‹ Fabliaux ou contesChapitre 6 sur 29 · LE VALLON DES FAUX AMANTS · texte numérisé non relu

LE VALLON DES FAUX AMANTS

Il y avoit un an que Lancelot ', absent de Carduel, étoit éloigné delà belle reine Genèvre, sa mie. Après avoir délivré des chevaliers, secouru des dames, exterminé des brigands et aboli beaucoup de mauvaises coutumes^ il revenoit vers elle plus amoureux que jamais; quand sur un tertre, à l'entrée d'un vallon , il aperçut une demoiselle cjui fondoit en pleurs et qui en maudissant Morgane s'arrachoit les cheveux. Touché de compassion, le chevalier s'approcha et lui demanda le sujet de ses douleurs. «Hélas! sire, dit-elle, c( j'avois pour ami le plus brave des chevaliers, (c et une jalousie imprudente vient de me le faire « perdre. J'ai voulu connoître s'il m'étoit fidèle, <i je l'ai fait entrer dans ce vallon de la détestable c( Morgane : il vient d'y être enfermé pour jamais, (( et, quoique convaincue à présent de son infi- (( délité, je sens néanmoins qu'il m'est impossible « de vivre sans lui. »

I^ancelot ne comprit rien à ce discours qui

LE VALLON DES FAUX AMANTS. iSj ne lui sembla d'abord que le délire d'une tête amoureuse, dérangée par la jalousie. En vain il cherchoit des yeux cette prison dont on lui parloit; il ne voyoit qu'un vallon frais et riant, arrosé par une rivière dont les bords étoient plantés de quelques arbres, et terminé dans son enceinte circulaire par des montagnes couronnées de forêts. Il pria donc la demoiselle de s'expliquer plus clairement, jurant au reste de lui rendre son ami, s'il vivoit encore; et elle parla ainsi :

ce Vous connoissez sans doute cette Morgane, (c la sœur du roi Artus, si fameuse par ses ence chantements et sa science magique. Elle étoit ce devenue éperdument amoureuse d'un beau ce chevalier ; et comme elle l'aimoit plus que ce toutes choses au monde, elle croyoit aussi en ce être aimée de même. Il ne s'étoit rendu néanee moins qu'à la crainte de sa puissance, et avoit ce pour amie une demoiselle jeune et charmante, ce aussi belle que Morgane l'étoit peu. La fée, ce quand elle découvrit ce secret funeste, faillit ce en mourir de douleur ; mais l'espoir de la ce vengeance la ranima. Elle fit épier les deux ce amants, et un jour qu'ils étoient dans ce beau ce vallon occupés à se donner des preuves muée tuelles de leur amour, elle parut tout-à-coup ce à leurs yeux, puis, après avoir exhalé sa fureur ce en reproches injurieux, leur annonça un châ-

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c( timent qui n'alloit plus finir qu'avec leur vie. f( Aussitôt en effet elle les attacha magiquement a dans ce lieu même, où, placés à quelques pas «Yun de l'autre, se voyant sans cesse et sans « cesse tourmentés par les désirs les plus viocc lents, ils ne peuvent cependant ni se parler (( ni se réunir\ Ce n'est pas tout. Pour venger « son sexe des infidélités de l'autix^ , Morgane « destina par encliantement la vallée à servir de « prison à tous les faux amants. Un mur d'air, a transparent et solide , plus impénétrable que « le fer même, lui sert d'enceinte. Du moment « qu'un homme y entre, s'il est coupable de la « moindre infidélité envers celle qui l'aime , le « retour lui est fermé pour jamais. La prison « au reste, est, dit-on, assez douce : car Morgane « ne veut qu'empêcher ses captifs de faire des c( infidélités nouvelles. Elle fournit abondamce ment à tous leurs besoins , ils occupent des « appartements très agréables, peuvent jouer, « danser, se voir entre eux. Une femme, si elle «vient avec son ami, peut y rester; et il lui est ce même permis de sortir ou de rentrer à son ce gré, pourvu toutefois qu'elle-même ait été fice dèle. Mais, malgré tous ces adoucissements, ce l'ennui de cette éternelle captivité est si violent, ce que bientôt la plupart de ceux qui s'y trouvent a condamnés y périssent de langueur et de clia-

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« grill. Voilà dix-huit ans qu'est ouvert ce lieu « (le vengeance qu'on nomme également le Val- <c Ion périlleux y le Vallon sans retour y ou le « Vallon des faux amants. Il se passe peu de ((jours qu'il n'y entre quelque amant ou quel- (( que époux; et depuis dix-huit ans, il n'y en ((a pas encore un seul, dit-on, qui ait pu en (( sortir. ^^^'

((Eh bien! ils en sortiront tous aujourd'hui,

(( s'écria vivement le héros, et mon bras ! —

(( Ah, sire, n'exposez pas en vain votre liberté! (( La valeur ne peut rien ici , il ne faut que des (( vertus. — J'en ai beaucoup moins que je ne « devrois sans doute; mais enfin quand on est c( résolu de se battre jusqu'à la mort, quelles (( vertns faut-il donc encore avec cela? — On (( doit n'avoir jamais manqué à sa mie, et n'avoir (( même jamais souhaité de lui manquer. — Et (( s'il se rencontroit ce loyal chevalier qui eût (( toujours été fidèle en amour....? — Sire, cette (( aventure le rendroit immortel , car il auroit la (( gloire de délivrer tous les prisonniers et de (( rompre pour toujours l'enchantement du val- (( Ion. Mais nous ne devons pas nous flatter d'un (( tel bonheur. Où trouver cet homme rare, cet (( homme merveilleux , assez constant pour n'avoir « aimé qu'une seule femme? Morgane elle-même (( ne l'espéroit pas, quand elle a mis à son charme

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«cette clause impossible. Croyez-moi, sire, por- « tez vos pas ailleurs; on peut sans honte re- « noncer à une entreprise où le courage est « superflu. Pour moi, c'en est fait, je veux aller « m'enfermer dans la prison de l'ingrat que «j'aime, et quelque libre que je sois d'en sortir, ce on me verra vivre et mourir avec lui.— Demoic( selle, s'écria Lancelot, non, vous ne mourrez «pas; attendez-moi ici, vous allez voir s'il est « encore des amants loyaux ». En disant cela, le chevalier pique son cheval, et s'élance dans le vallon.

Il ne vit d'abord qu'une espèce de brouillard ou de fumée imperceptible. C'étoit le mur d'air qui servoit de barrière, et qui s'ouvrit librement à son passage. Mais à peine eut-il mis les pieds dans l'enceinte, qu'il se trouva suivi par une muraille épaisse laquelle sans cesse pressant ses pas, le forçoit d'avancer et l'empêchoit de songer au retour. A l'entrée du lieu se voyoit une chapelle que Morgane avoit fait bâtir pour que ses prisonniers pussent chaque jour assister à la messe\ A droite et à gauche étoient leurs maisons

Je supprime le reste de l'aventure, dont le dénoùment est absolument semblable à celui de la Mule sans Frein, et qui de même n'offre plus que des combats; car, dans ces

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^îrclcs de prouesse , justice n'etoit j)ien Tailc que qui^pd on avoit tué ou battu. Lancelot est partout vainqueur. Morgane, soupirant de douleur de voir la reine qu'elle liait posséder un amant si brave et si fidèle , essaie en vain de le lui arracher. Il résiste à ses caresses et a ses ofiies. Les prisonniers sont délivrés: ils viennent en foule remercier leur bienfaiteur; la demoiselle rivale de la lee est rendue à son ami; celle qui attendoit en dehors, à l'entrée du vallon, retrouve le sien ; fenchantement est rompu , et tout le monde sort content. Morgana seule était triste , dit fauteur qui fmit j)ar un trait naïC de sentiment son historiette badine. Quaud elle vit partir le eh cvalicr , Latieelot , Laneelot , lui dit-elle, vous vous applcuidissez maintenant ; mais bientôt (pie de reproelies vous aurez ii vous faire , et. que de femmes par vous vont e!re malheureuses !

On ne sera pas surpris qu'une aventure aussi brillanh» pour Lancelot se trouve dans le roman de son nom; mais, pour la lier au reste de l'ouvrage, il a fallu changer quelque chose au dénoinnent. Ainsi Morgane , après cjue l(\s prisonniers sont délivrés , enlève le héros qui par là se trouve entraîné dans d'autres aventures.

Dans le roman d'Amadis est une île merveilleuse où l'on voit un antre magique destiné, comme le vallon de ce fabliau, à éprouver les amants infidèles. A son approche de l'antre , tout amant déloyal est repoussé par des torrents de fiaiTime, accompagnés de cris effroyables. Les amants loyaux et hdèles entrent librement et n'entendent (ju'une musique délicieuse.

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NOTES

(i. Lancclot) fils d'un de ces rois de Gaule vassaux d'Artus , étoit ramant chéri de l'épouse du monarque , et le plus brave ainsi que le plus beau de tous les chevaliers de la Table-Ronde. Sa fidélité pour la reine est renommée dans les romans ; et avec les moyens qu'il avoit pour plaire, on croira sans peine que cette fidélité fut souvent mise à l'épreuve. Une femme étant venue le trouver la nuit, et l'assurant que la reine ne pourroit en être instruite: Quand elle ne le saurait jamais , dit-il, mon cœur qui est toujours près d'elle ne pourroit l'ignorer: sentiment un peu mystique, mais sublime, et qu'on regrette de troviver avec un attachement criminel. Dans nos cartes à jouer, un des quatre valets porte encore aujourd'hui le nom de Lancelot; ce qui prouve quelle étoit à l'époque de l'invention de ce jeu la célébrité du héros fabuleux.

(2. Après avoir délivré des chevaliers, secouru des dames , exterminé des brigands et aboli beaucoup de mauvaises coutumes.)Cctoit à-peu-près à cela que se réduisoient les exploits des chevaliers errants, sorte de héros vagabonds qu'il a été très facile à l'immortel auteur de Don Quichotte de rendre ridicules , mais dont l'enthousiasme cependant , les travaux et la valeur, méritent peut-être aujourd'hui notre reconnoissance. Qu'on se rappelle qu'il fut un temps où la France étoit devenue la proie d'un millier de petits tyrans qui tous aspiroient à l'indépendance et à la souveraineté ; qu'on vit les plus forts, après avoir écrasé les plus foibles, se former ainsi des domaines, battre monnoie, élever des forteresses , faire à leur gré la guerre ou la paix , condamner sans appel les vassaux qu'ils s'étoient soumis et qu'ils nom-

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înoient leurs sujets, leur imposer arbitrairement des taxes, et les obliger par serment de les suivre en guerre , même contre le roi ; nulle part de sûreté ni de commerce ; les femmes étoient enlevées, les orphelins dépouillés , les voyageurs volés sur les chemins ou dans les bois , les marchands rançonnés àtous les ponts , gués et passages ; partout enfin régnoient la violence , le brigandage et la guerre. C'est au milieu de cette anarchie effroyable que l'enthousiasme toutà-coup enfanta la chevalerie , c'est-à-dire un ordre d'hommes généreux qui se dévouèrent avec serment à secourir les veuves, les orphelins et tous les opprimés, et dont plusieurs , sans attendre qu'on vînt implorer leur secours , par un fanatisme qui ne se trouve guère que dans de grandes âmes, couroient , au péril de leur vie, partout oii il y avoit des oppresseurs à détruire et des torts à redresser. Hélas ! l'héroïsme et la vertu sont si rares parmi les hommes, qu'il n'est assurément pas de leur intérêt d'y trouver des ridicules. Il y avoit tant d'autres reproches, et bien iliieux fondés , à faire à la chevalerie; mais ceux-ci n'eussent qu'attristé , et l'on veut faire rire.

(3. £iie les attacha magiquement dans ce lieu même,) Dans le Roland du Boiardo , la fée Silvanelle , amoureuse de Narcisse , le surprenant de même avec sa rivale , impose la même peine aux deux amants.

(4) Dans les Cent Nouvelles nouvelles de M"'^ de Gomez [Nouvelles 74 et 75), un Espagnol obligé de fuir sa patrie pour avoir poignardé sa femme , qu'il avoit surprise en adultère , se réfugie à Mélille chez les Maures d'Afrique, où il change de religion et devient roi. Afin de se venger du sexe que son épouse lui a fait haïr, il bâtit im sérail , dans lequel il enferme toutes les femmes de ses états dont les maris ont à se jdaindre , et celles que ses sujets corsaires peuvent prendre dans leurs courses. Ou

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tente pendant un an la fidélité de celles-ci , et toutes ces prisonnières ne doivent être libres que quand il se sera trouvé une femme fidèle à son époux ou à son ami , et assez vertueuse pour faire excuser les désordres des autres. Il est étoimant que madame de Gomez n'ait profité de notre fabliau que pour le tourner au déshonneur de son sexe.

(5. Une chapelle que Morgane avolt fait hdtlr pour que ses prisonniers pussent entendre la messe. ) Une chapelle ! la messe ! dans un pareil sujet ! On verra d'autres exemples de ce mélange absurde et impie ; et les romanciers en sont pleins. La nuit ils font coucher leurs héros avec une maîtresse ; mais ils ne manquent jamais de leur faire entendre la messe le lendemain. Ce Merlin même, le plus grand magicien de la terre selon eux, ce Merlin qui fut fils d'un démon, et formé , d'après un conseil des esprits infernaux, pour anéantir \ œuvre de Rédemption , eh bien! ce Merlin est baptisé ; c'est un zélé catholique qui n'emploie la plupart de ses enchantements que pour avancer chrétienté; il fait faire des bâtards , parce qu'ils soutiendront un jour la foi ; il favorise des adultères En lisant ces absurdités dégoûtantes , je me suis dit : l'ignorance n'empêche pas d'écrire , voilà ce qu'elle produit 3 l'ignorance n'est donc bonne à rien.

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