promesse; il éveille le chevalier; et selon leurs conditions de la veille , lui ordonne de pn'senter sa tête. Gauvain tend le cou sans balancer : ce n'étoit qu'une épreuve pour tenter son courage: on le loue, on l'embrasse. Il demande alors où il pourra aller chercher le frein, et ce qu'il lui faut faire pour l'avoir. « Tu le (( sauras avant la fin du jour, lui dit-on ; mais « prépare toute ta valeur .-jamais tu n'en eus plus a besoin. »
A midi , il se rend au lieu du combat , et voit un lion énorme qui, en écumant , rongeoit sa chaîne, et de ses griffes creusoit la terre avec fureur. A la vue du héros , le monstre rugissant hérisse sa crinière; sa chaîne tombe et il s'élance sur Gauvain ,dont il déchire le haubert ^ Après un long combat cependant il est tué. Un autre est détaché ])lus grand et plus furieux en-
core : il périt de mémo. Gauvain , ne voyant plus d'ennemis paroître, demande le frein. Le géant, sans lui répondre , le reconduit à sa chambre. Il lui fait servir à manger pour rétablir ses forces, et lui présente ensuite un autre ennemi.
Cétoit un chevalier redoutable, celui-là même c|ui avoit planté les pieux de l'enceinte, et qui de sa main y avoit attaché les têtes des quatre cents chevaliers vaincus. On leur amène à chacun un cheval; on leur donne une forte lance : ils s'éloignent pour prendre carrière et fondent l'un surl'autre^ Du premier choc leurs lances volent en éclats , et les sangles de leurs chevaux se rompent. Ils se relèvent aussitôt pour commencer à pied un combat nouveau. Leurs armes retentissent sous leur épée redoutable , leur écu étincelle , et pendant deux heures entières la victoire reste incertaine. Gauvain redouble de courage : il assène sur la tête de son adversaire un »i terrible coup, que , lui fendant le heaume jusqu'au cercle , il l'étourdit et l'abat. C'en étoit fait du chevalier: il alloit périr s'il ne se fût avoué vaincu, et déjà on lui arrachoit les lacets de son heaume. Mais il rendit son épée et demanda la vie. Dès ce moment, tout fut terminé. Le vainqueur avoit droit au frein; on ne pouvoit le lui refuser: il ne restoit plus que la ressource de l'y faire renoncer lui-même , et voici comment on espéra réussir.
Le nain , venant le saluer avec respect , Tinvita j de la part de sa maîtresse , à manger avec elle. Elle le reçut parée de tous les attraits que l'art peut ajouter à la beauté , et assise sur un lit ' magnifique dont les pieds d'argent portoient un pavillon orné de broderie et de pierres précieuses. La dame le fit placer à ses côtés : elle n'eut avec lui , pendant le repas , qu'une même assiette % et après quelques reproches flatteurs sur ce courage qui l'avoit privée de tout ce qui pouvoit la défendre, lui avoua que la pucelle étoit sa sœur, et qu'elle lui avoit enlevé le frein. « Mais si vous voulez renoncer aux droits de (c votre victoire , ajouta-t-elle , si vous voulez (c vous fixer auprès de moi et me vouer ce bras (( invincible dont je viens d'éprouver la force, « ce château et trente-huit autres plus beaux (C encore, sont à vous avec toutes leurs richesses; c( et celle qui vous prie de les accepter s'hono- (( rera elle-même de devenir le prix du vaince queur. »
Gauvain ne fut point ébranlé par ces offres séduisantes. Il persista toujours à exiger le frein; et quand il leut obtenu, il repartit sur sa mule au milieu des cris de joie d'une foule de peuple^, qui, à son grand étonnement, accourut sur son passage: c'étoient les habitants du château qui, confinés jusqu'alors dans leurs maisons par la
tyrannie de leur dame, ne poiivoient en sortir vsans être aussitôt dévorés par ses lions , et qui , inaintenant libres, venoient baiser la main de leur libérateur.
De retour à Carduel, le chevalier fut reçu de la pucelle avec les transports et la reconnoissance que devoit inspirer un pareil service. Elle l'embrassa plus de cent fois, et convint que le héros qui avoit tant fait pour elle méritoit bien plus qu'une si foible récompense. Mais elle fit tout préparer aussitôt pour son départ. En vain Artus et la reine la pressèrent d'attendre que les iétes fussent terminées; rien ne put la retenir: elle prit congé d'eux , monta sur sa mule et repartit.
Avec un peu plus de variété, quelques changements, et la suppression surtout de cette bride ridicule que deux sœurs se disputent sans qu'on sache pourquoi, l'auteur, eût pu lendre intéressant ce conte qui est en petit un vrai roman de chevalerie ; et c'est pour faire connoître à mes lecteurs le genre de composition de ces longs poèmes, que j'ai admis ici, avec toute leur étendue, certains détails que sans cela je n'eusse fait qu'indiquer. De la féerie, des combats incroyables , de grands moyens qui ne produisent que de petites choses; un nain, un géant, des monstres, des entreprises périlleuses , une belle pour qui le héros expose ses jours sans la connoître, ou qui, devenue sa mie, court les chemins avec lui; voilà à-peu-près à quoi se réduisent ces milliers de poèmes, taillés tons sur un même
j»ation; qui, malgré tous leurs défauts, offrent quelquefois cependant des morceaux d'imagination très agréables , et , comme je Tai dit, possèdent particulièrement surtout le talent d'exciter la curiosité.
Le texte entier de ce conte est dans le nouveau Recueil de fabliaux et contes publié par M. Méon , 1828 , 1 vol. in-8^, formant un supplément au Recueil de Barbazan , réimprimé parles soins du même M. Méon, en 4 vol. in-S", 1808. Foy, tome i*^*", page i^'*^.
NOTES
(I. Jrtus.) Héros fameux dans nos vieux romans, lequel, selon eux, régna dans la Grande-Bretagne, fit beaucoup de conquêtes, et porta au j)lus haut degré de gloire l'ordre prétendu des Chevaliers de la Tah le- Ronde , institués par son père , et nommés ainsi d'ime table mystérieuse que leur avoit donnée l'enchanteur Merlin. Artus possédoit une épée magique nommée Escalibor, à laquelle nulle arme ne pouvoit résister; pour enseigne il avoit un dragon d'acier qui vomissoit des flammes , etc. ; et , malgré tous ces avantages merveilleux, il fut tué dans une bataille avec un grand nombre de chevaliers. On peut voir dans La Colombière* le nom et les armoiries de ces braves, la merveille du monde.
J'ai dt\ji\ remarqué, p«ige ^3 , que le personnage d'Artus fut le fruit d'une jalousie nationale. J'ai dit (et d'autres l'avoient avancé avant moi) que ce héros prétendu de la romancerie angloise , imaginé pour suppléer Charlemagne ,
* Thcdlre d'Honneur^ tome it , page r3G.
go LA MULE SANS FREIN.
le héros de la nôtre , n'en est cependant qu'une copie maladroite. Guerres, conquêtes, beaux faits d'armes, caractères, actions, tout est calqué. Si les romanciers françois donnent à Charles des paladins, les romanciers bretons en font des cïievallcrs de la Table -Ronde. La Durandal ^ cette épée fameuse que les premiers prêtent à leur héros, chez les seconds c'est \ Escallbor. Il n'est pas jusqu'aux personnages secondaires qui ne soient une imitation. Chez nos poètes , le plus célèbre d'entre les paladins est Roland , le neveu de Charlemagne; chez nos rivaux, c'est Gauvain, le neveu d'Artus. Enfin , ce qui , plus que tout le reste encore , trahit ceux-ci , c'est qu'au couronnement de leur Artus, ils font assister les douze pairs de Charlemagne (nos romanciers appellent ainsi les douze chevaliers les plus braves du monarque françois ).
Au reste, je puis alléguer ici, en faveur de notre antériorité, un témoignage irrécusable : c'est celui d'un auteur anglois , M. Warton , qui a écrit sur l'origine des romans en Europe. Voici ce qu'il raconte au sujet de sa patrie.
«Au commencement du douzième siècle, un certain Gualter, ou Gautier, archidiacre d'Oxford , ayant eu occasion de faire un voyage dans notre Bretagne , y eut connoissance d'une vieille chronique , intitulée : Brut-y-Brenhined (Histoire des rois bretons). Aucun livre ne devoit flatter davantage un Anglois: aussi Gautier fit-il copier celui-ci, et il l'emporta en Angleterre , dans le dessein de le publier. A la vérité , l'ouvrage étoit écrit en bas-breton ; mais Gautier savoit que , parmi ses compatriotes , les habitants de la province de Galles entendoient cette langue , et il s'adressa , pour faire traduire sa chronique , à un moine gallois , nomme Geoffroi de Monmouth. Geoffroi la traduisit en effet, et, quoiqu'on ignore quand elle fut publiée, néanmoins ce fut postérieurement à l'année ii'^B; mais le translateur, pour
ombellir son sujet , se permit d'y faire des additions , et d'y insérer certaines traditions populaires, tirées, soit de la province de Galles , sa patrie , soit de la Bretagne , où Gautier les avoit apprises. Au nombre de ces choses intercalées, étoient les prétendues prophéties de Merlin , enchanteur à qui Geoffroi faisoit jouer un grand r(Me ; enfin il s'étendoit beaucoup sur le couronnement d'Artus ; et , comme je l'ai dit ci-dessus , il y faisoit assister les douze pairs de Charlemagne. [Histoij of english poetrj.) »
Tel est , en abrégé , le récit de M. Warton , et , d'après cet exposé , il est aisé de concevoir quel parti purent tirer de Merlin et d'Artus les romanciers qu'enfanta dans l'Angleterre la chronique de Geoffroi. Quant à cette chronique, je crains que M. Warton ne se soit trompé , et que son Brutj-Brcnhincd ne soit notre Roman du Brut , ouvrage composé en effet dans le douzième siècle, mais composé en IXormandie, et qui contient une prétendue histoire des rois d'Angleterre, dont le premier, selon l'auteur, fut un certain Briitus. Au reste , que le Brat-y-Brenhlned soit dû à la Bretagne ou h. la Normandie, il n'en est pas moins une production de nos provinces septentrionales ; et , à ce titre , elles peuvent revendiquer tous ceux des romans de chevalerie anglois qu'il a produits.
(2. Tenait cour jj!é/u(h'c.)hcs rois et les princes souverains ne tenoient pas alors , comme les nôtres , une cour ouverte dans tous les temps. Enfermés avec leur famille et les officiers de leur maison dans des cités ou châteaux , oii ils vivoient des différents revenus de leurs domaines , ils ne déployoient leur magnificence qu'en certaines occasions d'éclat. C'étoit ordinairement aux trois ou quatre grandes fêtes de l'année , et ces assemblées se nommoient couj's plcnièrcs. Des hérauts et des messagers alloient les annoncer dans les villes , et y inviter non-seulement les
barons et seigneurs relevant du prince , mais même les étrangers. Outre les festins et les danses, on y réunissoit encore tous les amusements connus dans ces siècles, les ménétriers , les jongleurs , les joueurs de gobelets, les ours dansants , etc. Pendant ce peu de jours tout sembloit être i\ l'abandon. C'étoit une libéralité ou plutôt une profusion incroyable ; des présents sans fm , des distri butions d'habits , de l'argent jeté au peuple , en criant la?^gesse , etc. Mais malheureusement, comme il arrive toujours, le peuple faisoit les frais de la fête; car les vassaux étoient tenus d'offrir un don à leur seigneur, et la ville où elle se donnoit étoit obligée d'en payer une partie.
Les cours plénières durent leur origine à ces diètes, célèbres que convoquoit Charlemagne pour y délibérer des affaires de ses vastes états, et auxquelles se rendoient des ducs , des comtes puissants , suivis d'une cour égale à celle des rois. Quand Hugues Capet fut monté sur le trône, pour cacher au peuple la foiblesse de sa puissance sous une magnificence apparente , il rétablit les cours plénières. Ses successeurs maintinrent un usage qui se trouva bientôt adopté par tous les autres souverains. Saint Louis lui-même ^ tout modeste et tout économe qu'il étoit , outroit la somptuosité dans ces jours de représentation. Joinville qualifie de non-pareille la cour plénière que le monarque tint à Saumur, quand il reçut chevalier son frère Alphonse. Mais ces assemblées, même sous les rois de France les plus puissants, ne furent jamais que l'ombre des cours plénières de Charlemagne , parce que les grands vassaux qui s'étoient rendus souverains, en tenoient d'autres chez eux, et souvent dédaignoient de se trouver à celles du prince. Charles VII enfin , sous prétexte des guerres qu'il avoit à soutenir contre les Anglois , se dispensa de donner ces fêtes ruineuses, et elles s'abolirent ainsi.
On verra clans le conte dévot de la Cour du Paradis une image, et clans le fabliau du Siège prêté et rendu , des détails d'une cour pléiiicre.
(3. Sa cité de Carducl.)lj,G?, romanciers donnent au roi Artus quatre de ces cités; Caramalot où étoit la fameuse Table- Ronde^ Carlion, Caradigan et Carduel ; et c'est de là que partent presque toutes les aventures des romans.
(4. Messire Queux.) Queux , frére-de-lait d' Artus , étoit son gonfanonier et son sénéchal, c'est-à-dire qu'il portoit en guerre la lance qui servoit d'enseigne au prince , et qu'il étoit le grand-maître de sa maison. Caustique d'ailleurs et médisant, grand fanfaron, grand ferrailleur et toujours battu, c'est le Tliersite de nos romanciers qui n'en parlent jamais que pour le rendre ridicule.
(5. Le haubert.) Pièce de l'armure défensive , nommée aussi cotte {\v'Ay\l) de mailles, parce qu'elle étoit faite déchaînons ou mailles de fer. Elle eut d'abord la forme du sarreau de nos rouliers , se serroit sur le corps avec une ceinture , et ne descendoit qu'aux genoux , ce qui suffisoit dans les combats particuliers où il étoit défendu de frapper ailleurs fju'entre les quatre membres. Bientôt on y ajouta des gants et des chausses de la même matière. Il y avoit aussi un chaperon ou capuchon cpi'on relevoit sur la tête pour la couvrir, de fa(;on qu'un chevalier qui portoit le haubert n'avoit absolument de découvert dans tout le corps entier que le visage. Afin d'empêcher les impressions que ce treillis de fer devoit laisser sur la peau , on avoit soin de se matelasser en-dessous. Malgré ces précautions cependant, il en laissoit encore. Ces marques s'appeloient camois , et on les faisoit disparoître par le bain.
Le haubert étoit à l'épreuve de l'épée. Même avec la plus lourde , il y avoit peu d'hommes assez vigoureux pour pouvoir l'entamer; et c'est là une des prouesses que
les romanciers prêtent à ^eurs héros. L'effort de la lance étoit plus à craindre : elle pouvoit blesser, soit en perçant les mailles du haubert , soit en les enfonçant dans le corps. On y avoit pourvu par une espèce de camisole épaisse et fortement rembourrée , qu'on nommoit gambcson^gambison, gaabcson y et ordinairement, en outre, par vme plaque de fer ou cuirasse , nommée plate , qui s'appliquoit immédiatement sur la peau. L'avantage de cette armure dont l'usage dura deux cents ans , et que les curieux peuvent aller voir encore au garde-meuble du roi , étoit tel que les chevaliers se l'attribuèrent exclusivement , et qu'ils la défendirent aux simples écuyers , comme s'ils eussent voulu être les seuls invulnérables. Cependant, malgré sa bonté, elle étoit si incommode par la chaleur des garnitures qu'elle exigeoit , que , vers la fin du treizième siècle on commença à y renoncer pour en prendre une de fer plein , composée de différentes pièces adaptées aux différentes parties du corps. Celle-ci , sous Philippe de Valois , étoit presque généralement en usage. Mais , outre la difficulté d'en bien faire jouer toutes les pièces entre elles , pour se prêter aux mouvements de celui qui la portoit, elle eut bientôt un autre inconvénient : ce fut le poids qu'elle acquit, à mesure que l'usage des armes à feu s'étendant , il fallut la fortifier , poids qui devint tel à la fin , que La Noue ( Disc. polît, et mil. ) l'appelle une enclume, et qu'à trente-cinq ans, dit-il, un jeune homme est estropié des épaules. On l'abandonna enfin comme l'autre ; et , malgré l'ordonnance de Louis XIII, pour enjoindre à tout gentilhomme, sous peine de dégradation, et à tout soldat , sous peine de punition corporelle, de porter des armes défensives , on ne les a point reprises , et malheureusement pour le courage , on n'y a point suppléé.
En route le haubert se rouloit et se portoit en trousse.
Les baronnies , dans quelques coutumes, sont appelées
Fiefs de haubert , parce qu'on étoit obligé de les desservir avec le haubert , le heaume, l'écu et les armes complètes du chevalier.
(6 Ils s'éloignent pour prendre carrière , et fondent Van sur Vautre. ) Je demande pardon de la multiplicité de ces notes et de la longueur de quelques-unes; mais il s'agit ici d'usages abolis depuis long-temps , d'usages inconnus à la plupart de mes lecteurs , et qui , se rencontrant fréquemment dans le cours de cet ouvrage , ne seroient , sans ces explications préliminaires , jamais entendus.
Ce duel des deux chevaliers est ce qu'alors on appeloit yW^^ , c'est-à-dire un combat à cheval, dans lequel deux rivaux , après avoir pris carrière , fondoient l'un sur l'aulrt» de toute la roideur de leur course pour se renverser avec la lance. La distance étoit ordinairement de la portée d'un trait d'arbalète. Le grand art de ces combats consistoit à savoir opposer adroitement sou écu, afin de parer le coup , et surtout à se bien tenir en selle ; sans cela , on risquoit d'être enlevé et jeté quelquefois à huit ou dix pas au loin , brisé par la chute , hors d'état de se relever par la pesanteur des armes, et à la merci du vainqueur, quand le combat étoit à outrance. Souvent le cavalier se trouvoit renversé avec son cheval , et c'est ce qui arrivoit aux jouteurs vigoureux. Dans ce cas , s'il ne vidoit pas les arçons , il n'étoit pas censé vaincu. Aussi avoit-on sévèrement défendu de se faire lier ou attachera la selle; et, dans les tournois, il étoit enjoint aux hérauts de s'en assurer par les visites les plus exactes.
Les lances étoient d'un bois souple et en même temps léger, tel que le frêne , l'orme , etc. Comme elles se brisoient ordinairement dès la première course , ce combat duroit fort peu ; et à moins qu'on ne reprît une autre lance, il (alloit en venn^ à l'épee.
Ces épées étoient de la longueur du bras , larges de trois doigts , afin que la pointe ne pût pas entrer par la visière du heaume , et si pesantes que , pour donner un grand coup, on les levoit à deux mains. Ce n'étoit presque que des barres de fer, avec un tranchant mousse des deux côtés , et une pointe un peu arrondie. Le P. Mabillon , qui a eu la curiosité de faire peser celle qu'on prétend avoir appartenu à Ogier-le-Danois , l'un des preux de nos vieux romans , dit que son poids est de cinq livres un quart , et que la lame a trois pouces vers la garde, et un et demi vers la pointe. Au reste, on juge que, pour fracasser toutes ces armures de fer, la trempe des épées devoit être excellente. Les plus renommées venoient d'Allemagne.
L'écu des chevaliers , scutum , étoit un bouclier ordinairement de forme à-peu-près triangulaire , large par le haut pour couvrir le corps , et se terminant en pointe par le bas , afin d'être moins lourd. Cette arme défensive se faisoit non de fer ou d'acier, mais de bois qu'on recouvroit avec du cuir bouilli, avec des nerfs ou autres matières dures. Seulement il étoit permis , pour l'empêcher d'être coupée trop aisément par les épées , de l'entourer d'un cercle d'or, d'argent ou de (ér. C'est ce cercle que le poète fait étinceler dans son fabliau.
La pièce de monnoie à laquelle nous donnons aujourd'hui le nom à*écu , n'a été ainsi appelée que parce qu'elle portoit l'image de Vécu du prince. Il y avoit aussi des écus ronds et d'autres carrés-longs et concaves , de la forme à-peu-près de nos tuiles faitières.
On a vu plus haut que le haubert couvroit tout le corps. Quand un chevalier l'avait endossé, il n'avoit plus que sa tête à couvrir; et c'est ce qu'il faisoit avec le heaume, sorte de casque fermé qui l'enveloppoit tout entière. Le heaume ne laissoit par-devant , pour voir et pour respirer, qu'une
petite grille , qu'on nomma par cette raison visière ou vcnt aille , laquelle étant à coulisse, et pouvant glisser sur le front du casque, se levoit quand on vouloit prendre l'air.
Pour soutenir le heaume et l'empêcher d'être brisé par les épées, par les haches et les massues, on le fortifioit en dedans avec plusieurs cercles de fer. C'est un de ces cercles qu'atteint l'épée de Gauvain. D'un autre côté , les mouvements violents d'un combat pouvant le déranger, on l'assuroit sur la tête en l'attachant au haubert , par le bas , avec des lacets. Ainsi, quand on avoit renversé un chevalier, comme il étoit cependant encore invulnérable, on cherchoit à soulever les pans de son haubert , pour lui percer le ventre , ou à lui arrachei' son heaume en cassant les lacets , afin de découvrir le cou et de pouvoir l'égorger. On se servoit pour cette dernière opération d'un petit i)oignard qu'on portoit au coté droit, et qu'on nommoit miséricorde , parce quand il étoit ime fois tiré , si le vaincu ne crioit pas miséricorde , il étoit mort.
La forme des heaumes a beaucoup varié. Sous saint Louis, temps où la plus grande partie des fabliaux a été composée , on s'avisa de k\s faire plats par le haut. Mais, comme ou s'aperçut enlin que le coup , ne pouvant glisser et tombant à |)lomb , ne perdoit rien de sa force et n'en étoit que plus dangereux, on les arrondit. Dans la suite on y ajouta un timbre, un cimier, des plumes, etc. Paris étoit renommé pour la fabrication de cette armure; et l'une de ses rues s'appelle encore aujourd'hui de la Eennmcrie , du nom de la sorte d'ouvriers qui alors l'occupoient. Il y avoit des heaumes qui étoient relevés en or et garnis de pierreries.
Par-dessus le haubert, se mettoit la cotte d'armes , qu'on doit plutôt regarder comme un ornement que comme une arnuire. C'étoit une sorte de tunique, sans manches, assez semblable à celle de nos diacres, ou phitôtàcelle queportoicnt
jadis les mousquetaires. On l'appeloit cotte , d'un nom commun à divers habillements extérieurs , et cotte d'armes , parce qu'on ne la portoit que quand on étoit armé. Comme ce n'étoit qu'un ornement , on y employoit des fourrures précieuses , des draps d'or et d'argent , des étoffes brodées et chargées d'armoiries. Ce devint même un tel objet de luxe, que les souverains furent obligés d'en fixer le prix *. L'inutilité réelle de cette cotte d'armes si embarrassante , le poids dont la surchargeoit sa broderie, la chaleur de ses fourrures, son prix même, en dégoûtèrent. Elle s'abolit peu-àpeu , et n'est plus restée qu'aux hérauts d'armes dans les grandes cérémonies.
Qu'on se représente maintenant un homme couvert de toutes les parties d'armes offensives et défensives que je viens de décrire , ayant sur le corps une platine de fer, un pourpoint rembourré , un haubert , une cotte d'armes , et Von verra qu'il dcvoit être , comme le dit un auteur du temps, plus gros que long. Joignez à cela le poids des autres armes, des chausses de mailles, d'une longue lance, d'une épée forte et massive , d'un heaume et d'un écu garnis de cercles de fer, et imaginez quelle force de corps exigeoit un pareil attirail : aussi , dans certains jours de chaleur , arrivoit-il quelquefois que des chevaliers mouroient étouffés , sans aucune blessure , et même sans avoir combattu.
(7. Assise sur un Ut magnifique.) On verra par plusieurs endroits des fabliaux que la coutume de manger sur des espèces de lit, à la manière des anciens, subsistoit encore. On s'en servoit aussi pour la conversation , et peut-être est-ce à ces lits qu'ont succédé nos chaises longues, nos lits de repos , sophas , ottomanes , etc.
(8. W eut avec lui ^ pendant le repas, qu'une même assiette.)
* Daniel, Hist, de la mdice francoise .
L'usage de faire manger avec soi quelqu'un dans son assiette étoit la plus grande marque d'amitié qu'on pût donner : de là cette expression , manger dans la même écuellc , pour être ami. Dans les grands repas , on étoit réuni deux par deux ; et les deux personnes qu'on avoit mises ensemble n'avoient qu'une même assiette ou un seul plat. La galanterie du maître du logis consistoit à savoir bien arranger ses convives; et peut-être les avantages qui en résultoient quelquefois feront-ils regretter cette coutume à quelquesuns de mes lecteurs: * Y eut huit cens clievaliers séant à table; et si n^y eust celui qui n'cust une dame ou une pucelie à son escuclle. Dans Lancelot-du-Lac , une dame que son mari ** jaloux fait manger à la cuisine , dit que grand temps y a que chevalier ne menja en son escuclle. Un fabliau que je supprime , parlant d'un oncle qui vivoit scandaleusement avec sa nièce, ajoute:
Et si sachiez que cbasciin jour En une escuelle menjoient.
Mamisc. de la Bdl. du Roi, n° 7588.
Les dévots eux-mêmes suivoient cette coutume j)ar un esprit d'humilité. Une Vie de sainte Elisabeth^ en vers, célébrant la charité de la Sainte envers les pauvres, dit:
Moiîijier les fet en s'esciiele.
Manusc , du Roi , n" 7218.
Au reste, cet usage, bon ou mauvais, s'est conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la cour jusque sous Louis XIY. « Le roi , dit la duchesse de « Montpensier [Mémoires , t. iv, p. 17) , ne mettoit j.ab
* Perceforest, vol. ï, fol. 21.
** Roman de Lancelot, tome ir , folio (So.
<c la main à un plat, quil ne demandât si on en vouloit, « et ordonnoit de manger avec lui. Pour moi , qui ai « été nourrie dans un grand respect , cela m'étonnoit , « et j'ai été long- temps sans m'accoutumer à en user « ainsi. Quand j'ai vu que les autres le faisoient, et que la « reine me dit un jour que le roi n'aimoit pas les ccrémo- « nies, et quil vouloit qu'on mangeât a son plat, alors je « le fis, w
LE CHEVALIER A L'EPÉE. loi
QuELQu'ujY aime-t-il joie et déduit? qu'il vienne à moi et qu'il écoute Taventure de ce bon chevalier qui fut l'ennemi des traîtres et des lâches , et qui maintint toute sa vie honneur, prouesse et loyauté : c'est monseigneur Gauvain.'
Après ce début pittoresque, Vauteur fait un reproche il Chrestien de Troyes 2, dont la plume a célébré tant de chevaliers de la Tahlc-Ronde ^ d'avoir oublié celui-ci. Il veut réparer, dit-il, l'injure faite à la gloire de ce héros. Il chantera au moins quelques-unes de ses actions, puisqu'il est impossible de les raconter toutes; et sans un plus long préambule , il entre en matière.
Artus habitoit Carduel avec la reine , son épouse , Gauvain , son neveu , et un certain nombre de chevaliers. On entroit dans le printemps: le jour étoit extrêmement beau. Gauvain , dans le dessein d'en profiter, demanda son cheval; et, après avoir chaussé ses éperons d'or ^, sans autres armes que son épée , sa lance et son écu , il prit le chemin de la foret. La beauté du ciel, le chant des oiseaux, la frai-
cheur de la verdure naissante le plongèrent insensiblement dans une douce rêverie: il s'y abandonna quelque temps, et n'en sortit que j)our s'apercevoir qu'il s'étoit égaré. La nuit qui alloit le surprendre dans le bois l'inquiétoit beaucoup. 11 retourna donc sur ses pas, suivit, quitta, reprit diverses routes , et ne fit que s'égarer encore plus.
Gauvain étoit dans cet embarras , quand ses yeux entrevirent au loin à travers les arbres la lueur d'un grand feu. Arrivé plus près , il vit lui cheval attaché à une branche , et près du feu un chevalier assis. Il l'aborda aussitôt pour le supplier de vouloir bien lui enseigner la route de Carduel. Le chevalier s'offrit à le conduire luimême au château , dès que le jour le leur permettroit ; et , en attendant , il le pria d'agréer qu'il lui fît compagnie. Gauvain descendit donc de cheval: il s'enveloppa dans son manteau, et, prenant place auprès de l'inconnu , se mit à causer avec lui. Naturellement droit et loyal, il déploya dans cet entretien sa franchise ordinaire : l'autre, au contraire, ne cherchoit qu'à le tromper, et vous en verrez bientôt la raison. Enfin , après quelque temps de conversation , le sommeil les gagna , et ils s'assoupirent jusqu'à ce que le jour vint les réveiller. «Nous sommes assez « loin de Carduel , dit alors le chevalier, et vous
LE CHEVALIER A L'EPEE. io3
a n'avez point soupe; mon château est à quelques « pas d'ici , acceptez sans façon un repas sans ce apprêt et offert avec amitié ». Gauvain ne se fit pas prier; l'on partit. Mais, à peine furent-ils sortis de la foret , que l'inconnu demanda la permission de prendre les devants : « Je n'ai « personne , dit-il , qui puisse aller annoncer <c votre arrivée ^; souffrez que je vous quitte un « instant pour m'acquitter de ce devoir. Vous (( voyez mon manoir sur la croupe de celte monte tagne au bout du vallon : c'est là que je vous « attends ». En disant cela , il partit au galop; et Gauvain, qui n'avoit pas sur cette offre si généreuse le moindre soupçon, le suivit tranquillement au pas.
A quelque distance, celui-ci rencontra quatre bergers qu'il salua. L'air noble du héros, cette prévenance de sa part les intéressa en sa faveur: (c Beau sire ! s'écria l'un d'eux, vous ne méritez pas d'aller à la mort ». Le prince ne fit point d'abord attention k ce discours , et il continua sa route : mais tout-à-coup il s'arrêta par réflexion et revint sur ses pas pour demander aux pasteurs l'explication des paroles sinistres qu'il venoit d'entendre. Ils répondirent naïvement que , s'ils l'avoient plaint , c'est qu'ils voyoient souvent de braves chevaliers se rendre , comme lui , au château, et que jamais ils nen avoiont vu re-
io4 LE CHEVALIER A L'ÉPÉE.
venir aucun. Gauvain étonné fit sur cela diverses questions auxquelles ils ne purent satisfaire; cai% comme personne n'avoit pu dire ce qui lui étoit arrivé, on ne pouvoit guère en parler que d'après des bruits et des soupçons. Ils lui apprirent seulement, et d'après ces bruits, que le chevalier ne vouloit être contredit en rien , que sa coutume étoit de lasser par les épreuves les plus dures ceux qu'il pouvoit attirer chez lui , et qu'à la moindre résistance de leur part , il les faisoit
égorger.
Ces avis, donnés avec l'air et le ton de la vérité , étoient faits pour effrayer, et Gauvain hésita quelque temps s'il ne retourneroit point sur ses pas. Mais le peu de foi dû à de pareils propos , tenus malicieusement peut-être pour tenter son courage ; la crainte surtout qu'on ne put lui reprocher un jour d'avoir manqué à sa parole et tremblé une fois dans sa vie , lui fermèrent les yeux sur le danger, et il résolut de tenter l'aventure.
On l'attendoit au château. Dès qu'il parut , tout ce qui l'habitoit , et le seigneur lui-même , accoururent au-devant de lui avec les apparences du plaisir et de la joie. On prit son cheval , on le désarma lui-même , et le chevalier le conduisit par la main dans une salle richement ornée, où il le fit asseoir en attendant qu'on ser-
LE CHEVALIER A L'ÉPÉE. io5
vit. c( Beau sire , lui dit-il , soyez ici à votre aise , « et si quelque chose y déplaît à vos yeux , ditesce le en maître ; car vous l'êtes dès ce moment , c( et tout y est à vous ». Gauvain n'avoit pas oublié l'avis des bergers, il trouva tout bien. Un moment après , le châtelain rentra avec une demoiselle d'une beauté éblouissante ^ C'étoit sa fille. Il lui ordonna d'obéir en tout aux volontés de Gauvain , et , pour que celui-ci ne s'ennuyât pas , il la laissa seule avec lui.
Ce discours , cette conduite , cette belle fille surtout, avoient tellement troublé le prince, qu'il fut quelque temps sans parler. Revenu un peu à lui, sa situation ne lui parut pas médiocrement embarrassante : il se voyoit enfermé avec la fille de son hôte, et craignoit de lui faire trop ou trop peu de politesses. Il se hasarda pourtant à lui offrir l'hommage de sa valeur, et la pria de permettre qu'il fût son chevalier. A travers tout cet embarras et cette circonspection , la jeune beauté lut sans peine dans les yeux de Gauvain l'impression qu'elle avoit faite sur lui. Elle se sentoit de son côté quelque penchant pour lui , et avoit été frappée de sa bonne mine. Néanmoins la crainte combattoit dans son âme l'intérêt que lui inspiroit l'aimable étranger, et elle n'osoit l'en instruire. L'amour l'emportant enfin , après avoir fait jurer à Gauvain un secret inviolable, elle
io6 LE CHEVALIER A L'ÉPÉE.
l'avertit , comme avoient fait les bergers , de ne jamais contredire son père ^ et lui recommanda sur toutes choses de la respecter. « Vous l'avez « entendu , dit-elle , m'ordonner de vous obéir « en tout. Mon doux ami , gardons-nous en bien; « vous ne seriez déjà plus , si vous eussiez rien ce exigé. »
Le chevalier rentra pour conduire son hôte à table, a Quand j'ai un convive chez moi, dit-il « en s'asseyant , s'il est curieux de ne pas me « déplaire, je veux qu'il -y ordonne, qu'il se fasse « servir, et se plaigne enfin comme s'il étoit chez « lui ». D'après cette déclaration , il offre de tout à Gauvain , le fait boire largement et le questionne sur chaque plat. Celui-ci boit et mange sans réplique , et vous vous doutez bien qu'il trouve tout excellent. On va même jusqu'à lui proposer la pucelle pour mie : il ne fait pas la moindre objection, accepte et remercie.
Après le repas , le châtelain qui vouloit aller au bois à son ordinaire pour chercher aventure , se fit seller un cheval ; mais , avant de partir, il commanda expressément à son hôte de l'attendre , et lui défendit , sous peine de la vie , de quitter le château sans sa permission. Il lui laissa cependant sa fille pour l'amuser; car il vouloit surtout qu'il s'amusât. Gauvain interdit ne savoit que penser de ce mélange incroyable de caresses
LE CHEVALIER A L'ÉPEE. 107
et de brutalité. Néanmoins , comme de son naturel il étoit franc et loyal, il cherchoit à tout cela des excuses et ne pouvoit croire qu'un homme qui , de son plein gré , l'avoit invité à venir chez lui, et qui Ty traitoit si bien, pût songer à le trahir. La demoiselle dont la tendresse commençoit déjà sérieusement à s'alarmer pour lui, étoit plus inquiète encore. Elle eût voulu connoître tous les pièges qui le menaçoient , afin de l'en instruire et de lui apprendre à les éviter. Elle lui répétoit au moins de se bien tenir sur ses «gardes et lui recommandoit surtout d'acquiescer sans résistance à tout ce qu'on lui demanderoit.
A souper recommencèrent les mêmes importunités que le matin. Mais ce fut bien un autre étonnement , cpiand on se leva de table , et que le père, donnant ordre qu'on lui dressât un lit dans la salle , destina le sien pour sa fille et pour l'étranger. A ce discours , Gauvain ouvre de grands yeux : il craint d'être tué s'il refuse , d'être tué s'il accepte , et n'a pas la force de répondre. Sans attendre son aveu , on le conduit dans la chambre avec la pucelle. Douze bougies ^ y sont allumées ; et' pour qu'il puisse jouir toute la nuit des charmes de la compagne qu'on lui destine , il lui est expressément défendu de les éteindre. On l'enferme après cela, et la clé est
loS LE CHEVALIER A L'ÉPÉE.
emportée. La demoiselle se couche donc , et Gauvain se place auprès d'elle.
Quelques dangers qu'on lui eût annoncés jusqu'alors, le péril s'oublie aisément en pareille circonstance. Il alloit manquer de mémoire :
tout-à-coup on l'arrête ; je ne suis pas ici sans garde , lui dit-on. Ce mot de garde Fétonne , il promène ses yeux dans la chambre et ne voit rien ; mais on lui fait remarquer près de la fenêtre une épée suspendue. « Cette épée est en- « chantée , dit la demoiselle ; elle me garde et « veille sur moi ; et c'est la dernière épreuve « que réserve mon père à ceux qui ont eu le a bonheur d'échapper aux autres. A l'instant « même qu'on s'oublie , elle sort du fourreau et « vient percer le coupable. De plus de vingt « chevaliers qui, comme vous, sont entrés dans « ce lit , aucun n'en est sorti vivant. O mon bel « ami, de grâce, ne vous exposez pas à leur a sort, et n'allez pas me coûter des larmes qui ne « finiroient qu'avec ma vie. »
A ce discours s'augmenta encore la surprise de Gauvain. Jamais il n'avoit entendu parler de pareille aventure : elle lui paroissoit si étrange qu'il ne pouvoit y croire, et qu'il alla même jusqu'à la regarder comme une ruse adroite de la pudeur aux abois. Déjà il s'apprêtoit à en faire l'épreuve: soudain la fille jette un cri; et l'épée^
tombant comme la foudre , vient blesser le prince , et retourne à sa place. Il reste éperdu et presque interdit. Sa compagne lui fait un tendre reproche sur le danger auquel il s'est exposé : elle le félicite de n'avoir mérité au moins qu'une légère blessure , et l'exhorte à se livrer comme elle au sommeil.
Mais les bougies brûloient toujours , et Fépée enchantée ne punissoit pas les regards. Cette clarté cruelle faisoit le suppUcc de Gauvain ; bientôt il ne fut plus le maître de commander k sa contrainte. Eh ! que diroit on d'ailleurs à la cour d'Artus , d'un chevalier à qui fut offerte la plus douce des aventures , et que la crainte du danger arrêta? Qu'y penseroit-on de cette épée incroyable que personne ne conduisoit ?
Que de railleries! que de reproches.... ! C'en est fait, il aime mieux mourir. Mais déjà l'épée vole, elle fend l'air, et le sang coule de nouveau.
Après cette seconde leçon , vous devinez aisément que le prince ne se plaignit plus de la clarté des bougies , et que , pendant toute la nuit, quelque longue qu'elle lui parût, les railleries de la cour d'Artus ne furent pas ce qui l'occupa davantage.
Le père, quoique par un autre motif, n'avoit pas dormi plus que lui. Il étoit inquiet du succès de sa cruelle épreuve, et n'attendoit que
no LE CHEVALIER A L'ÉPÉE.
le jour pour s'en éclaircir. Quelle fut sa surprise quand il vit l'étranger vivant ! Par ma foi , répond Gauvain ,
Sachiez que je n'ai chose fet
quoi mis
Par coi je doie estre à mort tret.
La couverture sanglante et percée le trahissoit cependant ; et, malgré la prétendue sagesse dont il se vantoit , il se vit obligé d'avouer la vérité. On lui demanda son nom , ce nom si célèbre et illustré déjà par tant d'exploits. Le châtelain alors parut saisi de respect, et il avoua , malgré lui, à son tour, que l'enchantement de l'épée venoit de finir. « Elle devoit épargner, dit-il, le meilleur « et le plus preux de tous les chevaliers : c'étoit là c( l'époux que je destinois à ma fille , et il en a « coûté , pour le rencontrer, la vie à plusieurs « braves ; mais , puisqu'elle l'a trouvé enfin , ac- « ceptez sa main avec ma terre et mon châ- « teau. » ^
Lors Fen a Gauvain mercié:
« Sire , dit-il , bien suis payez « De la pucelle seulement. »
On sut bientôt dans les environs qu'au château étoit un chevalier que l'épée redoutable avoit épargné. De toutes parts , on accourut pour le féliciter, et sa victoire fut célébrée le
LE CHEVALIER A L'ÉPEE. m
jour même par une fétc et des divertissements. Après le festin , les ménétriers entrant dans la salle , la firent retentir du son des violons , des flûtes et des chalumeaux : d'autres chantèrent s'accompagnant de la vielle ou de la harpe. Ceux-ci lurent des romans : ceux-là contèrent des fabliaux^; et pendant ce temps, les conviés s'amusoient aux échecs ou à d'autres différents jeux \ Les plaisirs furent ainsi prolongés jusqu'à la nuit. Alors tout le monde se retira pour dormir. Quant aux deux amants , ils furent conduits en pompe dans cette même chambre où ils avoient été enfermés la veille ; et comme cette fois-ci l'un, n'eut point l'épée fatale à craindre , l'autre n'eut pas non plus de représentations à lui faire.
Après être resté quelque temps dans le château , uniquement occupé de ses plaisirs , Gauvain songea cependant à son départ. Une absence aussi longue pouvoit causer des inquiétudes au roi, son oncle : il prit donc congé du père, et partit avec sa mie pour Carduel. Elle montoit un joli cheval richement enharnaché. Lui , armé comme quand il étoit venu, l'accompagnoit monté sur son grand palefroi. Mais ils avoient à peine fait cent pas que la demoiselle , s'arrêtant toutà-coiq3 avec ime sorte de colère , se plaignit d'avoir laissé au château deux chiens qu'elle
avoit nourris et qu'elle aimoit beaucoup. L'aman! empressé retourna aussitôt: il les ramena et Ton continua de marcher.
Vers le milieu de la foret s'offrit un chevalier armé de toutes pièces , et qui voyageoit seul. Le prince s'apprétoit à le saluer, quand celui-ci, poussant brutalement son cheval entre les deux amants^ saisit par le frein celui de la demoiselle et s'en fit suivre.
Je n'ai pas besoin de vous dire quelle fut la colère de Gauvain ; mais avec une épée , une lance et un écu, que pouvoit-il contre un homme invulnérable '''? Il s'avança vers lui cependant, et avec un ton de fierté menaçante: «Vassal ", « s'écria-t-il , vous venez de commettre Fac- « tion d'un lâche. Si vous ne l'êtes pas , quit- « tez vos armes, ne gardez que celles que j'ai, (( ou donnez-moi le temps d'en trouver de pac( reilles aux vôtres ; et alors disputez-moi ma (c maîtresse, si vous l'osez. »
Le chevalier répondit froidement: ce Vous pouce vez sans crainte m'insulter ; je suis armé, vous ce ne l'êtes pas , et j'ai sur vous trop d'avantage ; ce mais, écoutez-moi. Cette femme est votre maîcc tresse, dites- vous; sans doute, parce que vous ce vous en faites suivre. Eh bien ! je vais l'emce mener à mon tour, et elle sera la mienne. Au ce reste ^ pourquoi nous battre et ne pas nous
LE CHEVALIER A L'EPEE. ir:^
« en rapporter à elle, puisque c'est cFellc qu'il « s'agit ? Eloignons-nous tous deux , laissons-la « choisir et suivre celui à qui elle croira devoir « donner la préférence. Si elle retourne à vous, « j'y renonce et vous quitte ; mais si elle vient à
c( moi — Oh ! de tout mon cœur, reprit Gau-
« vain qui , sûr de sa mie , ne croyoit pas que , (( pour l'univers entier, elle eût même hésité « un seul instant: Çà, la belle, jugez-nçus etpro- « noncez ». A ces mots ils s'éloignent. Elle les regarde tous deux , les examine , balance ; oi-,
devinez quel fut son choix '" ? Elle se décida
pour l'homme qu'elle n'avoit jamais vu. Le héros fut humilié ; mais il étoit si modéré et si sage que , malgré toute sa colère, il ne dit mot, et continua sa route. '^
La demoiselle, quand elle eut fait quelques pas, s'aperçut que les chiens le suivoient. Elle voulut les ravoir et exigea de son nouvel amant qu'il allât les reprendre. « Lorsqu'il s'est agi de ma a maîtresse, répondit Gauvain au chevalier, vo!is a avez exigé qu'on s'en rapportât à elle , et a qu'elle fût libre de choisir. Il s'agit des chiens «maintenant; eh bien! appelons-les, et qu'ils « soient de même à celui de nous deux qu'ils « suivront. «
T^a proposition étoit si raisoimable qu'on ne pouvoil s'y refuser sans injustice. Les cliiens j. s
ii4 LE CHEVALIER A L'ÉPÉE.
furent appelés ; et ces animaux fidèles , sourds à la voix d'un inconnu , accoururent aussitôt à celle de l'homme qui les avoit vus et caressés au château. « Ami, ajouta le prince, je viens de « recevoir une leçon que probablement on vous <( rendra bientôt ; mais auparavant apprenez de « moi qu'on voit tous les jours des ingrates trahir « ceux qui ont tout fait pour elles, et qu'on n'a « point vu encore un maître délaissé par le chien ^c qu'il a nourri. » '^
Le chevalier ne répondit rien , et s'en retourna; mais , quand la demoiselle le vit revenir seul, elle entra en fureur et lui déclara que, s'il ne lui rendoit ses chiens, elle ne vouloit le revoir de la vie. Il galoppe donc de nouveau après Gauvain , la lance en arrêt. Le prince , forcé de se défendre , se couvre adroitement de son écu , et en même temps il porte au ravisseur un tel coup de la sienne , qu'il l'enlève hors de la selle. Il saute ensuite à terre, met l'épée à la main , lui soulève les pans du haubert , et lui perce le flanc; puis, appelant les chiens, il remonte tranquillement sur son cheval. La demoiselle s'étoit approchée pour voir le combat. Sans ressources par la mort de celui à qui elle venoit de se donner , elle se jette en larmes aux pieds de Gauvain, lui demande pardon et le conjure de ne pas l'abandonner seule, aux ap-
LE CHEVALIER A L'ÉPÉE. ii5
proches de la nuit, dans cette foret. « Je vous i( laisse où vous m'avez laissé , répondit-il. Avec « les talents que je vous connois , vous saurez « y trouver compagnie ; adieu ». Alors il la quitta et il arriva le soir à Carduel , où il raconta son aventure, que l'on eut soin d'écrire aussitôt.
M. Imbert a versifié ce conte dans ses Fabliaux choisis, lis en vers. Le texte original est donné par M. Méon , t. i'^'', p. 127.
mis en vers. Le texte original est dans le nouveau recueil
NOTES
(i) Ce Gauvain, le héros du conte précédent et de celuici , étoit le neveu , le conseiller et le bras droit d'Artus. Il fut l'un des plus fameux chevaliers de la Table -RoTide. Nos vieux romanciers ne le désignent que sous le nom du sage Gauvain. On voit par le fabliau quelle étoit la sagesse de ces temps-là.
[i.Chrcstiendc rro/6'i\) Poète qui florissoit vers l'an ii68. Il traduisit en vers l'Art d'aimer d'Ovide et quelques-unes de ses métamorphoses, et fit, entre autres ouvrages, plusieurs romans dont quelques-uns existent encore manuscrits. Il fut surnommé de Troycs parce qu'il étoit né dans cette ville. C'étoit un usage assez général parmi les poètes de ce temps d'ajouter à leur nom celui du lieu de leur naissance. On a pu le voir par la liste des fabliaux donnés à la fin de la préface, et l'on en trouve encore aujourd'hui des exemples ])armi les gens de lettres.
ii6 LE CHEVALIER A L'EPEE.
Faiichet et La Croix-dii-Maine ont attribue à Chrestieii le Chevalier à Vépee; il ne falloit que lire ce préambule pour être convaincu du contraire.
(3. Après avoir chaussé ses éperons d'or. ) Les éperons d'or ou dorés étoient le signe distinctif des chevaliers: les écuyers ne pouvoient en porter qiuî d'argent. Dans les commencements de la chevalerie , les éperons n'étoient que des espèces de poinçons, qu'on faisoit tenir en les enfonçant par une de leurs pointes dans le talon du soulier *. Un sceau d'Alain Fergent, duc de Bretagne, en 1084, le représente avec ces sortes d'éperons. A ces pointes meurtrières bn substitua ensuite ime molette, qu'avec le temps on agrandit au point que, vers le règne de Charles VII, elle eut la largeur de la main, sans compter ime branche d'environ un demi-pied de longueur.
Quand quelqu'un recevoit la chevalerie, la première pièce de l'armure qu'il commençoit à prendre étoit les éperons d'or ; et ordinairement le roi ou le prince qui lui conféroit cette dignité les lui chaussoit de sa propre main. Lorsqu'on le dégradoit, la première cérémonie étoit de les lui couper, ou de lui faire chausser ceux d'argent.
(4. Je ri ai personne qui puisse aller annoncer votre arrivée.) Ceci étoit en usage lorsqu'on vouloit recevoir avec distinction quelqu'un que l'on considéroit. Alors , non-seulement tous les domestiques, mais la maîtresse même du château et ses filles , venoient au-devant du chevalier. Elles lui tenoient l'étrier pour l'aider à descendre, le désarmoient elles-mêmes, et lui dormoient de ces habits commodes que l'on tenoit en réserve pour ces occasions. On en verra plusieurs exemples dans la suite : les romans en fourmillent. Le château du chevalier est représenté sur une montagne.
* Nouvelle Diplomatique , lome iv , pai;e 2 28.
Dans un temps où les armes à feu et rartillerie n'existoient pas encore, c'étoit la situation la plus favorable: on ne pouvoit guère prendre ces forteresses que par la famine. Le même principe a fait bâtir sur des hauteurs la plupart des villes anciennes.
Comme les châteaux étoient de véritables places fortes, et que trop souvent les seigneurs ne s'en servoient que pour tyranniser et mettre à contribution les pays voisins, un concile de Toulouse, en 1229, défendit non-seulement d'en bâtir de nouveaux , sous quelque prétexte que ce fût , mais même de reconstruire ceuxqiu étoient ruinés. (Labbe,C6>/2c//. t. XI , i*^* partie , page 416.)
(5. Une demoiselle (V une beauté éblouis santé. )\Q\^à'imsyovïginal , est le portrait de la demoiselle ; et ce portrait , ainsi que plusieurs autres qu'on verra dans la suite , montre qu'on avoit alors sur la beauté les mêmes idées à-peu-près que nous avons encore aujourd'hui. L'auteur a grand soin de répéter que son héroïne étoit blonde. C'étoit le genre de beauté qu'on estimoit le plus. Tous les chansonniers, les romanciers , les poètes de ce temps ne célèbrent jamais que des blondes ; et je ne me rajjpelle qu'un seul exemple du contraire : c'est le couplet suivant , dans lequel uue jeune fille se vante d'être brune et d'avoir quelques agréments.
Je suis sade et brunete,
jeune Et joue pucelette ;
couleur Ai color vermeillelte ,
bleus petite boucJie
Yeux vairs , bêle bouchette , me pousse Si mi point la mameletle.
n'y Je ni puis durer:
ii8 LE CHEVALIER A L'ÉPÉE.
Raison est que m'eiitrenielle ( que je goiUe) d'aimer Des doux maus d'amer.
On remarquera qu en se vantant d'être brune , la pucelle néanmoins se vante aussi d'avoir les jeux bleus , ce qui la rapprochoit du genre de beauté, que seul on estimoit alors. On verra plus bas, dans un autre fabliau, des cheveux noirs regardés comme un signe de laideur. Trois siècles après nos poètes, Clément Marot disoit encore .
Brunette elle est, mais pourtant elle est belle.
Chant nuptial du roi d'Ecosse avec madame Madelainc , Jille de France.
Ce préjuge en faveur des blondes étoit si général , qu'on avoit imaginé diverses recettes pour donner aux cheveux et aux sourcils cette couleur, quand ils ne l'avoient pas naturellement. Arnaud de Villeneuve , médecin , mort au commencement du quatorzième siècle , enseigne ce secret dans son traité de Ornata muUerum^ et Eustache Deschamps, poète du même siècle, compte ce talent au nombre de ceux qu'exige une bonne éducation. Coquillart, en i523, parlant des mignons de son temps , dit de ceux qui avoient les cheveux noirs
« Broyent pelures d'ongnons Et font une saulce commune Pour les jaunir. »
Enfin Liébaut , dans sa Maison rustique (ann. 1574), donne la recette d'une eau de lard, qui , selon lui , rendoit les cheveux, non-seulement blonds, mais même luisants.
Au dix-septième siècle , on pcnsoit encore sur les blondes comme au siècle de nos fabliers. Bassompierre raconte qu'en 1608 se tint chez le marquis de Cœuvres une grande assemblée où il se joua une comédie qui estait toute de femmes
LE CHEVALIER A LEPEE. 119
blondes *. Quand les perruques devinrent à la mode , il n'y eut , pendant long-temps , de perruques du bel air que les blondes.
Au reste, telle étoit originairement la couleur des anciens Gaulois , telle étoit celle des Barbares qui vinrent successivement conquérir la Gaule. On sait que les premiers employoient même , pour la rendre plus foncée , une sorte de lessive faite avec la chaux **; que les Bourguignons, par le même motif, se frottoient les cheveux avec du Ijeurre rance. ( SidoTi. Apollin. )
Infundens acido comam hutyvo.
Et personne n'ignore que les hommes, par toute la terre, n'attachent la beauté qu'aux traits qu'ils ont reçus de la nature. Ce n'est que peu-à-peu, par le commerce, par les émigrations , les guerres , les conquêtes , etc. , que les peuples bruns des pays méridionaux de l'Europe, se mêlant dans toute la France avec la race nationale, en ont altéré insensiblement la couleur originelle.
(6. Douze bougies.) l\ v a dans l'original douze ciei^ges ; c'est le mot dont se servent toujours les fabliers et les romanciers. Je ne me rappelle pas avoir lu celui de bougies dans les poésies de ce temps , et ne l'ai remarqué pour la première fois que dans ime ordonnance de Philippe-le-Bel , en i3i3, par laquelle il défend aux épiciers de mêler du suif dans la cire des bougies. [Ordon. des rois de Fr. , tomei.)
(7. uicceptez sa main. ) Le mariage dans l'original n'est pas tout-à-fait aussi solennel que je le fais ici ; mais j'ai craint d'offrir un tableau qui eut révolté. Le père y dit à Gauvain que , puisqu'il a mis à fm l'aventure, son château, sa fdle et l'épée lui appartiennent. Telles étoient alors les lois dos combats. Tout ce qui faisoit l'objet ou le prix d'une
* Journal de Uassomp.y tome» i , pai^'c 167. ** J'iiii. lïnl. nat.
rritrcprise appartcnoit de droit au vainqueur; les poésies du temps en offrent mille preuves. C'étoit la faute du chevalier d'avoir risqué sa fille ; cependant , quoiqu'on n'eût pas alors tout-à-fait les mêmes idées qu'aujourd'hui sur les bâtards; quoique les romans présentent beaucoup d'exemples de parents s'applaudissant d'en recevoir de leurs filles quand les pères étoient de grands hommes ; quoique la plupart de ces héros fabuleux soient dits être bâtards eux-mêmes, pour l'honneur de ces siècles j'aime à croire qu'une pareille déj)ravation n'a jamais existé que dans les romans , et qu'en tout temps les hommes ont eu trop d'intérêt à accréditer les mœurs et la vertu pour avoir attaché l'honneur au libertinage, et la probité à la prostitution.
Dans les Contes du Sérail^ attribués à M"^ Fauque , il y a un géant cruel qui, ayant conduit chez lui deux jeunes frères, les envoie de même coucher avec ses filles, dans l'espérance que, pendant la nuit , elles les massacreront. Mais ce sont eux qui tuent les jeunes filles , et ils ont ensuite différentes aventures qui ressemblent plus à celles de Gauvain.
(8. Les ménétriers entrant dans la salle.) Il a été déjà parlé de ces troupes de musiciens ambulants qui, dans les grandes fêtes, dans les cours plénières et aux mariages, accouroient amuser la noblesse. Cette profession , que la misère , le libertinage et la vie vagabonde de ces sortes de gens, avoient fort décriée , exigeoit pourtant une multiplicité de connoissances et de talents qu'on auroit aujourd'hui de la peine à trouver réunis , et qui ont bien plus droit d'étonner encore dans des siècles d'ignorance ; car, outre toutes les chansons anciennes et nouvelles, outre les historiettes courantes, les contes et fabliaux, qu'ils se piquoient de savoir; outre les romans du temps qu'il leur falloit connoître et posséder en partie, ils pouvoient déclamer, chanter, composer en mu-
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siqiie, jouer de plusieurs instruments et accompagner. Souvent aussi , ils étoient auteurs et faisoient eux-mêmes les morceaux qu'ils dcbitoient. Tels ont été Rutebœuf et Baudouin de Condé , dont les noms se trouvent parmi ceux des liibliers. Enfin il y en avoit qui, à tous ces talents, joignoient la science de l'escamotage, de la jonglerie et de tous les tours connus : on en verra la preuve dans une pièce qui est à la suite du Siège prêté et rendu.
La musique dont il est parlé ici , et dont on trouve encore beaucoup de morceaux dans les anciens manuscrits, est un plain-chant en notes carrées, rangées sur quatre lignes sous la clef de C sol ut. Ce ne fut que vers la fin du règne de saint Louis * qu'on ajouta une cinquième barre aux quatre premières portées.
En faveur de ceux de mes lecteurs qui seroient curieux de la connoître , en voici un morceau calqué très exactement sur l'original. Il montrera en même temps quelle étoit l'écriture de nos manuscrits.**
On connoissoit, au temps de nos fabliers , la musique à plusieurs parties, et cette musique se nommoit déchajit. L'abbé Lebeuf cite plusieurs manuscrits du temps qui en offrent la preuve , et même un qui contient les règles de ce chant.***
Quant aux instruments de musique , militaires ou autres , il y en avoit plus de trente différents. Leur nom se trouve
* Chansons du roi de Navarre, par La Ravailière.
** Traduction de cette chanson qui se trouve gravée sur un feuillet placé en face. Quand le rossignol joyeux chante sur les arhrisseaux qu'a fait fleurir l'été, quand naissent le lis et la rose , et que la rosée brille sur la verdure des prés, plein d'ardeur amoureuse, je veux chanter comme un loyal amant. Mais une chose me trouble, c'est que j'ai placé si haut mes désirs, que difficilement j'obtiendrai la récompense du service dont j'ai tends le prix.
**" Dissert, sur l'état des sciences depuis le roi Ixoherf, p. 1 12.
dans un de nos anciens romans , et La Ravallière l'a cité *. Les ménétriers n'avoient pris que ceux qui pouvoient accompagner la voix. On verra le nom de ceux-ci dans im morceau que j'ai annoncé ci-dessus. Je crois auparavant devoir faire une remarque sur ceux dont parle ici le fabliau. Voici le texte.
l'un touche
Li uns atempre sa vielle ;
celui-ci joue de la flûte,
Cilflauste, cil chalemele, ,
( celui-là du clialumeau
Et cil autres recbante et note Ou à la harpe ou à la rote.
La harpe de nos ménétriers avoit vingt-cinq cordes : c'est ce que nous apprend un morceau de poésie , intitulé : Le Dlct de la harpe. Ce qu'ils nommoient vielle paroît être notre par-dessus-de-viole d'aujourd'hui , ou le violon ; car les miniatures des manuscrits et les monuments anciens la représentent avec cette forme; et d'ailleurs elle se touchoit avec un archet.
de l'étui tirée La vielle a dou suerre traite , t archer aux L'arçon as cordes fait sentir.
Miracles manusc. de Cnulier de Coinsi.
elle dans la praii ie J'alai à li el praelet avec O la vielle et l'archet.
Chansons manusc, par Colin Muset.
La Ravallière prétend que ce que nous appelons vielle est leur rote , ainsi nommée, dit-il, de sa roue, rota. (]e-
* Chansofts du roi de Navarre.
LE CHEVALIER A L'EPEE. i23
pendant on lit dans les Lettres de Boniface , archevêque de Mayence , Citharizare in cltharâ quam nos appellamus ROTT^. C'est une attention bien essentielle à avoir que celle de la signification des mots, lorsqu'il s'agit de nos vieux écrivains. Si on les explique par les acceptions subsistantes , on risque souvent de se tromper; et je pourrois, en ce genre , citer plus d'une erreur. Telle est celle , par exemple , de l'auteur d'une dissertation sur la vielle. Il a trouvé dans Fauchet quelques passages où ce mot se rencontre ; et , par \\\\ beau zèle pour son instrument , il les lui applique tous , sans être arrêté par cet archet qui eut embarrassé un autre, et qu'il prétend signifier la manivelle ou la poignée de la vielle.
(9. Les conviés s'amusoïcnt aux échecs ou à d'autres différents jeux. ) jouent aux
Cil chevalier jeiient as tables ,
Et as esches de l'autre part ,
O à la mine , o à hazart.
Le kazard étoit une sorte de dés. La dénomination en est restée aux jeux où les combinaisons et la science sont inutiles , et dont le succès dépend uniquement du sort. Je 110 connois point la mine. J'ai trouvé seulement ailleurs un passage qui prouve que ce jeu étoit très dangereux et qu'oji pouvoit s'y ruiner en peu de temps. Celui des tables est très ancien : il en est fait mention dans Grégoire de Tours , dans Frédégaire , Aimoin , etc. Le dictionnaire étymologique de Ménage , et l'éditeur de Gérard de Nevers (1724), disent que c'est notre y>w fl?^ dames y d'aujourd'hui. Je crois qu'ils se sont trompés; car on le jouoit avec des dés. De plusieurs preuves que je pourrois en rapporter, je me contenterai de celle-ci. Saint Louis , à son retour d'Egypte , voyant le comte d'Anjou, son frère, jouer aux tables dans le vaisseau, malgré tous les lualluMus qu'ils avoient essnves, il alla en rolère prendre
les dez et les tables^ et les jeta dans la mer avec l'argent qui étoit sur les tabliers [Joinville , p. 80). Je retrouve les ^<7^/6'^ dans Montaigne et dans \es Nuits de Stmparo lie. Vrohablement c'est ce qu'aujourd'hui nous nommons trictrac.
Il est parlé d'échecs dans les Miracles de saint Bertin , ouvrage du onzième siècle ; cependant , comme à la manière dont s'exprime le légendaire , il paroît que ce jeu se jouoit avec des dés, curn talis ladeîis , ad alcas nescio , seu ad ixr/co^ , sans doute c'en étoit un autre que celui-ci ; et Freret [Mémoires de V académie des Belles- Lettres , t. v) a eu raison d'avancer que nos romanciers sont , dans l'occident , les premiers qui aient fait mention des échecs. Ce jeu philosophique, originaire de l'Inde, avoit été porté par les Persans chez les Grecs et chez les Sarrasins de qui l'apprirent nos croisés. La vogue prodigieuse qu'il eut en France me surprend d'autant plus qu'avec les combinaisons réfléchies qu'il exige , c'étoit de tous les jeux le moins fait pour une noblesse élevée dans la plus crasse ignorance, et incapable, par l'éducation qu'elle avoit reçue, de la moindre application d'esprit. Un changement qu'on y fit sur la seconde pièce , qu'aujourd'hui nous nommons reine y et qu'ils nommoient fierce (vierge) présente une réflexion intéressante. Cette pièce dans l'orient s'appelle le ministre : elle ne peut aller que de case en case comme le pion , et s'éloigner du roi que de deux. De ce ministre , la galanterie chevaleresque fit une dame: puis, trouvant que cette marche gênée, trop ressemblante à l'esclavage des femmes d'Asie , et contraire aux égards dont jouissoient celles d'Europe, lui convenoit peu, ils lui en donnèrent une aussi libre qu'elle pouvoit l'être , et en firent la pièce de toutes la plus importante.
Eudes de Sully, évèque de Paris sous Philippe-Auguste, défendit aux clercs de jouer aux échecs , et même d'eu garder chez eux. L'an 1212, un concile de Paris le leur
LE CHEVALIER A L'EPEE. i^f)
interdit comme jeu illicite (Labbc , Conc. t. xi, p. 66). Saint Louis condamna à l'amende tous ceux qui y joueroient *. Pierre Damien imposa une pénitence à un éveque qu'il avoit trouvé s'y amusant.**
(lo. Que poiwoit-il contre un homme invulnérable ?^ On se rappelle ce qui a été dit ci-dessus du haubert et du gambison. (il. Vassal^ sécria-t-iL) Terme de mépris dont on se servoit lorsqu'on vouloit insulter un chevalier, et qui devenoit une insulte quand ce chevalier n'étoit pas vassal de celui qui lui parloit.
(i2. Elle les examine, balance.) L'auteur, outre le plaisir du changement , donne encore à la demoiselle les motifs de la Bartholomée de Boccace et de La Fontaine ; et ce morceau est fort plaisamment tourné.
(i3) Le dictionnaire d'anecdotes , tome i^^, page 269, donne l'abrégé de notre conte ; mais il le termine ici et supprime le combat qui suit.
(i4) Cette histoire des chiens , au dénoùment près, se trouve dans le roman de Lancelot, où on l'a insérée d'après notre fabliau probablement. J'ai voulu vérifier si elle se trouveroit aussi dans les anciens originaux de ce roman en vers : j'en ai cherché des manuscrits et n'ai pu en rencontrer.
* Ordonnances des rois de France.
** Histoire ecclésiastique par l'abbé Fleurj.
TIRÉ d'un manuscrit DE LA BIBLIOTHÈQUK DU ROI j N" 7980.
Ce conte, dans les manuscrits que j'ai eus entre les mains , porte le titre Du Court Mantel. Il fut rois en prose dans le seizième siècle, et imprimé à Lyon par Didier {qui imprimoit en 1577 ) , sous le titre de Manteau mal taillé , que l'éditeur prétend lui convenir mieux que le premier. Il en a paru depuis une autre édition sans nom de lieu ni d'imprimeur, mais postérieure aux Contes de LaFontaine, puisqu'on parle de lui dans une note. Comme cette version est très rare, qu'elle est d'ailleurs conforme à l'original, et que le style, malgré plusieurs défauts, a une naïveté et une certaine bonhomie charmante , je vais m'en servir, me réservant néanmoins , outre la liberté d'élaguer dont je me suis déjà mis en possession , celle de quelques changements dans l'orthographe ancienne et dans quelques tournures de phrases que la plupart des lecteurs n'entendroient pas.
Le comte de Caylus a imprimé cette ancienne version dans un recueil intitulé Les Manteaux*
Madamoiselle ma cousinne ma mye , pour ce que je say que vous prenez plaisir à ouyr compter
* Le conte tel que le reproduit en entier le comte de Caylus étant d'une naïveté qui n'est pas sans agrément, j'ai cru que bien qu'un peu prolixe il pourroit être substitué avec avantage à l'extrait qu'en avoit fait Legrand, et j'ai eu l'attention de le relire sur le manuscrit origincil , auquel il est ici bien conforme, sauf la ponctuation et les accents. R.
des adventures qui advenoient en la maison du noble roy Artus, au temps de la table ronde, je vous en ay icy volu mettre une par escript , laquelle j'ay trouvée en ung très ancien livre que à peine pouvoye-je lire.Toutesfoys pour vous cuider donner plaisir comme à celle à qui plus je désire le faire, je me suis pour ce effoursé le extraire pour le vous donner, et donques s'il vous plait le lirez et l'appellerez le compte du man" theaii mal taillé.
Vous devez savoir que ce bon roy dont je vous parle fut de son temps le plus renommé prince du monde, tant en hardiesse, bonté de chevalerye, comme en libéralité, courtoysie et doulceur- Car l'humilité de ce noble roy fut si grande que oncq pour fortune qui luy advint, il ne fut mené jusques là qu'il sourtit de sa bouche paroUe oultrageuse à quelque personne que ce fust, bien cougnoyssoit-il les bons chevaliers parmy les maulvais. Mais je vous lairray tout cecy pour vous compter icelle adventure dont je vous ay parlé , qui advint en la court de ce gentil roy Artus.
Ce fut à une Penthecouste que ledit roy voulut tenir laplushaulte et riche court qu'il eut oncques en sa vie tenue ; car il manda à celle foys à tous les roys, ducz, contes, barons, chevaliers et escuyers qui de luy terre tenoyent, qu'ils ne faillissent à venir à celle belle feste et assemblée, car
il y dévoit avoir grans joustes et tournoys; et pour ce vouloit-il que chascun y amenast sa femme ou s'amye , ce qu'il fut fait : car tant y vint de noblesse et de chevalerye avecques dames et damoyselles, que oncques par avant n'avoit esté veue une si belle compaignye au royaume d'Angleterre comme elle y fut à celles foys-là en la cité de Kamalot qui toute en fut pleine.
Il ne fault pas demander si la reine Genièvre sçeut recueillir et festier la compaignye et par especialles dames. Elle mesmes les loge chascune selon son degré, dedens les belles chambres de son triumphant palais toutes garnyes de très riches tapisseryes, où elles trouvèrent tout ce que mestier leur estoit. La reine les visite l'une après l'aultre et les festie en leur faisant de riches dons tant en habillemens de fins draps d'or et de soye, comme en bagues et joyaulx , car la coustume estoit pour lors ainsy le faire; et si bien la bonne reine sceut ordonner ses presens qu'il n'en y eut pas une seuUe qui pour l'heure ne se tint à trop heureuse et contente.
Aultre part le roy festye ses princes et chevaliers, en leur donnant chevaulx, harnoys, habillemens et de tout ce qui à chevalerye apertenoit; car puis Alexandre n'avoit point esté un si acompli prince comme il estoit. Il feit tant do belles choses en son temps, que la bonne renom-
niée et Teffect de ses vei tuz Font fait nommer preux jusques en la fin du monde. Pour abréger il feit presens et à grans et à petitz , tant que chescun se dispousa de mener joye plus que en feste où ils eussent jamais esté; ce que Ton eust fait, si ne fust Mourguein ' la fée % qui par son (mchantement deslibera de troubler la reine et toute sa belle compaignye , pour ce que elle estoit envieuse de sa grant beaulté, et jalouse de messire Lancelot du Lac qu'elle aimoit, mais il ne la vouloit aimer; qui fut cause la faire conspirer sur la reine et toutes ^es dames , telle chose dont la feste fut despartye, et par adventure si la reine l'eust fait semondre à celle feste , Tinconvenient jamais ne fust advenu.
Ainsi comme je vous ay ja compté, fut toute celle noblesse grande dès le sabmedi, veille de Penthecouste , assemblée et longée dedensKamalot, desliberée commencer le lendemein à faire grant chère.
Chascun se lieve matin , et se pare de ses meilleurs habillemens comme à tel feste apertenoit. Les seigneurs et gentils-hommes s'en vont au palais pour accompaigner le roy en la grant église. D'aultre part viennent les dames au logis de la reine pour faire de mesmes, et lui font con]])aignye jusques après le service fait, que le roy et la reine s'en retournent avec toute leur
i3o LE MANTEAU MAL TAILLÉ.
suite jusques au palais où ils trouvèrent cicsjà les grans tables mises et couvertes , toutes aprestées pour disner; mais le roy avoit une coustume que à tel jour jamais ne se asseoit pour manger que premièrement ne fut advenue en son palais quelque adventure. Doncques le roy , en attendant si riens surviendroit, s'estoit apuyé à une fenestre qui regardoit sur la maistresse rue de Ramalot , et devisoit avecques messire Gauvein. Il estoit jà près de nonne, quand messire Keux le seneschal vint au roy et luy dit : Sire , vous jeûnez trop , long-temps a que vostre disné est prest. Le roy luy respont et dit : Keux , ne savez-vous dez long-temps ma coustume ? Me veites-vous oncques asseoir au manger à tel jour comme nous sommes aujourd'huy, que premièrement ne fust advenue quelque adventure seans ? Sire , il est vray, respondit Keux , mais il y en a ung cent, voire deux en ceste salle qui meurent de faim; et en disant ces parolles, le roy regarde aval la rue et voit venir ung jeune gentil-homme monté sur ung cheval qni bien monstroit aux enseignes de sa sueur qu'il avoit longuement couru , et aussi il estoit chargé , car il pourtoit sur son col une grosse malle de fin velours cramoy si toute à bendes, et lassée de soye verde; au bout du lasset avoit une petite serrure d'argent dont la clef estoit d'or^ qui la
LE MANTEAU MAL TAILLÉ. i3i
lenoit fermée. Le jeune geiitil-homme arrive au pié des degrez du Palais : assés y eut qui son cheval luy tint; quand il fut descendu, il prent sa malle sur son bras et se met à monter au palais. Le roy qui tout se voit par la fenestre se torne vers sa compaignye et dit assés haultement : Or croy-je que nous disnerons tost, carj'ay veu arriver messaiger qui nous aporte nouvelles bien hastives, ou je suis deceu. En disant cecy, le gentil-homme entre dedens la salle et s'adresse là où il voit le roy. Assés luy fait-on place, et luy qui estoit saige et bien aprins pour savoir faire son messaige , met le genoil en terre , en saluant le roy, et dit : Sire, je suis transmis à vous de par une très haulte dame qui moult vous aime, la quelle vous suplye de par moy qu'il vous plaise luy ouctroyer ung don, devant que plus vous en dye, car elle me a chargé de ainsi le faire; mais tant vous puis-je bien dire de par elle. Sire, que en ce don ne pouvez-vous avoir reprouche ni dommaige. Le roy pence ung petit , et ne respont riens; adonc messire Gauvein de costé luy estoit, luy dit : Sire , vous ne pouvez refuser ce don qu'il ne fust tourné à villennye , veu que n'y pouvez avoir honte ny dommaige. Alors le roy haulce la teste et dit au gentil-homme : Amy, et je vous ouctroye le don que demandé m'avez; et le gentil-homme le remercye de par sa dame le plus
i32 LE MANTEAU MAL TAILLÉ,
humblement qu'il le scet faire , et prent sa malle et la deslasse. Vous devez entendre que le roy avoit grant désir et toute la chevalerye qui là estoit assemblée de voir ce qui estoit dedens ; le gentil-homme en tire hors le plus beau et riche mantheau qui ancoures eust esté veu en ce temps là au royaume d'Angleterre. Il estoit d'ung riche pourpre, tout batu à or, semé de feuilliages, couvers de très grosses perles ; la bourdure en estoit toute semée de grappes de raisins dont les grumes des ungs estoyent de purs diamans nayfs, et les autres de fins balais et rubis, tous percez à jour, en manière que vous eussiez dit que c'estoyent vrays raisins venans de vigne, tant estoit Feuvre bien enchâssée que c'estoit chose merveilleuse de le voir. Le roy tout le premier s'esbahit de la grant richesse qu'il voit ; aussi font tous ceulx de la salle. S'il estoit estrange , ne se fault esmer veiller, car il estoit fée, et fait d'une fée par enchantement : en effect , tant fut l'ouvraige auctentique de ce mantheau , que à peine le pourroit l'on croyre. Mais tout ce avoit fait la faulse Mourguein pour mieulx à ce qu'elle entendoit pervenir. C'estoit affin que la reine et ses dames qui point ne savoyent sa vertu désirassent à le vestir , pour le cuider avoir ; mais si elles eussent sceu de quelle soye il estoit tissu , jamais ne l'eussent vestii , ni ne se fussent trouveez pour
LE MANTEAU MAL TAILLÉ. i33
chose du monde en lieu ny place où ce mantheau eust été : car il estoit de telle vertu qui descouvroit par son enchantement la desloyauté des dames et aussi des damoyselles; car jà nulle d'elles ne Feust vestu que le mantheau ne luy eust esté trop court ou trop long , pourveu qu'elle se fut meffaite envers son mary ou son amy. Ainsi fut adoncques tiré hors de la malle ce riche mantheau par le gentil-homme mes saiger,et présenté au roy en luy disant toute sa vertu , et en oultre luy dit : Sire, le don qu'il vous a pieu ouctroyer à ma dame , ma maistresse , est tel qu'il n'y aura céans ny dame ny damoy selle à qui vous ne le fassez assayer , et celle à qui il sera de mesure ny trop court ny trop long , ma dame luy en fait le présent par tel si qu'elle en sera toute sa vie honnourée. Pour quoy, sire, puisqu'il vous a pieu donner ce don à ma dame, je ne suis délibéré jamais partir de céans que je n'en aye veu l'espreuve. Sire, votre plaisir sera mander toutes les dames et les faire venir en vostre présence , si en verrez l'assay : je suis venu de lôing , faites que la fiance de vostre proumesse et paroUe ne perde son nom, qui estes par tout le monde renommé le plus véritable roy qui vive. Quant le roy ouït parler le gentil-homme messaiger et voit qu'il ne se peust desdire de la promesse qu'il luy a faite, il est trop marry, car il cougnoit évi-
i34 LE MANTEAU MAL TAILLÉ,
demment que ce sont des ouvraiges Moiirgueiit qui tousiours s'assayoit fair desplaisir en tous cas à la reine^ et que à cause de ce toute la compaignye sera troublée, mais il n'y peust mettre remède. Lors messire Gauvein prent la parolle et dit au roy : Sire , puisque tant y a , il faut que vous mandez la reine et toutes les dames et damoyselles de céans, qu elles viennent icy à vous. Or y allez doncques , dit le roy, et menez avec vous le roy Urien, et dites à la reine que je l'attens, et qu'elle s'en vienne icy disner, et que elle ameine toute sa belle compaignye, car je veulx tenir promesse à ce messaiger. Le roy Urien et messire Gauvein s'en vont quérir la reine, ainsi comme le roi l'a commandé, et la treuvent qu'elle vouloit jà laver ses mains pour disner en sa chambre, car elle ne pou voit plus attendre. Messire Gauvein parla le premier et dit : Madame , le roy nous envoyé à vous et vous mande que veniez disner en salle , voyre fait le roy Urien , et amenez toute vostre belle compaignye; le roy veult voir laquelle est plus belle, car il luy voiddra faire un présent. C'est d'un mantheau le plus riche que vous veites oncques; l'on le luy a meintenant apourté, et le veult donner à celle à qui il sera le mieulx séant, il le nous a ainsi promis. Ils se gardèrent très bien de desclairer la vertu qu'il avoit, car jà dame ne fust venue. La reine
LE MANTEAU MAL TAILLÉ. i35
part cle sa chambre , et s'en va avecques les deux chevaliers en grant désir d'assayer ce riche mantheau , et ne laisse en ses chambres dame ne damoyselle qu'elle n'ameine. Elle est venue jusques en salle , où elle fut fort reguardée pour sa très grant beaulté; sa noble compaignye la suit, chescim lui ftiit place : elle est venue devant le roy, qui tenoit le mantheau entre ses mains, et en le despliant dit à la reine : Madajne, j'ay donné ce beau mantheau que vous voyez à celle de toute la compaignye à qui il sera le mieulx séant, et plus n'en dit, car il luy desplaisoit de tant en faire. La reine, qui voit la grant beaulté du mantel, le désire et convoite de tout son cueur, et pour ce le prent elle toute la première, et le fait mettre sur ses espaules pour le assayer. Mais sans nulle doubte il luy fut ung petit trop court devant, bien du travers d'ung doy, mais il estoit de bonne longueur par derrière. Messire Yvein, le fils au roy Urien, qui estoit de costé elle, luy voit tout changer le visaige, pour ce que elle s'apperceoit à la risée des gens qu'il y a quieulque chose. Messire Yvein luy dit: Madame, il m'est adviz que ce mantheau vous est assés bien fait par derrière, mais le devant est img peu court, faites le assayer à celle damoyselU* qui est auprès de vous, car elle est de vostre taille. C'est la mye Hector le fils. Ores, baillez-le
i36 LE MANTEAU MAL TAILLE,
liiy, Madame, je vous en prie, et la reine le liiy baille. La damoyselle voulentiers le prent et le vest incontinent , mais sans nulle doubte il luy fut court de demy grant pié de tous costez. Mais regardez, fait messire Gauvein, comment il s'est retrait, si n'a il pas esté pourté loin , puisque la reine l'a laissé. La reine regarde autour d'elle, et dit aux gentils-hommes : Messires, ne m'estoit-il pas plus long que à ceste damoyselle? Messire Keux, qui estoit le plus grant gandisseur de la maison du roy, dit à la reine en ceste manière : Madame , voy rement estes-vous plus loyalle que elle. Dea , fait la reine , messire Keux , comment l'entendez-vous ? Dites-le moi à coup , je le veidx savoir. Alors messire Keux luy va tout compter de point en point comment Mourguein avoit envoyé ce mantheau au roy par ce messaiger présent, lequel avoit à faulses enseignes prinslafoy du roy, qui luy avoit promis le faire assayer à toutes les dames et damoiselles de sa maison , et que le roy avoit fait cette promesse avant qu'il en sceut la vertu, dont il estoit très desplaisant ; mais il n'y avoit plus de remède, car pour riens ne faulseroit sa foy. La reine fut saige , et se pense que si elle fait semblans de courrons , que la honte en seroit plus grande, si le prent en jeu, et en rit comme celle qui n'estimoit que mocquerye tout ce qui venoit de Mourguein. Toutesfoys si eust-elle hwi\
LE MANTEAU MAL TAILLÉ. iSy
voulu n'y estre point venue à celle foys, ce néanmoins en chère joyeuse dit tout hault : Or sa, mes. dames, qu'allez-vous attendant, puys que j'ay commencé la première ? Que ne vous despechez-vous de le vestir et assayer comme moy ? Messire Keux , qui estoit tant joyeux que plus ne pouvoit de ce qu'il voit si entreprinzes ces poures dames, leur dit : Or sa, mes damoyselles, avansez-vous , affîn que on cougnoysce aujourd'iiuy la plus loyalle de céans , et que ce beau inantheau soit à elle; aujourd'huy sera cougnue la foy que vous tenez à ces poures chevaliers qui tant seuffrent de peine pour vous aultres. Quant les poures dames ouyent parler messire Reux qui se va ainsi mocquant d'elles, et scevent desià la vérité du mantheau, il n'y eust celle qui n'eust bien voulu estre en son pays. Chascune refuse à le vestir. Le roy les reguard^, qui en prent pitié et dit au messaiger : Amy, il me semble que des or mais pouvez-vous remporter votre mantheau , car il est si très mal taillé ^ à ce que je puis jà voir, qu'il ne saura bien venir à dame de céans. Ha! sire, fait le messaiger, je vous appelle de promesse, jamais ne l'oseroye reprendre qu'il n'ait par tout céans esté assayé et en vostre mesme présence, sire. Ce que roy promet doit estre lenu. Or doncq, fait le roy, puisque l'ay promis, qu'il se tiengne, mais il m'en desplaist. Adoncq
i38 LE MANTEAU MAL TAILLÉ.
n'y eut poure dame ny damoyselle qui ne tressuast d'angoysse et qui ne changeast de coulleur. Chescune veult faire honneur à sa compaigne de le luy faire assayer la première , sans de riens luy en pourter envye. La reine voit messire Reux , qui ne se peust taire et ne fait que railler, l'appelle et luy dit : Messire Keux , assayez-le à vostre femme sans tant caqueter, si verrons comment il luy fera. Or estoit-il maryé à une très belle damoyselle des plus avanceez de cheux la reine, et y avoit telle fiance qu'il lui sembloit bien qu'il n'en avoit point de loyalle au monde, si celle-là ne l'estoit. Messire Keux , par le commandement de la reine, l'appelle : Venez avant, m'amye, car aujourd'huy sera cougneue vostre grant valleur, et serez nommée la fleur des dames; prenez-moy ce mantheau hardiment et le vestez, car je croy qu'il a esté fait pour vous seulle. Sa femme lui respont : Messire Keux, il m'est adviz, mais que ce fust vostre plaisir, qu'il vauldroit mieulx que le feissiez assayer à ces aultres dames que vêla; il leur semWera adviz par adventure que je le veuille assayer la première par arrogance ou par orgueul, et m'en sauront pis. Ne vous chaille, m'amye, fait messire Keux, je vous promets ma foy que si elles devoyent enraiger, vous le vestirez la première. Et lui mesnu^ sans plus dire, le luy met sur les espaules: mais
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ce villain mantlieaii se alla si très fort racourcir par derrière, qu'il ne couvroit pas le jarret, et par le devant ne venoit que environ deux doys soubs le genoil. Saincte Marye, fait messire Breux (Brélius) sans pityé^, qui estoit tout joingnant d'eux, et qu'est-ce que je voy , messire Reux? Que dites vous , eussiez-vous jamais creu cecy ? Or vous y fiez, car aultrement vous auriez tort. Messire Keux ne sait quelle contenance tenir : il voit qu'il ne peust couvrir cecy; chescun en est joyeux , pour ce qu'il avoit tant malmené de lengaige les poures dames. Dès l'heure commence il à perdre son hault caquet et baisse la teste. Messire Ydier^ l'appelle et luy dit : Messire Reux , que voulez-vous dire de ce mantheau? A mon advis qu'il seroit bon à vostre femme s'il n'estoit si court; le retiendra elle ou non , affin que les aidtres l'assayent. Reux ne respont riens, mais sa femme toute despite et honteuse le desvet et le gette au beau milieu de la place , et s'en fuy t tant marrye que plus ne peult , en mauldissant le mantheau et celle qui jamais l'envoya. Quant les dames voyent qu'il sera forse que chescune assaye la fortune , pource que le roy l'a ainsi promis, et qu'il n'y a point de remède, elles sont tant doulentes que plus ne peuvent , et ne scevent à quel sainct se vouer. Messire Lucan le Bouteiller, qui estoit fort aimé du roy et des plus près de sa
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personne, il luy dit : Sire, il fault que vous faciez assayer cemantheau à la mye de messireGauvein, qui tant est belle et saige; vrayment, elle ne deust pas demourer des dernières. La damoyselle estoit appellée Genelas et l'aimoit fort messire Gauvein. Toutesfois il avoit eu quelque peu de soupesson d'elle et d'ung chevalier, et eust bien voulu que messire Lucan n'eust point miz cela en jeu. Néanmoins, le roy fait appeller la damoyselle qui n'ose reffuser. Le mantheau luy est vestu, lequel s'estendit si long par derrière qu'il treinoit bien ung pié et demy. Le pan devant du costé destre ne luy venoit pas au genoil^ mais le scnestre le couvroit. Alors je vous asseure que messire Reux , qui longuement avoit perdu le parler, le recouvra, car il a moult grant joye de ce mantheau qui tant s'estoit défiguré sus la poure damoyselle Genelas. Il dit : Or ne seray-je huy, mais mocqué seulet, la Dieu mercy. Messire Gauvein regarde sa damoyselle de travers, comme celuy qui est très mal content. Messire Reux la prent et la meine seoir de costé sa femme et dit : Madamoyselle, tenez-vous près de ma femme, car vous estes aussi femme de bien que elle. Le roy qui voit toute sa court pleine de ris, ne se peust tenir de faire comme les aultres , et deslibere , puisque tant en a fait, qu'il en verra la fin. Il prent par la main la mye de messire Yvein, le
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fils au roy Urien, Ynng des meilleurs chevaliers de la table ronde, et lui dit : Madamoyselle, ce mantheau à mon advis doit estre vostre; car je nouys oncques dire chose de vous, pourquoi vous ne le deviez avoir. Girflet le petit, qui estoit des mignons du roy, print la parolle et dit ; Sire, vous affermez fort pour ceste damoyselle, attendez ung peu, jusques ayez veu ce qu'il à Dieu plaira en dispouser.Faites-le luy mettre sur les espaides vistement, si le verrons. Le mantheau lui fut affublé, mais sans nulle doubte ce fut toute pityé de le voir, tant estoit de maulvaise sorte sur elle, car il treinoit par devant, et ne venoit que jusques au cul par derrière. Hélas! mon Dieu, dit Girflet % voycy une terrible tromperye, il est bien fou qui en femme se fye, je n'en ay pas ancour veu une qui n'ait fait quelque finesse à son homme. Sire, vous asseuriez meintenant que ceste-cy le gaigneroit, regardez comment vous en estes. La poure damoyselle est tant honteuse qu'elle ne scet que dire. Elle a prins ce mantheau par l'ataiche et Fa jette sur ung chevalier. Keux le seneschal lui a dit : Madamoyselle, ne vous courroussez point, ce sont des fortunes de ce monde; allez vous seoir auprès de Genelas et de ma femme si serez guerye; et elle s'en y va bien peneusement. Le roy appelle la mye de Perseval le Galloys et luy dit : Belle, assayez ce mantheau^
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je vous en prye, car je me fye tant au bon rapport que l'on fait de vous, que si nous avons failly aux aultres, à mon advis ne fauldrons nous point à vous. Girflet prent la paroUe de rechef et dit au roy : Sire, vous souvient-il comment il vous en print à l'aultre coup de ce que aviez tant affermé ; gardez qu'il ne vous en advieigne ainsy à cette foys. La poure damoyselle seuffre que on le luy mette sur le doz, car force luy est. En effect, dez ce qu'il fut sur elle, les ataiches vont rompre tellement que le mantheau tumbe à terre. La damoyselle est bien desplaisant et le laisse là, et s'en va asseoir de costé les aultres, baissant la teste sans oser regarder le roy au visaige ne chevalier qui soit là, et mauldit en son cueur celuy ou celle qui en trouva jamais l'invencion. Je ne croy pas, fait le roy, que ce mantheau face jamais honneur à dame ne à damoyselle de céans. Le messaiger relieve son mantheau et dit : Or me faut -il cercher aultres ataiches. Lors boute la main en sa malle, si en tire de semblables , car il ne veult en nulle manière que par faulte d'ataiches sa besoigne soit destourbée. Le roy reprent le parler comme ung peu fasché de Fennuy qu'il voit à ces pouros dames, et dit au messaiger : Amy, n'est-ce pas assés assayé, il seroit meshuy temps que je disnasse. Le roy ne demandoit sinon occasion de
tout laisser; mais le messaiger se remet avant et appelle du roy pour la foy qu'il lui a promise devant toute sa baronnye, disant : Sire, vous ne feites oncques tort à homme; je vous suplye, ne commencez point à moy, tenez vostre promesse. Toute la chevalerye de leans est esbahye; car il n'y a celuy qui n'y ait femme ou amye. Messire Ydier avoit son amoureuse auprès de luy, qui ne cuidoit pas que en tout le monde en eust une de plus grant loyaulté pleine. Il la prent par la main et luy dit : Or, m' amye, vous savez la grant amour que je vous ay tousiours pourtée, et la fiance que j'ay eu en vous, pourquoy je me tiens seur comme de la mort que ne pensastes oncques à me faire ung maulvais tour, dont à ceste heure fort mon cueur se resjoye,car je cougnoys clerement que ce mantheau vous sera de mesure; vostre bonté et loyaulté vous feront aujourd'huy grant honneur. Or, regardez m'amye, de quoy il sert d'estre ainsy loyalle; je suis plus aise de l'envye que auront sur vous ces aultres damoyselles, et du desplaisir que vous ferez aux mesdisans , que d'aultre chose. Je les verray à ceste foys bien marris et confus, et ne fust-ce que messire Reux. Allez , m'amye, empoignez-moy ce mantheau et le vestez hardiment devant tout le monde, pour estre la fleur des dames. La damoyselleàmoytié entreprinze respondit: Messire
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Ydier, mon bon et loyal amy, il me semble, soiibz correction, que ne vous devriez si fort liaster, et devriez attendre que le roy le commandast. Non, non, dit messire Ydier, faites seulement ce que je vous diz. Lors la damoyselle prent tout doulcement le mantheau et le vest; mais oncques habillement qu'elle pourtast ne lui fut si bien fait de mesure comme il se trouva par devant, tant que toute la compaignye qui estoit de ce costé là cuida ung coup qu'elle l'eust gaigné; puis ils tournèrent à voirie derrière, mais c'estoit toute pityé, car sur ma foy, il ne venoit pas jusques aux fesses, dont la risée commensa merveilleusement grande. Ha! damoyselle, dit Girflet, je ne voy nul moyen que ce mantheau vous soit jamais bon, car l'on ne le sauroit tant tirer par derrière qu'il soit à l'esgal du devant. Reux aussi ne se peust tenir de parler, pour ce que messire Ydier l'avoit gaudi, et luy dit: Qu'en dites -vous, messire Ydier? Il est bien musse à qui le cul appert. Messire Idier ne scet que dire, sinon que par courrons il prent le mantheau, et le gette jusques aux piedz du roy. Reux prent la damoyselle pai^ la main et la meine avec les aultres qui jà avoyent assayé la vertu du mantheau, et leur dit: Mes dames , mes dames, faites grant chère, je vous ameine compaignye. Mais nulle n'y eust qui l'en remerciast. Que vous yroye-je plus contant pour faire
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longue la matière : mais j)our conclusion, il n'y eust chevalier leans qui ne le feist assayer à sa femme ou à sa mye, dont ils eurent depuis les cueurs doulens; car tel y avoit eu fiance, qui oncques puis ne feit que grumeler. Le messaiger voyant que son mantheau ne se veult acourder d'estre à nulle des damoy selles qu'il ait leans veues, dit tout hault : Or, je vois bien qu'il m'en fauldra rapourter mon présent de là où je vins, dontil medesplait. Sire, je vous supplye affin que je me soye aquité de mon devoir, qu'il vous plaise renvoyer ancour ung coup par toutes les chambres de céans cercher s'il y a plus riens, car j'ay toujours ouy dire que oncques adventure n'advint en vostre maison qui ne s'en retournast fournye; ce seroit grant malheur s'il m'en failloit ainsi retourner. Par mon chef, dit messire Gauvein , sire , il vous dit vray. Lors commande le roy à Girflet qu'il s'en voyse cercher par toutes les chambres de leans, et qu'il ne demeiuo jusques à la plus petite que tout ne vieigne. Girflet si en va vistement, et ne laisse coing no quignet de tout le palais où il ne fasse sa queste, ainsy que le roy le commande; et après tout avoir bien cerché n'y treuve que une seulle damoyselle coucliée sur un Hct malade. Girflet la salue, disant : Madamoyselle, levez sus, il vous fault en salle venir, le roy vous demande. Atesire
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Girflet, dit la damoyselle, je obéiray voulentiers au roy, mais vous voyez comment je suis, pour quoy il me semble que me devez tenir pour excusée; long-temps a que je ne bougey d icy, et ne suis habillée ne accoutrée, pour me trouver en salle. Madamoyselle, dit Girflet, je attendrey jusques vous vous soyez mise en point pour venir, car aultrement ne m'en puis-je tourner sans vous mener. Quant la damoyselle voit qu'il n'y a remède, elle se lieve et se acoutre le plus honnestement qu'elle peust , et s'en vient en salle avecques messire Girflet. Quant son amy qui là estoit la voit venir, tout le sang luy mue dedcns le corps, tant qu'il luy apparoit au visaige. Il avoit esté joyeux à merveilles de ce qu'elle ne s'estoit point trouvée en la compaignye pour les dangers qu'il y avoit veu; mais la joye est tournée en deul, de peur qu'elle n'y reccoive déshonneur et reprou che ; car il l'aimoit de si grant amour que phis ne pouvoit, et si ce eust esté à son dit, jamais n'eust le mantheau assayé. La damoyselle est jusques devant le roy venue : le messaiger luy présente le mantheau et luy conte toute sa vertu. Et ainsi qu'il luy disoit ces parolles, voy cy venir le chevalier amy de la damoyselle, et si voulez savoir son nom, je vous avise que c'estoit messire Rarados Brisebras , bon chevalier et hardi , lequel s'aproucha de sa dame et luy dit : Hélas, m'a-
înyOj je vous piye que si vous doublez de rieiis, (jue ne vestez point ce mantheau , car pour chose de ce monde je ne vouldroye voir devant mes yeux vostre honte, ne chose pour quoy je ne vous doyve tant aimer comme je foys. J'en eime beaucoup mieux estre en doubte que d'en savoir la vérité j et vous voir assise costé madamoyselle Genelas et la femme de messire Keux. Girflet j)i'(^nt la parolle et dit à Rarados : De quoy vous rourmentez-vous tant? N'en voyez-vous là plus de deux centz assises sur ces bancs , que l'on ciiidoit au matin entie les plus loyalles de tout le pays ? Et toutesfoys vous avez veu comment il en va. La damoyselle, qui de riens ne s'esbahissoit, en faisant chère joyeuse dit à Messire Karados : Amy, de quoy vous sociez-vous? cuidezvous que je vous doyve estre meilleure que les aultres? au regard de moy je le vestirey et ne m'en socye, car je ne me veulx pas a an ter de en riens passer les aultres. Au piz venir, ne pouvez faillir d'estre très bien accompaigné , voyre des plus gens de bien du monde; par ma foy, je le vestirey, et deussiez-vous ancour pluspleindre, et en advienne ce qu'il pourra. Je seroye, fait-il, content que non, mais le roy commande que si, el meintenant elle l'a prins et affublé très hardiment devant toute la compaignye, qui regardoit de grant affection quelle en seroit la fin. Mais
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en effect, ce mantheau fust si bien séant et de bonne mesure et devant et derrière sur la damoyselle, que tous les cousturiers du monde ne l'eussent sceu mieulx tailler pour elle. Le gentilhomme messaiger , qui meintenant voit l'adventure achevée j dit tout hault : Damoyselle, damoyselle, je vous prometz que vostre amy doit estre à ceste heure bien joyeux, car je veulx que vous saichez que j'ay pourté vostre mantheau enmeins estranges lieux , et Fay fait assayer à mille dames et damoyselles à qui oncques il ne fut bien séant, et n'en veiz jamais que vous seuUe à qui il fust bon ; pour quoy je le vous délivre, car il est vostre de bon droit; et le roy mesmes le reconferme, dont la damoyselle très humblement le remercye. Il n'y a leans dame ny chevalier qui aille à rencontre, combien qu'il y ait de l'envye assés, mais semblant n'en font, car ils ne scevent chose nulle sur la damoyselle à redire. Le messaiger prent congé du roy, car moult luy tarde de retourner à sa dame rapourter son messaige, ny ne veult demeurer au disner pour prière que on luy fasse. Le roy se assiet à table, car temps en estoit. Meins chevaliers y disnerent , qui après s'en tournèrent en leurs maisons tristes et doulens, qui oncques puis n'en rirent; mais qui qu'en ait deuil, messire Rarados^ s'en va avec sa mye tant joyeux et content, qu'il n'estoit poussible de
plus, et empourterent le mantheaia, et le gardèrent depuis toute leur vie bien chèrement. Après leur trespas, il fut mis en unglieu secret, et n'y a plus personne de nostre temps qui sache où il est que moy; pourquoy je veulxbien advertir vous, ma cousinne, la première, que quant il vous plaira l'assayer, il est en ma puissance le faire apourter ou pour vous ou quelcune de vos bonnes amyes; toutesfois si vous voyez que on le doyve ancour laisser là où il est, qu'il y demeure , vous y penserez; au regard de moy je ne veulx sinon ce que vous voulez, car je suis et seray tant que je vivray vostre meilleur amy; et puis que le mantheau vous seroit ung peu court, si ne lairroye-je pas de vous aimer. Or vous ay-je achevé mon compte, ce est du mantheau mal taillé y sinon que j'avoye oblié à vous dire le nom de celle qui par sa bonté gaigna le dangereux
mantheau, sachez que on l'appeloit
Le fabliau finit par cette réticence y qui me parait fort ingénieuse.
Ce joli conte se trouve aussi dans la première partie du roman de Tristan et dans le roman de Perceval; mais chez l'auteur de Tristan, au lieu d'un manteau, c'est un cor (cornet à boire) d'ivoire qu'envoie la fée Morgane. Et c'estoitpour qu'ÂHus piist connoistrc toutes les bonnes dames de sa court, et , si la royne avoit jeu avec un autre chevalier^ le saurait son
i5o LE MANTEAU MAL TAILLÉ.
mari par le cor. On le falsoit remplir de vin , et on le donnoit aux dames à hoire. Celle qui son seigneur avoit faussé ne y pomoit hoire , que le vin ne répandît sur elle ; et qui ne Vavoit pas faussé y pouvoit hoire sans répandre.
Dans Perceval, les hommes, comme il est juste, essaient la coupe les premiers, afin qu'on sache aussi leurs torts; et il ne s'en trouve aucun qui n'ait la maladresse de répandre. Parmi les femmes , celle qu'on trouve fidèle est l'épouse et non la mie de Karados , ce qui est plus dans les bonnes mœurs et doit consoler les maris.
Il n'est sans doute personne qui ne se rappelle ici la Coupe enchantée de l'Arioste , imitée depuis par notre célèbre La Fontaine qui , en tirant ses contes des auteurs italiens , n'a fait que restituer à notre langue , sans le savoir, ce que ceux-ci , comme on verra dans la suite , en avoicnt euxmêmes emprunté. La scène dans l'Arioste ne se passe point à la cour d'Artus, mais dans le château d'un seigneur dont une magicienne est devenue amoureuse. Celle-ci possède la coupe qu'avoit faite autrefois la fée Morgane pour convaincre le roi son frère de l'infidélité de son épouse. La magicienne la donne dans le même dessein au seigneur, lequel à son tour y fait boire tous ceux qui viennent loger chez lui. Renaud , à qui elle est présentée , refuse seul de la prendre , et préfère sagement la tranquillité que lui donne la bonne opinion qu'il a de la vertu de sa femme à un éclaircissement dangereux qui , sans rien ajouter à son bonheur, eut pu peut-être y nuire pour toujours.
La Fontaine a changé peu de chose à la niarclie du poète italien, et ne s'est permis , à son ordinaire, que rembellissement des détails dans lesquels on sait qu'il exce'lle.
On sait aussi qu'après avoir mis en conte ce sujet, il eu a fait sous le même titre une comédie qui se trouve sons lr le nom et parmi les œuvres de Champmêlé.
LE MANTEAU MAL TAILLE. i5r
Dansle roman (le Pcrccfoi et, quatrième partie, on lit quel^ que chose de semblable au Manteau mal taillé ou à la Coupe Enchantée ; c'est une rose magique , douce de la même vertu. Portée par une fille ou par une femme qui n'a aucun reproche à se faire , elle reste fraîche ; dans l'autre cas , elle se fane.
Dans les Contes a rire , page 89 , une sylphide , amoureuse d'un prince , et voulant lui faire connoître l'infidélité de son épouse , lui donne une fleur et un vase qui doivent noircir si la femme est infidèle.
Dans le conte de Sénecé , intitulé Camille , un magicien donne au mari jaloux un portrait en cire qui aura de même la propriété de changer de couleur.
Dans la petite comédie de Piron intitulée Le faux Prodige , un valet , [)Our servir son maître dont la maîtresse a été promise en mariage à un certain Fernand , se fait passer auprès de lui pour sorcier, et prétend posséder une robe rouge, qui , par magie , a la propriété de paroître noire aux yeux de ceux dont la maîtresse est infidèle. La robe, qui véritablement est noire, paroît telle à Fernand, et cet amant, trompé sur l'innocence de celle qu'il aime, l'abandonne à son rival.
A la fin du volume des Manteaux, le comte de Caylus donne une assez curieuse notice sur l'original et la traduction ici réimprimée.
Les fabliers se sont égayés sur la fidélité de leur sexe, comme ils ont plaisanté sur celle des femmes. Le Vallo?i des Faux Amants , qui va suivre, est le pendant du Manteau mal (aillé.
iSa LE MANTEAU MAL TAILLE.
NOTES
(i) Mourgue, Mourguein, Morgane ou Morgain, comme l'appellent les anciens manuscrits, étoit sœur d'Artus et élève <le Merlin qui lui enseigna la magie. Elle avoit pour amant le chevalier Guiomars, avec lequel elle fut un jour surprise au lit par la reine. Genèvre, qui, de son côté, aimant le beau Lancelot , avoit des motifs pour excuser sa belle-sœur, eut l'imprudence d'aller publier sa honte. Morgane se retira de la cour; mais elle jura de se venger, et de là vinrent toutes les niches qu'elle fit dans la suite à son ennemie.
Ce Merlin, dont nos romanciers la font élève, naquit, selon eux , en Angleterre , du commerce d'un démon avec une fille vierge. Il servit long-temps par sa science magique le roi Artus ; mais enfin il périt par cette science même : car, s'étant choisi pour maîtresse la jeune Viviane, celle-ci, sous j)rétexte d'avoir un préservatif contre la colère de ses parents, demanda au magicien deux enchantements, avec lesquels elle pût les tenir endormis ou enfermés autant qu'il lui plairoit. Merlin les lui enseigna. Elle se servit du premier pour l'endormir lui-même toutes les fois qu'il venoit coucher avec elle; et par cette adresse, dont le motif est louable , sut ainsi se conserver toujours pure. Mais, par une perfidie horrible, qu'on ne peut excuser, elle employa ensuite le second pour l'enfermer dans une foret (d'autres manuscrits portent dans un tombeau ) , où il mourut. Les romanciers ajoutent que son esprit y subsistoit toujours, et que de temps en temps on y entendoit sa voix.
L'Arioste a adopté la version du tombeau , et il le place auprès de Poitiers. ( Ch, m et viii du Roland Furieux.)
J'ai honte de tirer de l'oubli où elles devroient rester, ces fables insensées de l'enfance de notre littérature; mais
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ce sont des mémoires qui , comme je l'ai dit , peuvent servir à l'histoire de l'esprit humain ; et je vois tous les jours applaudir à de gros volumes sur la Mythologie grecque et romaine, souvent bien autrement absurde, et assurément bien plus étrangère pour nous.
(2. La Fée.) Il y avoit deux sortes de fées. Les unes étoient des espèces de nymphes ou de divinités , et on en va voir un exemple dans le fabliau de Lanval. Les autres n'étoient à proprement parler que des sorcières , c'est-à-dire des femmes instruites dans la magie , telles que Morgane , Viviane et la fée de Bourgogne , toutes trois élèves de Merlin. Ces dernières fées avoient à leurs ordres tout l'enfer, et pou voient opérer les plus grands prodiges ou causer aux hommes les plus grands maux. Mais elles ne possédoient point, comme les autres, un pouvoir qui leur fut propre*, elles n'étoient redoutables et puissantes que par l'entremise des démons avec qui elles avoient commerce. Dans l'abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on disoit tous les ans luie messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées ; et il n'y a pas fort long-temps que cet abus a été détruit. Quand on fit le procès à la Pucelle d'Orléans , les docteurs lui demandèrent pour première question , si elle avait connaissance de ceux qui allaient au Sabbat avec les fées , au. si elle 71' avoit pas assisté aux assemblées tenues à la fontaine des Fées y proche Damprein , et autour de laquelle dansent les malins esprits. Le Journal de Paris sous Charles VI et Charles FIT prétend qu'elle avoua qu'à vingt-sept ans , elle alloit souvent, malgré son père et sa mère, à une belle fan^ taine au pays de Lorraine , laquelle elle nommait Bonne-Fontaine aux Fées notre Seigneur. Qui n'a entendu parler du château de Pirou en IVormandie , bâti par les fées ; de celui de Lusignan , construit en Poitou par la fameuse Mélusine, etc. Tous nos vieux romans ne sont pleins que de ces
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diableries insensées, que d'abord on est tenté de regar(l(;r comme un moyen grossier, employé par des gens sans goût pour frapper et surprendre l'imagination de leurs lecteurs ; mais ils content ces sottises de si bonne foi, que bientôt il faut les plaindre ; et peut-être est-ce là une des preuves les plus frappantes de l'état d'enfance oii se trouvoit alors la raison humaine; car enfin ces messieurs étoient les beaux esprits de leur siècle. Cependant il faut convenir aussi que les fabliers sont sur ce point beaucoup moins répréhensibles que les romanciers , et qu'au mélange près de la dévotion avec la galanterie, leurs contes , comme on le verra, offrent très peu de superstition.
(3. JBrcux, on Bréhus-s ans-pitié. ] Les sobriquets , ajoutés au nom propre , avoient commencé à se multiplier sur la fin du dixième siècle et au commencement du onzième, et ils étoient devenus dans le douzième et le treizième très communs. On trouve mille exemples de rois et de princes qui en portèrent. Les romanciers en ont donné de même à presque tous leurs héros; A^ravain-V Orgueilleux ^ Sacremor''le''Desrée , Giron-le-Courtois , Danain-le-Roux , Harmin- Ic-Félon, etc.
(4. Messire Ydier.) Les chevaliers, soit qu'on leur parlât, soit qu'on parlât d'eux , étoient appelés sire , messire ou monseigneur. Les rois mêmes et les reines leur donnoieiit ce titre. Le poète observe ici exactement l'étiquette pour chacun d'eux. De nos jours , on ne traitoit , dit-on , le parlement de nosseigneurs , que par un ancien usage, établi lorsqu'il étoit composé de chevaliers.
(5. Hélas! dit Girflet.) Girflet étoit écuyer d'Artus: aussi nest4l pas nommé messire; et, quand ce titre lui est donné plus bas par une demoiselle, c'est une pure politesse.
(6. Messire Karadns.) Les noms des héros de roman lie sont pas toujoui'S des noms imaginaires. Il en est (juclqncs -
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lins qui ont appartenu à des familles illustres, et qu'on retrouve dans les histoires du temps. M. de Sainte-Palaye , aux écrits de qui je dois ^ette remarque, soupçonne que ce j)ouvoit être une flatterie empl(5yée vis-à-vis d'un grand-seit;neur par un romancier, son protégé ou son vassal. Je trouve un Karados dans une ballade qii'Eust. Deschamps [Poésies inanuscrites^ adresse au roi sur les chevaliers et princes qui sont de sa maison; et, quoique ces poésies soient postérieures au temps de nos fabliaux, ou m'accordera sans peine qu'un nom qui étoit considérable au quatorzième siècle pouvoit dt'jà l'être au treizième. Or, maintenant ne se pourroit-il pas ([ue l'auteur du Court Mantcl eut imaginé son conte pour faire sa cour à quelque Karados , et amener adroitement l'éloge de la maîtresse ou de la femme de ce seigneur? Cette conjecture qui ajouteroit au mérite de son fabliau m'a séduit, je l'avoue; et, si je ne craignois de trouver, comme les commentateurs, de l'esprit où l'on n'en a peut-être pas mis, je dirois qu'elle m'a paru plus probable encore à une seconde lecture. Au reste, si elle étoit vraie, l'on conviendra que, malgré l'injustice qu'il y a de bkimer toutes les femmes afui d'en louer une seule, nos poésies modernes offriroient peu d'exemples d'une louange aussi délicate et aussi fine.
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