PAR MARIE DE FRAINCE
Artus, aux fêtes de la Pentecôte, tenoit sa cour plénière à Carduel; et libéral autant que magnifique, il avoit répandu à pleines mains les bienfaits et les présents sur tous ceux qui l'entouroient. Un seul homme s'en vit privé : c'étoit Lanval, chevalier breton', qui Tavoit très bien servi, et que le monarque néanmoins affectoit depuis long-temps d'oublier. Lanval étoit fils de roi, et dans toute l'Angleterre vous n'eussiez pu trouver un chevalier plus brave et plus beau : mais ne recevant rien du prince, et ne lui demandant rien, dénué de ressources dans un pays étranger , il se vit enfin réduit à une telle détresse qu'il lui fallut quitter la cour de son suzerain.
Il partit donc sans prendre congé de personne , sans même trop savoir où il iroit, et marcha ainsi à l'aventure pendant plus de la moitié du jour. Enfin , ayant trouvé une prairie qu'arrosoit une rivière , il descendit pour laisser ])aîtrc et reposer son cheval; et pendant ce temps,
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couché sur l'herbe et le coude appuyé sur son manteau , il regardoit l'eau couler et révoit tristement à son malheur.
Un bruit soudain qu'il entendit à ses côtés lui fit tourner la tête. Il aperçut deux demoiselles d'une beauté ravissante et vêtues très richement, qui, après l'avoir salué, l'invitèrent de la part de leur maîtresse , à se rendre dans une tente quelle avoit fait dresser non loin de là. Lanval, étourdi du compliment, se leva et les suivit, sans songer même à son cheval. Il trouva un pavillon de soie^ surmonté d'un aigle d'or, et sur un lit magnifique étoit la plus belle personne que des yeux humains puissent jamais voir.
Flor de lis et rose nouvele ,
parait au temps Quant ele pert ou tans d'été , Elle surpassait Trespassoit elle de biauté.
Un manteau doublé d'hermine et teint en pourpre d'Alexandrie^ couvroit ses épaules. La chaleur^ l'avoit forcée de l'écarter un peu; et l'œil, à travers cette ouverture, apercevoit une peau plus blanche que l'hermine qui la touchoit.
Le chevalier étoit tellement interdit, qu'il ne put ni avancer ni parler. Elle l'appela. «Lanval, « lui dit-elle , c'est vous que je viens chercher ici. (^ Vous m'avez plu, je vous aime, et veux bien-
« tôt vous en donner de telles preuves, que votre c( sort sera digne d'être envié par cet Artus qui (( vous dédaigne, et par tous les rois de la terre. »
Ce discours tendre retira le chevalier de son premier étonnement, et, comme une étincelle, enflamma subitement son cœur. Il répondit à la dame que s'il étoit assez heureux pour obtenir son amour, jamais elle ne pourroit lui rien ordonner que sa valeur n'osât entreprendre ; et il protesta qu'il ne desiroit plus désormais qu'une seule chose au monde, l'assurance de la voir toujours et de ne pouvoir plus être séparé d'elle.
Les demoiselles entrèrent dans ce moment, apportant des habits magnifiques; il s'en revêtit, et sembla encore mille fois plus beau. Bientôt après le dîner parut. La fée^ lui fit prendre place sur le lit auprès d'elle. Les pucelles ^ servirent elles-mêmes. Tous les plats étoient exquis; mais,
Un entrcmès i eut plénier Ki miilt plaiseit au chevalier :
Car s'amie baiseit suvent, Et acoleit estreitement.
Après la table, il obtint d'elle la dernière preuve de son amour. Enfin, pour achever de vous peindre sa situation , il étoit tellement transporté de plaisir qu'il eût voulu passer toute sa vie dans ce pavillon déUcieux. Mais le soir, quand la nuit approcha, la fée lui dit : « Je ne
ir)8 LAI DE LANVAL.
« puis vous garder davantage , levez-vous , re« « tournez à la cour et déployez-y une magnifi- « cence digne de vous et de moi. Quelque dépense « qu'il vous plaise de faire, For ne manquera ja- (( mais à vos besoins. Si quelquefois votre ten- « dresse me désire (et je me flatte que ce ne « sera jamais que dans des lieux où votre amie « pourra paroître sans rougir) , je vous permets « de m'appeler; et dans l'instant, invisible pour (c tout autre, je m'offrirai à vos yeux. Mais sur- « tout que personne ne puisse jamais soupçonnei' « votre bonheur. J 'exige le secret le plus profond , « et vous annonce que dès le moment où vous y «manquez, vous perdez mes bontés et ne me « revoyez jamais ». A ces mots elle l'embrassa et lui dit adieu. Son cheval l'attendoit à l'entrée de la tente. Il partit tellement étonné de son aventure qu'il ne pouvoit la croire, et qu'il regardoit de temps en temps en arrière, comme pour se convaincre qu'on ne l'avoit pas abusé par une illusion.
De retour à Carduel, il combla de présents ceux qui l'avoient servi, racheta des prisonniers, remit en équipage des chevaliers pauvres , habilla des ménétriers^, fit des dons à des croisés et à des pèlerins; et cependant sa bourse se trouvoit toujours remplie. Mais ce qui plaisoit enconî bien autrement à son cœur, c'est que le jour ou
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la nuit, dès que l'amour le pressoit et qu'il appeloit la fée, elle se rendoit aussitôt à ses désirs.
Écoutez maintenant comment ce bonheur fut troublé.
A la fête de la Saint-Jean, beaucoup de chevaliers se trouvoient au château. Quand on eut soupe, ils descendirent au verger pour se promener. La reine, qui en secret aimoit Lan val et qui des fenêtres de la tour qu'elle habitoit Tavoit aperçu parmi eux, proposa sans affectation aux dames de descendre aussi. On se réunit, on folâtra, on se prit par les mains pour danser ; la joie devint générale.
Lanval seul s'ennuyoit , parce qu'il songeoit à sa mie, et il s'échappa dès qu'il le put, pour retourner auprès d'elle. Genèvre, qui depuis long-temps cherchoit l'occasion de le trouver seid , saisissant avidement celle-ci , l'appela et lui parla en ces termes : « Lanval, je vous ai tou- « jours estimé, et il ne tient qu'à vous d'avoir c( mon cœur, car je vous aime : parlez , ne le dece sirez- vous pas »? Le chevalier aimoit déjà, comme vous avez vu; et d'ailleurs, n'eût-il pas aimé, il étoit trop loyal pour manquer jusqu'à ce point au monarque qui avoit reçu sa foi^ Enfin, que vous dirai-je? après bien des sollicitations tendres, la reine furieuse s'emporta en inveclives et lui fit un reproche si horrible, que, piqué
à son tour, il avoua qu'il avoit une mie, et inie mie si parfaitement belle qu'une seule de ses suivantes l'emportoit sur la reine en beauté.
Cette réponse humiliante acheva d'accabler Genèvre. Elle se retira dans sa chambre pour pleurer, et, se mettant au lit, déclara qu'elle n'en sortiroit plus que quand le roi son époux auroit promis de la venger. Il étoit à la chasse. Le soir quand il rentra, elle se jeta à ses pieds, et lui demanda vengeance d'un insolent qui non-seulement avoit osé la prier d'amour, mais qui sur ses refus l'avoit accablée d'injures, en ajoutant qu'il possédoit une maîtresse dont les suivantes valoient mieux qu'elle. Trompé par les larmes de son épouse, Artus s'enflamma de colère: il jura qu'il feroit brûler ou pendre le coupable '"*, et envoya dans l'instant trois de ses barons'' pour l'arrêter.
Lan val s'en étoit retourné triste et chagrin. Quoiqu'il n'eût pas nommé son amante à la reine, il avoit cependant parlé de son bonheur, et il trembloit que la fée ne s'en vengeât. A peine fut-il rentré chez lui, qu'impatient de sortir d'inquiétude, il l'appela; mais pour cette fois elle fut sourde à ses voeux. Il eut beau se plaindre , soupirer, maudire son indiscrétion et demander grâce, tout fut inutile; elle refusa toujours de se montrer. Les barons le trouvèrent en larmes
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quand ils vinrent le sommer de se rendre à la cour du roi pour se défendre. Le désespoir dans le cœur et peu inquiet sur des jours qui lui étoient devenus odieux, il les suivit.
Dès qu'il parut, le monarque lui reprocha avec amertume sa félonie. Lanval, surpris, protesta de son innocence sur la séduction dont on l'accusoit; mais il confessa naïvement l'incivilité qui lui étoit échappée dans la colère, et se soumit du reste au jugement de la cour. On lui nomma en conséquence des juges choisis parmi ses pairs'\ Ceux-ci lui assignèrent un jour pour comparoître ; et en attendant ils exigèrent ou qu'il se constituât prisonnier ou qu'il donnât un répondant.
Comme l'accusé n'avoit point de parents en Angleterre , et que dans sdn malheur il ne comptoit plus sur ses amis , il s'apprétoit à marcher vers la prison ; mais Gauvain , quoique le neveu du monarque, et les chevaliers qui étoient au château, ayant offert pour son cautionnement leurs terres et leurs fiefs , la garantie fut acceptée et il lui fut permis de retourner au lieu de sa demeure. Il étoit si profondément affligé que ses amis qui l'y accompagnèrent et qui se proposoient de lui faire quelques reproches sur sa dangereuse indiscrétion, se virent obligés au contraire de l'exhorter à prendre courage. Il fallut même qu'ils vinssent tous les jours le consoler, car il refusoit de man-
ger; il appeloit sans cesse la mort, et leur tlonnoit lieu de craindre que la douleur ne lui fît perdre tout-à-fait la raison.
Le jour fixé arriva enfin. Les barons s'assemblèrent, et les chevaliers qui avoient été les pièges '^ de Lanval vinrent le leur représenter. Artus voulut présider à la séance. Animé par son épouse qui étoit présente, il animoit luimême les juges. On interrogea l'accusé et on le fit sortir ensuite pour aller aux voix; mais ces braves guerriers avoient honte de condamner ainsi à la mort'^ un chevalier sans reproche, un jeune homme si beau, loin de sa patrie et sans appui dans une cour étrangère. Plusieurs n'opinoient qu'à la prison; et l'un d'eux, dans l'espoir de le sauver, ayant proposé de l'obliger à montrer sa maîtresse, afin qu'elle pût être comparée à la reine et qu'on jugeât s'il avoit eu raison de la lui préférer, cet avis fut adopté unanimement. Par malheur il n'étoit plus en sa puissance de la faire voir; et ce dernier moyen qu'on vint lui offrir ne servit qu'à le convaincre qu'il n'avoit plus de ressource.
On alloit donc prononcer, lorsque tout-à-coup on vit paroi tre deux demoiselles montées sur des chevaux gris, et si belles qu'on crut d'abord que l'une des deux étoit la mie qu'avoit tant vantée Lanval. Elles se présentèrent devant le roi, et en
lui annonçant larrivée de La dame leur maîtresse, le prièrent de lui faire préparer une chambre qu'elle pût occuper. Un instant après, deux autres parurent, d'une taille majestueuse, et plus belles encore que les premières. Elles étoient vêtues d'un bliaud d'or ^\ et montoient des mules espagnoles. Le monarque, à qui elles demandèrent im gîte et pour elles et pour leur maîtresse , alla les conduire lui-même; et comme s'il eût craint que Lan val n'échappât à sa vengeance, il revint au plus vite presser le jugement.
Mais des cris de joie et des acclamations bruyantes qu'on entendit au-deliors arrêtèrent de nouveau les juges. Ils regardent, et voient venir sur un cheval plus blanc que la neige '^' une dame d'une beauté surnaturelle et divine. Elle avoit im manteau de pourpre grise, étoit suivie d'un lévrier et tenoit un épervier sur le poing''. Hommes, femmes, chevaliers, bourgeois, tout ce qui habitoit l'enceinte du château étoit accouru sur son passage, et l'on n'en tendoit autour d'elle qu'un murmiu^e confus d'admiration et d'éloges.
Les amis de Lanval, ne doutant pas que ce ne fût là celle qui devoit le sauver, vinrent en liâte lui annoncer cette heiuTuse nouvelle. Assis tristement à l'écart, il n'attendoit plus que l'instant de mourir, et s'en applaudissoit, puisqu'il avoit
perdu celle qui faisoit tout son bonheur. Au discours de ses amis, il leva les yeux pour la regarder. C'est elle, c'est elle! s'écria-t-il , et je vais mourir content, puisque je l'ai revue.
Le monarque avec toute sa cour alla au-devant de la dame. Elle entra dans le palais , salua et parla ainsi : « Roi, et vous, barons, écoutez-moi. Ar- « tus, j'ai aimé l'un de tes chevaliers, ce Lanval i( qui t'avoit si bien servi '^, et que j'ai été obli- « gée de récompenser pour toi. Il m'a désobéi , <c et j'ai voulu l'en punir en le laissant pendant: « quelque temps aux portes de la mort ; mais il ce m'a été fidèle , et je viei>s l'en récompense!. c( Barons , vous avez exigé ma présence pour le ce condamner ou l'absoudre ; me voici : comparez ce maintenant et prononcez ». Ils s'écrièrent tous que Lanval avoit eu raison , et d'une voix unanime il fut absous. La fée repartit aussitôt avec sespucelles. Pour lui, montant sur les degrés du perron de marbre '^ qui étoit près de la porte , il sauta sur le cheval de la dame quand elle passa, et sortit avec elle.
Les Bretons disent qu'elle l'emmena dans une île charmante , nommée d'Avalon , où ils ont vécu heureux. On n'en a point entendu parler depuis; et quant à moi, je n'en ai pas appris davantage.
Dans les Mille et une nuits , Ahmed , fils du sultan des Indes, se trouve conduit de même par une aventure singulière au château magique de la fée Pari-Banou , qui est devenue amoureuse de lui. Il l'épouse; mais, dans tout le reste , les deux contes ne se ressemblent plus.
Voyez le texte dans \g Recueil de Marie de France , 1820, a vol. in-8. Tome i*"*, page 202.
NOTES
(i. Lai,) Ce mot, aussi ancien que la poésie françoise , signifioit chanson, et paroît venir de l'allemand lied , qui a la même signification. Nos vieux romanciers font souvent chanter des lais à leurs héros. Il y en avoit dans tous les genres , de gais , de tristes , d'amoureux et même de dévots. Peu- à-peu le lai se perfectionna. On lui donna un nombre réglé de stances, une coupe lyrique; et c'est ainsi qu'on le voit paroître dans les poésies manuscrites de Froissart , et pendant fort long-temps chez les poètes qui suivirent celuici. Dans les commencements , le lai se chantoit , et d'ordinaire avec un accompagnement de harpe. Barbares leudos harpâ relidehat, ( Fortunati Epistolœ ad Gregorium Turo-nensem.J
Il avoit appris à chanter Et lais et noies à liarper.
Tenait une harpe , et harpoit , et chantoit tant doulcemcnt un lay quiavoit esté fait nouvellement et qui était appelle le lay des deux Amants, f Roman de Giron-le-Courtois.J
Il est vraisemblable que certains fabliaux furent nommés
lais , parce qu'ils se chantoient aussi. Dans le préanibiilc (te celui de Gruélan qui va suivre, le poète dit:
Bun en sunt li lai à oïr , E les Ilotes à retenir.
A la fm de celui de Gugemer, qui vient ensuite, on lit de même,
Qu'lium dist en harpe è en lote :
bonne
Boine en est à oïr la noie.
Mais quel étoit ce chant? Les fabliaux ordinaires n'etoienlils que déclamés , et les lais-fabliaux chantés en entier? Pourquoi les manuscrits n'en offrent-ils aucun de noté, tandis qu'on y trouve la musique des chansons du temps , et celle même d'un fabliau ordinaire [Aucassifi?). Je n'ai sur tout cela que des conjectures dont la discussion m'entraîne^roit trop k)in, et je laisse ces détails à ceux qui entrepi'cndront l'histoire de notre ancienne poésie.
Dans la pièce intitulée les deux Mcnétners , rnud'cMix, après avoir nommé tous les romans qu'il est en état de réciter, se vante de savoir plus de quarante lais.
(2. Laiwal , chevalier hretoji.) Nos romanciers étant François, il étoit tout naturel qu'ils prissent des François pour leurs héros. La chose ne devenoit pas aussi aisée pour ceux qui faisoient des romans de la Table-Ronde, parce que la scène devoit être en Angleterre. Pour remédier à cet inconvénient , ils supposoient Artus suzerain de la petite Bretagne ; ils le font venir souvent à Nantes tenir cour plénière; et dès-lors cette province devient le théâtre de la plupart des exploits. Trois des plus célèbres chevaliers de la Table- Ronde , Tristan , Méliadus et Lancelot , sont Bretons. La foret où Merlin fut enchanté par Viviane et qu'habitoi(Mit les fées, est Brocéliande auprès de Quintin, etc. Enfin ces
labiés , devenues populaires , a voient fait donner à certains lieux des noms qu'on retrouve encore dans les histoires. C'est ainsi que, dans la vie de Louis III, duc de Bourbon , on voit une action passée auprès du Perron de. Merlin , une autre à la Croix de Malchast oii Merlin faisoit ses merveilles.
(3. Un pavillon de soie. ) La chenille qui produit la soie , originaire de la Chine et des Indes, avoit été , en 55 1 , transportée par deux moines à Constantinople; mais le secret d'élever ces insectes et de travailler leur fd sembloit être demeuré dans l'empire grec , et le reste de l'Europe n'en avoit point profité. En ii3o, Roger, roi de Sicile, passant par la Grèce au retour d'une expédition dans la Terre- Sainte , emmena avec lui d'Athènes , de Corintlie et de Thèbes , des ouvriers en soie , et les établit à Palerme , où ils enseignèrent leur art , qui bientôt se répandit dans l'Italie. Peu de temps après , des marchands toscans et lombards le portèrent en France. Ceux - ci formèrent d'al)ord leurs manufactures dans nos provinces méridionales, dont la température est plus favorable à la conservation ainsi qu'à la nourriture de l'insecte. De là ils parcouroient le royaume et suivoient les i'oires pour vendre leurs marchandises. Enfin , ils vinrent s'établir à Paris , dans une rue à laquelle on donna le nom des Lombards , qu'elle porte encore.
Quant aux étoffes en soie qu'on savoit fabriquer au treizième siècle , outre celles qui étoient brochées en or et en argent, on connoissoit, comme aujourd'hui, le velours, le satin qu'on nommoit samit , et le taffetas qu'on appeloit cendal ou sandal. Ce sont les soiries , à mesure qu'elles devinrent plus communes ou mieux travaillées, (|ui firent tond)er l'usage des fourrures , si long-temps à la mode.
(4. Tei/it en pourpre d'Jlcxandrie.) Ver sonne n'ignore que la belle pourpre tyrienne des anciens étoit rouge, que la commune étoit violette , et qu'ils avoient plusieurs nuances intermédiaires entre ces deux couleurs. Au temps de nos Tabliers, les plus belles étoffes de pourpre se tiroient d'Alexandrie, soit que cette ville possédât alors le secret de cette riche teinture, autrefois la richesse des Phéniciens; soit qu'elle ne fut que l'entrepôt de ces étoffes précieuses que les Italiens venoient y chercher pour les vendre ensuite au reste de l'Europe. Dans le roman de la Rose , il est parlé de lu pourpre sarrasinoise ^ qui sans doute est la même. On voit en effet dans l'histoire des Croisades que cette magnificence étoit en usage chez les Sarrasins ; et l'on sait qu'un des effets que produisirent ces guerres religieuses fut de faire connoître et de répandre dans l'occident le luxe de l'Asie. Le roman de Charlemagne , manuscrit du roi, 7188 , parlant d'un château pris par ce prince et rempli de richesses, dit:
on y trouva draps Et moult i trouva on pailes alexandrins.
D'autres romans appellent ces étoffes pourpre d'Aumarie ( d'outremer ).
Dans les poésies du treizième siècle, les mots écarlate et pourpre sont synonymes. Aujourd'hui , que le mot écarlate est consacré pour désigner la nuance rouge , par le mot pourpre y nos ouvriers ainsi que nos auteurs de blason entendent une couleur violette; quoique les uns et les autres ne soient point d'accord sur la composition ni même sur la vraie nuance de ce violet.
Ce qui est plus embarrassant et plus difficile à expliquer, c'est ce manteau de pourpre grise que le fablicr prête à la fée de son conte; c'est cette pourpre et cette écarlate blanches dont il est mention dans Froissait, dans V^incent de
LAI DE LAJNYAL. lyg
iîeanvais et dans quelques-uns de nos vieux poètes; enfui c'est une pourpre rousse [Diicangc , au mot purpura): car on en trouve chez eux de toutes les couleurs.
Avant de tenter l'explication de cette difficulté , je dois rapporter ici un passage de Vitruve sur la pourpre.
« On tire d'un limaçon de mer, dit-il , cette couleur, qui « est différente en divers lieux , selon la diversité des cli- « mats où elle naît. Celle qui se prend au royaume de Pont « et en la Gaule * est fort obscure , parce que ces régions « approchent du septentrion. Celle qui vient aux pays qui « sont entre le couchant et le septentrion est livide. Mais , « vers l'orient et l'occident équinoxial, elle tire sur le vio- " let. Elle est tout-à-fait rouge , vers le midi , comme à « Rhodes et aux autres pays qui sont plus proches du '< cours du soleil. Quand on a amassé un grand nombre « de ces limaçons , on les cerne avec un couteau , pour en « faire distiller une humeur pourprée , que l'on achève « d'exprimer en les pilant dans des mortiers. Mais elle est « sujette à se dessécher, à cause de la salure, si on ne l.i " garde dans du miel. »
Cette dernière phrase n'étant pas aisée à entendre , Pei rault , dont je viens d'employer la traduction , a cru devoir y ajouter la note suivante :
'c Plutarque rapporte, dans la Fie d'Alexandre , qu'à la « prise de Suse , il se trouva , parmi le butin , le poids do « cinq mille talents de pourpre, qui, ayant esté faite cent «quatre-vingt-dix ans auparavant, avoit conservé la « beauté de sa couleur; parce, dit-il, que la rouge estoit « fiiite avec du miel , et la blanche avec de l'huile. On est « bien empesché de sçavoir ce que c'est que cette pourpre '< rouge et cette pourpre blanche, et quelle est cette ron-
* Do nos jours , Réniimur a rolrouvé vv coqiiiïla^o sur les côlos (!<' Poitou.
i8o LAI DE LANVAL.
« servation qui en est faite par le moyen du miel et tic « l'huile. Mercurial , dans ses diverses leçons , pour démes- « 1er cela , dit que les anciens gardoient l'humeur pourprée « en deux manières. La première estoit en mettant dans le « miel la chair pilée avec son suc , qui faisoit une masse « rouge ; la seconde , en séparant de la chair une veine « blanche, dans laquelle l'humeur pourprée est contenue, « ce qui faisoit ce que Plutarque appelle la pourpre blanche , f( qui, estant plongée dans l'huile, s'y conservoit , de même « que l'autre dans le miel. Il semble néantmoins que Vitruve « entend que c'estoit le suc seul exprimé des huistres qui se « mettoit dans le miel pour estre conservé w. ( Traduction de Fitruve y par Perrault , p. ^^49-)
Quand on a lu tout ceci , on est encore plus embarrassé qu'auparavant. Il suivroit, de l'explication même de Mercurial, que la pourpre blanche n'étoit point une couleur blanche, mais cette partie de la liqueur pourprée, qui étoit contenue dans un vaisseau de l'animal; d'ailleurs ce commentaire n'expliqueroit point ce que c'est que ces pourpres grises , rousses , etc. , dont il est parlé chez nos fabliers. Pour moi , sans vouloir entreprendre ici des discussions qui sont fort au-dessus de mes connoissances , je proposerai une conjecture; c'est que, pendant long-temps, l'écarlate et la pourpre ne s'étant employées , à cause de leur cherté , que pour la teinture des draps les plus fins , on donna , par la suite , le nom de pourpre et d'écarlate , non à la couleur, mais à l'étoffe elle-même , quelle que fut sa couleur. Ainsi , d'après cette explication , une écarlate verte signifieroit un drap superfm , teint en vert. C'est de cette façon que j'expliquerois les passages suivants:
depourpra Et s'affuble d'un 9r/7 manie! porprine.
Fabliau de Gautier d'Aupais.
LAI DE LAN VAL. i8i
fut couvert le baron.
D'une porpre sanguine fu bien covert li ber.
Manuscrits du roi, n° 6gS5,
Mancherons d'écarlate rerte.
Poésies de Cl. Marot , p. i8.
Cependant, lorsqu'une étoffe fut véritablement teinte en écarlate, il y eut encore , pour cette couleur même, différentes nuances. C'est ce que prouve un règlement fait pour les teinturiers de Paris, en 1669, et dans lequel il leur est ordonné d'employer la cochenille , pour Y écarlate cramoisie, et pour les autres , comme pourpre , amarante^ etc. , mais de n'employer que la pure graine d'écarlate de Languedoc ou de Provence , pour les écarlatcs anciennes , dites de France et des Gobelins.
(5. Un manteau doublé d'hermine La chaleur l'avoit
forcée de V écarter un peu. ) Voilà une fourrure portée en été. On en verra un autre exemple dans le fabliau de la Robe d'écarlate. Les peuples du midi de l'Europe , habitant un pays chaud , usoient d'étoffes légères propres à leur climat, et de là vient que le vair et l'hermine sont si rares dans les armoiries d'Italie et d'Espagne [Le Laboureur, Origine des armoiries). En France, au contraire, et en Allemagne , où les hivers sont plus rigoureux , où les étés sont tempérés , et où peut-être l'étoient-ils encore davantage alors par le grand nombre de forêts et de terres en friche , on fourroit les chapes , les manteaux , les chaperons , les cottes-d'armes , etc. ; et il paroît qu'on portoit ces fourrures en tout temps. Cette mode avoit été apportée en France par les différentes nations barbares qui en avoient fait la conquête. Elles portoient en habits les peaux des bêtes qu'elles avoient tuées à la chasse ; et ce qui d'abord n'avoit été que le vêtement de la pauvreté devint par la suite la parure du luxe.
i82 LAI DE LANVAL.
Les peaux d'hermine se tiroieiit d'Arménie , ou , comuie on écrivoit alors, ^Herminie , où cette espèce de rats blancs est très commune. On en trouve aussi en France et surtout en Bretagne , ce qui engagea les ducs de cette province à prendre cette panne pour leurs armoiries.
Afin d*en relever la blancheur par le contraste d'une couleur opposée, on la mouchetoit, comme on fait encore aujourd'hui , avec le noir du bout de la queue de l'animal , ou avec des flocons de laine d'agneaux de Lombardie , qui sont renommés pour leur beau noir luisant.
Quelquefois on la mouchetoit avec d'autres couleurs , comme le prouve l'exemple suivant, où le poète décrit l'habillement d'une princesse.
manteau ... Ot im mantel graiJl et bel ;
satin D'un vermeil saniir est à \*îx.
Le manteau cher
\'\ manteax est et bons et chiers.
cclàquïev La panne * en est à eschequiers ,
points A poins menus blans et sanguins
zibeline Dliermine , de tex sebelins.
ourlé De sebelins noirs est orlez {bordé).
Roman de Varlhénopcji .
On doubloit aussi les manteaux par bandes, qui étoient alternativement de fourrure et d'étoffe. Ces bandes d'étoffe se nommoient ga^i^/(?,9 ( mot qui, aujourd'hui encore, dans
* La panne est en échiquier, formée de points alternativement blan< s et rouges , les uns en hermine, les autres en maître zibeline.
LAI DE LANVAL. i83
le blason, désigne la couleur rouge), parce que dans Torigine probablement on les fit de drap d'écarlate , le plus estimé de tous, et affecté aux grands seigneurs, comme je le dirai ailleurs. On donnoit le nom à'engoulée à cette sorte de fourrure.
a manteau d'hermine
Si ot vestu un hermiii engoulé
Roman de Gaiin,
chapes fourrées.
De sebelines engoulées.
Reclus de Molien.
Cependant quand , au lieu d'écarlate , on employa pour bandes des étoffes d'or ou d'argent, ces bandes conservèrent toujours leur nom de gueules.
un roux peliçon
Dont les gules estoient d'or.
Roman du Renard.
Ce sont ces sortes d'habits qui ont produit les armoiries fascées ( Ménestrier, Origine des armoiries).
Le manteau d'hermine étoit autrefois en France la parure des souverains et des princes. Une reine d'Angleterre en faisoit porter deux devant elle , comme souveraine des deux royaumes d'Angleterre et de France [Choisi , Fie de Charles VI ^ piige 5o2). Il n'est plus porté aujourd'hui que par les reines le jour de leur couronnement, par les rois le jour de leur sacre; par les douze pairs qui, dans cette cérémonie, représentent les pairs anciens; et hors de ces occasions d'éclat, par les seuls chancelier et garde-des-sceaux. Les ducs et pairs le portent dans leurs armoiries placé derrière l'écu.
Quant ;\ la forme du manteau , il étoit carré et assez long pour descendre à terre par-derrière et par-devant.
i84 LAI DE LAN VAL.
Comme , en cet état , il eût empêché la liberté des mains , il étoit attaché sur l'épaule droite avec une agrafe, et ou le relevoit , du côté gauche , avec le bras. C'est pour parer à cette incommodité sans doute qu'on fit des manches aux capes et aux autres habillements de ce genre , ainsi qu'en avoit eu primitivement le sagum des Gaulois. Charlemagne portoit ordinairement un manteau bleu , et peut-être est-ce par celte raison que la couleur bleue est devenue celle de l'écu de nos rois.
(6. La Fée. ) Quoiqu'on trouve chez les anciens plusieurs exemples de magie, tels que la tête de Méduse, les métamorphoses faites par Circé , le cheval ailé de Bellérophon, etc.; quoique Pomponius Mêla fasse mention d'une île située entre la grande et la petite Bretagne, habitée par neuf prêtresses [Jntistites) auxquelles on attribuoit le pouvoir d'exciter et d'apaiser les tempêtes , de prendre la forme de toutes sortes d'animaux, de prédire l'avenir, etc.; on convient néanmoins assez généralement que ce que nous ix^ipeXons féerie nous vient des orientaux , et que ce sont leurs génies qui ont produit nos fées, espèces de nymphes, comme je l'ai dit ci-dessus , d'un ordre supérieur à ces femmes magiciennes auxquelles on donnoit pourtant le même nom. Mais cette fiction, en se transplantant dans nos climats, y a pris la teinte du gouvernement et de l'esprit de la nation. En Asie , où les femmes, emprisonnées dans des harems, éprouvent encore, outre la servitude générale , un esclavage particulier, les romanciers ont imaginé des Péris* ^ de beaux génies consolateurs , qui , volant dans les airs , viennent adoucir leur captivité et les rendre heureuses. Chez nos bons aïeux , où la nobh^sse brave et galante exposoit ses biens, son repos et sa vie pour la gloire et [)()ur les dames,
* Cayliis, Mémoires de l'académie des L'c/ics-Lclfrcs , lonie xx.
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ces Péris sont devenues des fées charmantes et toujours jeunes , protégeant les beaux chevaliers , et quelquefois se prêtant avec bonté au délassement de leurs fatigues. Qu'on se rappelle la remarque faite plus haut sur le changement d'une des pièces du jeu d'échecs , et l'on verra comment , jusque dans les plus petites choses, une nation souvent se peint sans le savoir.
IXos anciens romanciers emploient la féerie jusqu'à la satiété. On sait l'usage qu'en ont fait les deux principaux poètes épiques de l'Italie ; et il faut convenir qu'employée avec goût , cette invention poétique , la plus favorable de toutes sans contredit pour l'imagination , peut devenir une source de grandes beautés. Chez nous je ne connois parmi les modernes aucun auteur de réputation qui l'ait employée en grand. Quinault, dès qu'il la connut, la transporta sur le théâtre de l'Opéra , dont elle est restée la dominatrice, et où elle étonne les yeux par ses coups de baguette , sans presque jamais émouvoir le cœur. Dans la littérature (chose surprenante!) les femmes s'en sont emparées, et elles l'ont consacrée à de petites historiettes monotones, que le genre et le sujet ont fait appeler Contes de fées. Mais les fées employées par nos pères étoient douces et bienfaisantes, telles que des divinités doivent être : elles ne se vengeoient que quand elles étoient offensées. Depuis que nos écrivains parlent à l'envi d'humanité et de bienfaisance, les choses ont changé. Dans la plupart des contes, les fées sont des monstres d'une méchanceté atroce; on a inventé des ogres qui ne vivent que de chair humaine, etc.; et encore une fois , les auteurs de presque tous ces contes révoltants sont des femmes.
( 7. Les pucclles. ) C'est le nom qu'emploient tous nos romanciers pour désigner les suivantes d'une princesse ou les demoiselles destinées à servir une femme de distinction.
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Ce mot se trouvera par la suite souvent pris en ce sens.
(8. Racheta des prisonniers , remit en équipage des chevaliers pauvres y habilla des ménétriers y fit des dons à des croisés et à des pèlerins.) On voit ici sur quels objets pouvoit s'exercer alors la bienfaisance et la libéralité d'un grand seigneur. Dans cette liste sont des ménétriers ( et sous ce titre se trouvent compris les jongleurs et les trouverres). Ces sortes de gens étant appelés pour leurs talents dans toutes les fêtes et les cérémonies d'éclat, il leur falloit des habits pour paroître;les princes et les grands leur donnoient, entre autres récompenses, ceux qu'ils avoient portés, comme ils l'ont fait dans la suite pour les comédiens. La coutume de faire des présents d'habits à des auteurs dont les ouvrages ont su plaire venoit, ainsi que mille autres, des Sarrasins*, chez lesquels elle étoit fort usitée , à l'imitation de Mahomet > qui autrefois avoit donné son manteau au poète Caab.
Le goût de ces siècles pour les croisades et les pèlerinages fait imaginer sans peine avec quel respect on regardoit ceux qui se dévouoient à ces pieux voyages , et combien on devoit s'empresser à contribuer aux dépenses qu'ils nécessitoient.
(9. // étoit trop loyalpour manquer au monarque qui avoit reçu ^<2ybi.) L'homme qui , attaché au service d'un seigneur, séduisoit sa femme, se rendoit coupable du crime de félonie. La séduire lorsqu'on étoit vassal du seigneur, c'étoit im crime de lèse-féodalité qui , entre autres peines , entraînoit alors la confiscation du fief.
(10. Il jura qu'il feroit pendre ou brûler le coupable.) Le premier exemple en France d'un seigneur condamné à la corde est celui de Rémistang, sous Pépin. A mesure que, vers la fin de la seconde race, les grands seigneurs accrurent
* Murat. , Ànùq. med. œvi, tome 11 , page ^.\\.
leur puissance particulière , ils se fortifièrent contre celle du prince, et redoutèrent moins sa juridiction et ses jugements. Aussi le fablier, malgré toute la colère qu'il suppose ici à Artus, lui fait-il observer des formes judiciaires.
(11. Envoya trois de ses barons pour V arrêter.) Les barons étoient les hauts seigneurs qui possédoient un grand fief relevant immédiatement du roi. Ceux-ci, et même les seigneurs particuliers, possesseurs de domaines un peu considérables , eurent aussi des barons à leur tour, à l'imitation de la puissance royale, comme ils eurent des grands-officiers et des cours plénières.
Dans les procès importants , ces barons formoient la cour judiciaire du prince. C'est parmi ceux d' Artus que sont pris les juges de Lan val.
(12. On lai nomma des ju^e s choisis parmi ses pairs.) li^s nobles avoient trois prérogatives réelles : l'exemption de toutes charges, excepté celle du service militaire dû au seigneur suzerain ; le droit de défendre , les armes à la main , leur personne , leurs biens et leurs amis ; et celui de juger leurs pareils , et de n'être jugés que par eux en matière criminelle. iVos pairs d'aujourd'hui ont conservé ce dernier privilège.
(i3. Les barons s'assemblèrent; et les chevaliers qui avoient (té les pièges de Lanval vinrent le leur représenter.) Comme c'est une chose précieuse que tout ce qui peint les coutumes et les mœurs, et que ce détail de procédures contre un homme noble est un monument curieux , on le verra, je crois , avec plaisir, quoique dans la narration il fasse longueur. Au temps de nos fabliers (et ils ne supposent jamais aux siècles qui les ont précédés que les usages du leur) , on ne poursuivoit point en justice par procureur comme aujourd'hui. Un homme , d'après la demande ou l'accusation d'un autre , étoit ajourné par les baillis ou prévôts. On lui cnvoyoit pour cela quelques sergents ou bedeaux , s'il étoit
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roturier, ou , comme dans le fabliau , quelques-uns de ses pairs, s'il étoit gentilhomme; et on lui prescrivoit un terme pour qu il eût le temps de préparer ses moyens de défense. Dans certains cas , qui , sans être extrêmement graves , exigeoient cependant pour une sûreté plus grande sa détention , on l'enfermoit en prison ; mais il pouvoit s'en racheter en présentant quelqu'un qui le cautionnât , ou qui , comme on parloit alors, se rendît son plege. Ainsi , en conservant sa liberté , il conservoit en même temps la facilité de pouvoir prouver son innocence ; et au moins il n étoit pas puni avant la conviction de son crime. Cetteloijuste et sage subsiste encore dans l'An-^ gleterre en matière civile , et c'est la fameuse loi habeas corpus. Lorsque le piégé s'enfuyoit , ses pièges étoient condamnés à subir la peine qu'il eut subie lui-même. Saint Louis cepen-dant , par un égard d'humanité pour la bonne foi généreuse et trompée , voulut bien ne les condamner qu'à cent sols un denier d'amende. [Établ. de saint Louis.)
Quand le pieux monarque, après sa croisade d'Egypte, revint en France , son vaisseau dans la route essuya une tempête : la reine alors promit à saint Nicolas une nef d'argent; et comme pour rassurer le saint par un répondant , elle exigea que Joinville fut son plege. [Hist. de saint Louis, par Joinville. )
On introduisit des pièges jusque dans les parties de table. La mode s'étant établie de s'y défier les uns les autres et de se provoquer à boire, celui qui ne se sentoit point la tête assez forte pour soutenir la partie, pouvoit choisir quelqu'un qui le piégeât et qui bût à sa place. Pasquier, à ce sujet, cite sur l'infortunée reine d'Ecosse, Marie Stuart, une anecdote extrêmement touchante. Condamnée par Elisabeth à l'échafiuid , la reine , dit-il (Rech, , liv. vi), but à tous ses gens, leur commandant de la piéger : à quoi obéissant ils se mirent à genoux , et mêlant leurs larmes avec leur vin.
burent à leur maîtresse. L'usage des pièges dans les festins subsistoit encore au dix-septième siècle. On en trouve la preuve dans les Sérécs de Bouchet ,\\Yve imprimé en i635.
(14. Ils avaient honte de condamner ainsi et la mort un chevalier sans reproche.) On sera surpris de voir infliger une pareille peine à un chevalier de la plus haute naissance , pour avoir dit qu'il connoissoit des suivantes plus belles que la reine ; mais c'est qu'alors une insulte faite à une femme étoit le plus grand des crimes. Lorsqu'on annonçoit un tournoi , ceux qui vouloi^nt s'y présenter étoient obligés , plusieurs jours avant l'ouverture, d'exposer en public leur écu armoirié , afin que si l'on avoit quelque reproche à leur faire , on pût se plaindre d'eux à temps. Les juges du tournoi étoient chargés de conduire les dames dans ces visites , et il y avoit un héraut pour leur nommer les chevaliers auxquels les écus appartenoient. Quelqu'une dans ce nombre rencontroit-elle un homme de qui elle avoit à se plaindre? elle touchoit de la main ses armes. Les juges alors examinoient le délit; et si l'accusé étoit coupable, ils lui faisoient fermer l'entrée de la lice; ou, quand il y étoit entré, ils le dénonçoient aux combattants , qui tous aussitôt se tournoient contre lui et le frappoient jusqu'à ce que l'offensée lui lit grâce. Doit estre si bien battu le médisant que ses épaules s'en sentent bien tant et si longuement qu'il crie merci
aux dames à haute voix, tellement que chacun l'oie (La Colom. Théât. d'hon.J Dans une pièce intitulée les Jisles de courtoisie (manuscrit du roi , n° 7 2 1 8) , le poète dit qu'un chevalier qui entend dire du mal d'une dame doit aussitôt détourner la conversation, parce qu'il ne doit pas laisser médire d'elle sans donner un démenti; et parce que son devoir , s'il est courtois , est de protéger et d'aimer toutes les femmes , comme s'il n'en aimoit qu'une seule. Louis II , duc de Bourbon, instituant l'ordre de l'Écu d'or en î363.
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recommandoit de même aux chevaliers cV honorer surtout les dames et damoiselles , ne permettre et souffrir d*en ouïr hlasonner et mesdire , parce que d'elles après Dieu vient tout l'honneur que les hommes reçoivent,
Brantôme, dans l'éloge qu'il fait du Dauphin, fils de François I, dit de lui (\\i il estoit fort respectueux aux dames , et les servoit avec grand honneur, mesme sa maistresse..., car les grands volontiers se font des maistresses pour la gentillesse et pour la vertu qu'elles ont, autant que pour autre chose.
(Brant., vie de Fr. I, tome i, page aôqj Bien souvant ,
dit ailleurs le même auteur , ay-je veu nos roys aller aux champs , aux villes et ailleurs , y demeurer et seshattre quelques jours , et n'y mener point les dames : mais nous estions si esbahis, si perdus ,faschez , que , pour huict jours que nous faisions de séjour séparez d'elles et de leurs beaux yeux , ils nous parois sent un an , ettousjours à souhaitter: quand seronsnous a la court , n'appelans la court bien souvent là oii cstoit le roy^ mais où estoit la reyne et les dames. Ce n'est pas tout que d'y voir force princes , force grands capitaines , force gentilshommes et gens de conseil, elles ouyr parler de la guerre , de r estât , de la chasse, de jouer, de passer le temps ; tous ces exercices ennuyent en peu de temps; mais jamais on ne s'ennuie de converser avec les honnestes dames. De plus , quand on alloit aux guerres ou à quelque voyage , qu'est-ce quirejouyssoit plus un gentilhomme quand il partoit de la cour, que d'emporter une faveur de sa maistresse , et s'hazarder à tous périls a la bien employer pour V amour d'elle et pour son prince, et puis s'en tourner (revenir), avec le contentement de recevoir force bons visages de sa dame , et force accolades , après celles de sonroy? Aussi ce grand roy (François I) disoit que les dames rendoient aussi vaillans les gentilshommes de sa court que leurs espées. Pour fin , une court sans dames est une court sans court, {Ih,, page 220.)
Quand un tournoi ctoit fini , on consultoit les dames sur celui des combattants qui devoit être déclaré le plus brave. Les roys~(V armes et hérauts , avec les nobles hommes qui furent ordonnes pour Venqueste y allèrent aux dames et damoiselles , pour savoir à qui on devoit donner et présenter le prix , pour avoir le mieux jousté et rompu bois en ceste journée. Or, il fut trouvé que c'estoit le comte de Charolois qui l'avoit gaigné et deservi. Se prirent les officiers d'armes deux damoiselles princesses , c'est assavoir les damoiselles de Bourbon et d' Estampes , pour présenter le prix , qui fut baillé par elles audit comte de Charolois y lequel les baisa ^ comme il est de coutume en tel cas , et fut crié Montjoie fort haultement. ( Mat. de Couci y hist. de Ch. VU, page 679.)
Ce respect pour les dames, ce désir universel de leur plaire , cette sorte de culte qu'on leur rendoit et qui animoit pour ainsi dire toutes les actions d'un gentilhomme, s'est maintenu long-temps , comme je l'ai déjà remarqué, et toutes les horreurs de nos guerres civiles ne purent l'éteindre. En 1689 , année de l'assassinat de Henri III, un cavalier, tout plein de plumes , vint demander à tirer le coup de pistolet pour V amour des dames. B elle garde , grand-ecuyer, qui en es toit le plus chery, crut que c es toit à lui que s'adressoit le cartel; en sorte que, sans attendre , il part de la main. [Mém. du, duc d'AngouL, page 76), En 1625, Bassompierre > assiégeant Montauban , deux cents femmes qui lavoient du linge sous le pont de la ville et qui se trouvoient incommodées de son canon, s' avisèrent de lui envoyer un tambour pour le prier d'ordonner qu'on ne tirât plus. Il l'accorda et de si bonne grâce , que par reconnoissance les dames de la ville demandèrent une trêve pour le voir. Toutes vinrent en effet sur les murailles , et lui de son côté se présenta bien paré [Mém. de Bassomp., tome n , page Baô). Dans son ouvrage, il se vante beaucoup de cette galanterie et en fait trophée.
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(i5. Elles étoient vêtues d'un hllaud d'or.) Sorte de robe ou d'habit de dessus ; car les hommes ainsi que les femmes avoient des hliauds. Dans quelques-unes de nos provinces , les paysans le nomment encore hlaude,
(16. Voient venir sur un cheval plus blanc que la neige une dame d'une beauté surnaturelle.) Les souverains , le pape , l'empereur, lorsqu'ils faisoient ou une marche solennelle , ou leur entrée dans quelqu'une de leurs villes, ne montoient que des chevaux blancs. Le continuateur de Guill. de Nangis , parlant de l'entrée de l'empereur Charles IV dans Paris, remarque que le roi Charles V eut l'attention de lui fournir, ainsi qu'au roi des Romains, un cheval noir, de peur, ajoute-t-il , que ce ne fût un signe de domination ; et ce temps partit le roj de son palais , monté sur un grand palefroi blanc. Quand le prince de Galles entra dans Londres, conduisant prisonnier notre roi Jean , il eut la modestie de ne monter qu'une petite haquenée et de lui donner un cheval blanc. On verra plus bas dans le fabliau du Villain médecin , des messagers du roi montés sur des chevaux de cette couleur. Si l'amante de Lanval paroît ainsi à la cour d'Artus , c'est pour marquer la supériorité qu'elle a sur lui en sa qualité de fée.
(17, E toit suivi d'un lévrier y et tenoit un épervier sur fr poing.) Cet oiseau de proie et ce chien annonçoient une femme de qualité. Les gentilshommes ne sortoient guère de leur château qu'avec cet équipage, soit qu'ils voulussent en marchant avoir le plaisir de la chasse , soit pour se distinguer des roturiers par le privilège qui étoit propre à la noblesse. Aussi sur les monuments et les tombeaux anciens , ceux qui ne sont pas morts dans les combats sont-ils représentés avec un lévrier sous les pieds, ou avec un épervioi* sur le poing, ou seulement avec le gant qui servoit à tenir l'oiseau. Les femmes nobles y sont distinguées de même par
1 epcrvier. Nos rois, dans leurs entrées et dans les marches d'appareil sont encore précédés aujourd'hui par un équipage de fauconnerie. Le trésorier de l'église d'Auxerre avoit le droit d'assister au service divin les jours solennels avec un épervier sur le poing * : le seigneur de Sassai avoit celui de poser l'oiseau sur le coin de l'autel **. Un concile de Bourges, tenu en i584, défendit d'introduire dans l'église des chiens et des oiseaux. [Hard. Coll. conciL, tome x. )
(18. L'un dates chevaliers, ce Lcmval qui t'avait si bien servi.) Les rois quand ils vouloient faire la guerre et qu'ils n'avoient pas assez de vassaux pour former leur troupe, étoient obligés de prendre à leur solde des chevaliers qui leur engageoient les leurs s'ils en avoient. C'est ainsi que Joinville, pendant la croisade d'Egypte, fut soudoyé avec sa troupe par saint Louis,
(19. Monta sur les degrés du perron de marbre qui était près de la porte.) Ces perrons, dont il est parlé à chaque page dans les romans, étoient des massifs de pierres, avec des degrés , placés sur les chemins et dans les forets , pour aider à montei' à cheval , ou pour en descendre , secours souvent nécessaire, malgré les étriers, à cause de la pesanteur des armes. Dans une ordonnance de Philippe de Valois, année 1828, ils sont nommés pierres avaloires , du vieux mot avaler, monter*** .Cètoit ordinairement aux perrons que les chevaliers qui proposoient des défis suspendoient leurs écus, alin d'avertir du défi tous ceux qui s'arrctoient là. Les Romains avoient de même établi des pierres sur les grands chemins pour la commodité des cavaliers. On trouve en-
* Histoire de l' église d'Àuxcire , par Lebeuf , tome i'''", page 9CG. ** Ducange , Gloss. Suppl. au moi Acceptor.
***Eii Picardie, d('\alrr siî^Mnfic. curoir dcscoiuir»^ , se laisser aller en bas.