PAR MARIE DE FRANCE
Le sujet de ee route est absolument le même que celui de Lanval ; cependant les détails en sont si différents , que j'ai cru devoir le traduire aussi et le donner après l'autre ,comme un modèle de la manière dont les fabliers savoient imiter. La scène ici se passe en Bretagne, sous un roi qui n'est point nommé, non plus que son épouse.
Je vais vous conter l'aventure de Gruélan , telle que je l'ai entendue ; l'air en est bon à retenir^ et le lai mérite d'être écouté.'
Gruélan étoit Breton , d'une famille illustre , et à une grande beauté il joignoit encore la droiture du cœur. Le roi qui tenoit alors la Bretagne, étant entré en guerre avec les princes ses voi-
* Ce lai est imprimé en entier dans la nouvelle édition des Fabliaux , tome IV, page 57 ;il porte pour titre : Le Lai de Gracient , et dans le cours du lai , on lit tantôt Graalent, tantôt Gracient on Graelens , mais jamais Gruélan.
Dans le recueil des poésies de Marie de France , il est nommé Gracient, Voyez tome i^*', pag^- 486. R,
196 LAI DE GRUÉLAN.
sins, Gruélan avoit volé des premiers sous sa bannière; et par sa valeur il s'étoit distingué tellement, soit dans les tournois, soit dans les combats, qu'il avoit mérité l'estime et l'amitié du monarque.
Le bruit de tant de mérite parvint bientôt jusqu'aux oreilles de la reine. Celle-ci, à force d'entendre vanter le courage et la beauté du chevalier , prit de l'amour pour lui.
Un jour elle tira à part son chambellan :
i< Parle-moi vrai , lui dit-elle : qu'est-ce que ce « Gruélan dont j'entends tout le monde faire « l'éloge ? le connois-tu? — Madame , répondit le «serviteur, je sais qu'il est brave et courtois, <( aussi n'est-il personne qui ne l'aime. — Mon cœur « depuis long- temps me parle en sa faveur, reprit « la reine, fais-le venir, je veux l'avoir pour ami, « et lui abandonner mon amour ». Le chambellan répartit qu'il ne doutoit pas de la joie qu'alloit donner au chevalier une nouvelle aussi flatteuse. Il se rendit aussitôt chez Gruélan , qui , sans savoir ce qu'on lui vouloit , le suivit au château , et fut introduit dans l'appartement de la princesse.
Dès qu'il parut , elle alla au-devant de lui et le serra dans ses bras, en lui donnant un baiser; puis elle le fit asseoir à ses côtés sur un tapis% et commença à l'entretenir de ce qui le regar-
LAI DE GRUÉLAN. 197
doit avec un ton d'amitié et des regards si tendres, qu'il devoit lui être bien difficile de n'en pas deviner le motif.
A toutes ces avances , Gruélan répondit d'un ton si respectueux qu'elle se vit embarrassée. Se déclarer la première , c'est à quoi s'opposoit encore un reste de pudeur et de fierté. D'un autre coté cependant , pour se faire entendre , il falloit bien s'y résoudre. Enfin enhardie par l'amour, elle demanda au beau chevalier s'il avoit une amie; car sans doute il étoit aimé, et devoit à coup sûr l'être beaucoup. Il réponcht qu'il n'aimoit pas encore.
Et ici l'auteur, déployant la doctrine mystique et raffinée de son siècle sur l'amour, fait disserter long-temps, et avec le plus grand respect, son héros sur cette matière. L'amour, selon lui , n'est que l'union chaste de deux cœurs , qui, liés ensemble par la vertu, vivent désormais l'un pour l'autre, n'ayant plus qu'une seule âme et une même volonté. H regarde un engagement de tendresse comme la chose de la plus grande importance et à laquelle on ne doit songer qu'après avoir acquis déjà une haute réputation.
La reine , enchantée de ce discours qui flattoit en apparence sa passion , s'ouvrit alors sans réserve au chevalier et lui avoua que n'ayant éprouvé jusqu'à ce jour qu'un attachement foible pour le roi son époux , et sentant le besoin d'aimer, elle avoit cherché dans toute sa cour le
rgS LAI DE GRUÉLAN.
chevalier le plus accompli ; qu'elle croyoit enfin l'avoir trouvé et se flattoit de le voir répondre à sa tendresse. Gruélan, confus, témoigna sa reconnoissance de tant de bontés ; mais il étoit à la solde du prince , il lui avoit promis sa foi et lui devoit trop, disoit-il, pour se rendre coupable de la plus noire des ingratitudes. A ces mots il se retira, et laissa la reine accablée de honte et de douleur.
Elle ne pouvoit cependant renoncer à lui; son cœur se flattoit encore de l'attendrir à force de prévenances et d'attentions; et dans ce dessein elle lui envoya des présents , le fit solliciter plusieurs fois et lui écrivit même de sa propre main. Mais quand elle vit ses avances rejetées et ses vœux sans espoir, la haine dans son âme prit la place de l'amour. Elle indisposa contre le chevalier le monarque son époux , et l'aigrit tellement que, privé de sa solde et obligé de servir à ses frais, Gruélan se vit bientôt dans la détresse. Successivement ses harnois et ses équipages furent vendus. Cette ressource épuisée, il ne lui resta plus que le désespoir. Que pouvoit dans cet état Gruélan? Quand je vous dirai qu'il mouroit de tristesse , vous n'en serez pas surpris.
Un jour il s'étoit retiré dans sa chambre poui* se livrer à sa douleur. Ses hôtes^ venoient de sortir, et il ne restoit à la maison que leur fille , jeune
LAI DE GRUÉLAN. 199
enfant aussi intéressante par son caractère que par sa figure. La petite paysanne, émue de compassion , monta chez lui , et après avoir essayé de le consoler,lui proposa de l'air du monde le plus touchant de descendre pour dîner avec elle. Gruélan avoit le cœur trop fortement oppressé pour pouvoir manger; il la remercia et appela son écuyer, auquel il ordonna de seller à l'instant son cheval. Sa résolution étoit de partir et de disparoître pour toujours : mais on ne trouva point de selle; la sienne avoit été vendue, et sans la fille de l'hôte qui courut chercher celle de son père , il eut été forcé de rester. Ce harnois ridicule avec lequel il lui fallut traverser le bourg lui attira les ris et les huées de la populace.
TcUa gens du peu jf le
Tex est custiiiiie de burgeis , N'en verres gaires de curtei^.
Mais sa mélancolie étoit telle que rien ne l'émut. Il continua sa route, morne et pensif, et entra dans la foret.
Comme il marchoit, la tête baissée, une biche , plus blanche que la neige, se leva tout-à-coup à ses pieds et parut fuir devant lui avec effroi, mais avec peine cependant et comme blessée.
Gruélan, dans l'espérance de l'atteindre aisément, se mit aussitôt à sa poursuite. Elle ne le devancoit qu'autant qu'il étoit nécessaire pour
200 LAI DE GRUÉLAN.
l'animer davantage. Enfin après plusieurs tours et circuits , elle le fit arriver à une prairie charmante, au bord d'un ruisseau dans lequel se baignoit une jeune dame si belle qu'il ne m'est pas possible de vous la dépeindre. Sa robe d'or étoit près de là suspendue à un arbre avec d'autres habillements très riches, et sur le bord de la rivière deux pucelles assises attendoient ses ordres, prêtes à la servir.
A la vue du chevalier, les demoiselles s'enfuirent avec l'air de l'épouvante. Pour lui, frappé uniquement des charmes qu'il voyoit, et oubliant à ce spectacle et ses chagrins et sa biche , il sauta en bas de son cheval et alla d'abord saisir les habits. Son intention , vous l'imaginez bien , n'étoitpas de les emporter; il vouloit seulement obliger la belle baigneuse à sortir de l'eau pour venir les lui demander. Les deux pucelles s'aperçoivent du dessein de Gruélan, et en sont effrayées. La dame l'appelle avec colère et lui dit : (c Gruélan , laisse ces vêtements qui ne te profic( teroient guère. Les emporter et me laisser nue « seroit une bien vilaine action : au moins rends « ma chemise et garde si bon te semble le man- « teau , tu le vendras bien , car il est riche.
a Madame , répond-il en riant , je ne suis fils « de marchand ni de bourgeois pour vendre un (( jnanteau, et le votre vaudïoit tiois châteaux que
LAI DE GRUÉLAN. 201
<c je ne Femporteiois pas. Sortez de l'eau, belle (( amie, prenez vos vêtements, habillez-vous et
(( daignez venir auprès de moi Je ne veux pas
c( en sortir, dit-elle , je crains que vous ne vous ce empariez de ma personne; je n'ai souci de vos <c beaux discours et ne suis point de votre école. « — Belle dame , répond Gruélan , puisque mes (c prières sont inutiles , je garderai vos habits.Vrai- « ment , votre corps est d'une beauté ravissante ». La jeune dame , voyant que le chevalier attendoit sa sortie de l'eau , et qu'à ce prix seulement elle auroit ses vêtements, lui demande en grâce d'en être respectée. Gruélan la rassure; il lui présente la chemise , qu'elle met d'abord avant de sortir de l'eau ; et il lui tient le manteau qu'il attache luimême. Lui donnant ensuite la main , il l'éloigné de ses deux compagnes et la requiert d'amour. La dame rejette sa demande avec fierté ; alors l'ayant conduite dans l'épaisseur de la forêt, il ravit de force ^ ce qu'on refusoit à ses prières. Cependant à peine se fut-il rendu coupable, que demandant pardon du moyen auquel sa passion venoit de se trouver réduite , il assura la dame qu'elle avoit les prémices de son cœur, et lui jura pour toujours un attachement et une fidélité sans bornes. La faute étoit faite , il falloit bien la pardonner. Un baiser tendre scella la réconciliation, el on alla même bientôt juvSqu'à lui
202 LAI DE GRUELAN.
avouer que ce n'étoit que pour amener ce dénoùment qu'on avoit fait naître l'aventure de la biche ainsi que celle du ruisseau.
Après toutes les caresses dont dcvoit être suivi un pareil aveu, la fée se sépare du chevalier comme celle du fabliau précédent, en lui promettant de même de se rendre à ses désirs toutes les fois qu'il pourra le souhaiter , mais lui recommandant, comme l'autre, une discrétion et un secret inviolables.
De retour chez son hôte , Gruélan , comme s'il eût voulu prolonger son bonheur , vint s'appuyer sur sa fenêtre pour regarder de loin encore la foret qui venoit d'en être le témoin. Tout-à-coup il aperçut un cavalier qui conduisoit par la bride un magnifique cheval richement enharnaché.
C'étoit un écuyer que lui envoyoit la fée poiu^ le servir et pour lui présenter de sa part ce beau palefroi dont elle lui faisoit présent et qu'elle avoit nommé Gédefer ^ L'envoyé ouvrit ensuite une valise d'où il tira de riches habits qu'il livra au chevalier; puis il lui demanda l'état de ce qu'il devoit, et se dit chargé de tout acquitter et de fournir désormais à la dépense qu'il lui plairoit de faire. Gruélan s'occupa d'abord de témoigner sareconnoissance à ses hôtes , ainsi qu'à ceux qui lui avoient rendu quelques services. Chevaliers pauvres , trouveurs , prisonniers , éprouvèrent ses bienfaits. S'il avoit été aimé auparavant ^ j^^g^^^
LAI DE GRIJÉLAN. 2o3
comme il le fut alors! Tout lui riait. Chaque soir sa belle maîtresse venoit s'offrir à ses vœux ; et un an se passa ainsi sans qu'il eût rien à désirer ; mais son bonheur même fut ce qui le perdit.
Le roi ayant tenu à la Pentecôte une cour plénière où tous les barons et chevaliers de ses états furent invités, Gruélan y parut avec eux. Le monarque, dans ces jours d'appareil, avoit une coutume bien singulière. Fier de posséder la plus belle femme de son royaume, sur la fin du dernier repas, quand le vin commençoit à échauffer les esprits, il la faisoit entrer dans la salle et la plaçoit sur une estrade élevée , d'où il la montroit à toute cette foule d'illustres convives, en leur demandant si, dans leurs courses guerrières , ils avoient jamais rencontré une reine qu'on put comparer à la leur. Le dernier joui* de la fête elle parut à l'ordinaire. La salle retentit aussitôt d'une acclamation générale ; et l'assemblée, transportée d'admiration, s'écria que jamais sur la terre n'avoit paru une femme aussi belle.
Gruélan seul se tut. Il baissa la tête et se mit à sourire, parce qu'il songeoit à sa mie ; mais les regards jaloux de la reine l'observoient; il ne put leur échapper : « Voyez, dit-elle à son époux, « tout le monde vous félicite; un homme seul fc m'insulte, et cet homme est celui que vous
ao4 LAI DE GRUÉLAN.
a avez aimé. Etoit-ce donc à tort que depuis « long-temps je me plaignois à vous de son in- « gratitude » ? Le monarque irrité l'appelle à lui aussitôt et le somme par la foi qu'il lui doit de dire la raison de ce silence et de ce souris moqueur. Le chevalier répond respectueusement que depuis long-temps ses yeux l'ont instruit comme les autres de la beauté de la reine, mais il croit que sous les cieux cependant il peut être encore une femme plus belle. On lui demande s'il la connoît; il répond que oui, et qu'elle l'est même trente fois davantage. La reine en fureur exige qu'il la présente , et qu'on les compare toutes deux : sinon elle demande que l'insolent soit puni; et elle s'adresse à son époux pour obtenir de lui cette satisfaction.
Le reste de l'aventure, le plcgement, le procès, la délivrance par l'arrivée de la fée, sont les mêmes que dans Lanval. Ici seulement la fée, plus vindicative que l'autre, après avoir sauvé la vie au chevalier, se retire sans vouloir lui parler. Il monte sur son cheval Gédefer, et court après elle, en lui demandant grâce, et cherchant par ses pleurs à la fléchir; mais elle est inexorable. Elle s'enfonce dans la forêt: il la suit. Arrivé au bord du ruisseau où il l'a vue pour la première fois, elle s'y plonge et disparoît tout-àcoup à ses yeux: il s'y précipite après elle, résolu de mourir, puisqu'il faut la perdre. En vain elle l'en retire et le remet à bord en lui anntmçant qu'il ne peut la suivre , et qu'il doit renoncer poiu^ jamais à la voir: il s'y jette de
LAI DE GRUELAN. 2o5
nouveau , et déjà le courant l'entraîne. Mais les deux pucelles, touchées de tant de repentir et d'un amour si sincère , demandent sa grâce et l'obtiennent. La fée attendrie lui tend la main et le ramène au rivage, d'où elle le conduit dans ses domaines.
Les Bretons, ajoute l'auteur, disent que Gruélan n'est point mort et qu'il vit avec la fée ; mais le cheval, quand il se vit abandonné par son maître , parut inconsolable. Il alloit courant partout, frappant du pied la terre et hennissant jour et nuit avec douleur. Il erra ainsi toute sa vie sans vouloir se laisser approcher; et la tradition est que tous les ans il revient encore le même jour au bord du ruisseau, comme pour y retrouver son bon maître. L'histoire de Gruélan et de son cheval fidèle fut chantée par toute la Bretagne , et l'on en fît un lai qu'on appela le Lai de Gruélan,
NOTES
{\. Je vais vous conter V aventure de Gruélan; Vair en est bon à retenir, et le lai mérite d'être écouté. ) Les fabliaux offriront un grand nombre d'exemples de ces débuts imposants dans lesquels l'auteur promet beaucoup d'amusement ou d'instruction. On les adressoit aux auditeurs , dans le dessein sans doute d'exciter leur attention et de piquer leur curiosité.
2o6 LAI DE GRUPÎLAN.
(2. Le fit asseoir a ses côtés sur un tapis.) On a vu ailleurs des lits employés, comme chez les anciens, pour la table et pour la conversation ; voici des tapis pour s'asseoir à la manière des orientaux. J'en ai trouvé d'autres exemples dans les romans. Cet usage apparemment étoit venu par les croisades. Joinville dit que saint Louis, rendant familièrement justice à ses vassaux au jardin de Paris, faisoit étendre des tapis pour asseoir ses officiers.
Malgré cet usage des tapis, on connoissoit en France, depuis long-temps, l'art de paver les appartements en marbre de différentes couleurs. L'auteur de la P^ie de saint Fulrade, parlant d'une chapelle que Charlemagne fit bâtir en l'honneur de ce saint, dit qu'elle étoit ainsi ci\rve\é.G ^ ecclesiœ pavimentum diverse colore marmoreo artifîciosè lustrant. On connoissoit aussi, au temps de nos fablicrs, les pavés en mosaïque; et l'un de nos romanciers, dans la description qu'il fait d'un prétendu palais du même Charlemagne, on représente un de cette espèce ,
taillé ... De marbre entaillez et assis ;
oiseaux tout
A œsax et à bestes est tuit à compas mis.
Manuscrits du roi , 6 98 5.
c'est-à-dire fait au compas , et représentant des oiseaux et d'autres animaux.
(3. Ses hôtes ve noient de sortir.) Les rois et les grands seigneurs ne donnoient de logements dans leurs châteaux que pendant le temps qu'ils tenoient cour plénière. Hors de là tous ceux qui avoient affaire à eux, ou qui étoient attachés à leur service, sans être officiers de leur maison, se logeoient comme ils pouvoient.
(/,. Il ravit de force ce qu'on refit soit à ses prières.) Coït q
LAI DE GRUELAN. 207
conduite du chevalier contredit un peu la doctrine sublime qu'il a débitée plus haut sur l'amour pur. Un traducteur pourroit à cette occasion faire ici les plus belles réflexions sur l'inconséquence des passions et sur la bizarrerie du cœur humain. Pour moi, je crois bonnement que les poètes ignoroient alors , ou qu'ils ont quelquefois oublié ce principe de la raison et d'Horace, qui veut qu'un personnage garde jusqu'à la fin le caractère qu'on lui a une fois donné. On verra la même chose dans le fabliau à'Huéllne.
(5. Palefroi qu'elle avoit nommé Gédefer*)'^o?, romanciers, à l'imitation des Arabes, ont donné souvent des noms aux chevaux de leurs héros et quelquefois même à leurs épées. Qui ne connoît Bayard, Alfane, Rabican , etc., Flamberge, Durandal, etc., immortalisés par l'Arioste , et tirés par lui de nos vieux romans?
* Ce nom de Gédefer est de rinvention de Sainte-Palaye , qui a cru le voir dans le manuscrit par lui copié , et dans le([ucl , au témoignage de MM. Méon et Roquefort , on lit destrics. /?,
2o8 L'ORDRE DE CHEVALERIE.