TIRE DU ROMAN DE CLARIS
Manuscrit de la Bibliolhêque du roi, n* 7534.
Pour pouvoir comprendre le récit qu'on va lire , il est besoin de quelques explications préliminaires , que je vais mettre de suite , afin de ne point arrêter le lecteur à chaque mot.
Jusqu'à l'époque du canon ( Traité des sièges et des machines des anciens , par M. de Maizeroi ) , il n'y eut chez les nations qui faisoient la guerre avec quelque principe d'autre po liorcétique (art des sièges) que celle qui , née en Asie , avoit été perfectionnée par les Grecs et surtout par les Romains. Elle consistoit principalement à faire, soit par la sappe, soit par les coups redoublés d'une grosse poutre armée d'une tète de fer, qu'on nommoit bélier, une brèche capable de livrer passage au soldat ; ou à l'élever jusqu'à la hauteur du mur par le moyen de certaines tours de bois mobiles qu'on en faisoit approcher.
Comme, avant tout, il falloit, pour le roulage des machines et des tours , combler le fossé, aplanir et affermir le terrein, et quelquefois , quand la ville étoit située sur une éminence ou sur un roc , élever des terrasses afin de pouvoir atteindre aux murailles, on avoit imaginé différents moyens propres à couvrir les travailleurs. C'étoient de grands boucliers appelés Perdens ; diverses sortes de man-
telets [plutei ) composés de clayonnages ; et des tortues ou bâtis de charpente qu'on garnissoit , sur les côtés , de rideaux de cordages ou de crin contre les traits de l'ennemi, et sur le toit , de terre grasse , d'herbages , de cuirs crus, contre ses feux d'artifice.
La sûreté avec laquelle les soldats travailloient sous ce dernier abri lui avoit fait donner, chez les Romains, le nom de musciilas (mulot), et, chez nos aïeux , celui de chat, par allusion sans doute à l'action du premier de ces animaux, dont le propre est de se creuser en terre une retraite , et à la malice du second , quand il guette sa proie. A mesure que les travaux avançoient, ou lorsqu'on avoil besoin d'une communication d'un des travaux à l'autre , on joignoit bout à bout plusieurs de ces bâtis, et on en formoit une galerie couverte qui, de sa ressemblance avec les treillages des vignes , fut appelée par les latins vinea. Plusieurs machines , d'une mécanique très ingénieuse , hal~ listes , catapultes , scorpions , etc. , tiroient pendant ce temps aux défenses. Ces machines n'étoient que des arbalètes plus compliquées que les arbalètes ordinaires; mais leur force étoit si prodigieuse que les unes lançoient des poutres de dix à douze coudées de long, et les autres, des masses de fer ou des pierres pesant jusqu'à cinq ou six cents. Enfin, au moment de l'assaut, on abattoit sur la muraille différents ponts4evis que portoient les tours , et par oii les assaillants débouchoient de plain pied.
Les assiégés employoient , pour se défendre, et les mêmes tours et les mêmes machines. Ils amortissoient les coups du bélier en lui opposant des clayonnages et des sacs de laine; ou bien ils faisoient tomber sur lui de grosses poutres qui le brisoient, ou ils l'enlevoient avec des cordes à nœuds coulants ; et tout cela s'opéroit par le moyen de grues placées sur le rempart. Dans l'épaisseur des murs du parapet
étoient pratiqués des créneaux qui servoient à tirer sur l'ennemi ; et, comme celui-ci, par cette raison, dirigeoit particulièrement ses batteries contre ces ouvertures , soit pour les abattre , soit pour écarter les tireurs , en France on avoit imaginé, comme il se verra plus bas, de couvrir les créneaux avec des hourdis , c'est-à-dire avec des claies ou des assemblages de pieux. Le parapet étoit ordinairement saillant, avec des meurtrières ou espèces de soupiraux , ouverts au pied , nommés mâchicoulis. Par les mâchicoulis on voyoit dans le fossé , et , en cas d'escalade , on pouvoit renverser les échelles des assaillants ou jeter sur eux des pierres, des pieux, des feux d'artifice , de l'eau et de l'huile bouillantes.
Mais c'étoient les portes surtout , comme l'endroit le plus foible et en même temps le plus important, qu'on cherchoit à fortifier. Outre un revêtement de plaques de fer pour les garantir du feu , outre ces mâchicoulis pour écraser ceux qui en approchoient, outre deux tours pour les défendre, et une herse de fer, qui, en tombant, pouvoit faire une barrière nouvelle , elles avoient de plus en avant une sorte de fortification détachée, ou un avant-mur, qu'on appeloit Barbacane. Dans le morceau qu'on va lire , on verra que les François, indépendamment delà barbacane, les fortifioient encore par une double porte à coulisse , par de grosses barrières extérieures, par un fossé, et enfin par un rang de lices, de sorte qu'avant d'y parvenir, il falloit s'emparer de la barbacane , passer le fossé , forcer les lices et couper les barres. Cette attaque regardoit spécialement les chevaliers qui , par la pesanteur de leurs armes , eussent été bien moins propres à l'attaque des murailles. Cela attiroit une sortie de la chevalerie de la place, et l'on se battoit corps à corps, ce que nos anciens auteurs appellent/?«/ererj du moi palus , pieu , barrière.
Les écuyers et les sergents étoient destinés à monter à
l'assaut; et , pendant ce temps , les archers et les arbalétriers, placés aux étages supérieurs des tours de bois , favorisoient leur approche , en tirant aux défenses , ainsi que toutes les batteries des machines.
On nommoit arc-baleste , la petite balliste à main [arcu balista). Il en est parlé dans la vie de Louis-le-Gros , et sous les premières années du règne de ce prince , qui monta sur le trône en 1108, d'où l'on pourroit soupçonner qu'elle avoit été apportée d'Asie , et introduite en France au retour de la première croisade. Mais cette arme meurtrière étoit si redoutable par sa force et si dangereuse par la facilité de s'en servir, qu'un concile de Latran , tenu l'an 11 39, l'anathématisa. Soit que les François n'eussent pas eu encore le temps de la bien connoître, soit que le respect pour le décret du concile les ait empêchés de l'adopter, elle étoit inconnue sous Philippe- Auguste ; c'est ainsi qu'en parle Guillaume Breton dans sa Philippide , et Richard Cœur-de-Lion , qui en renouvela l'usage , passa pour son inventeur. Richard au reste en fut la victime : il périt d'un coup de flèche lancée par cette machine.
Les arbalétriers faisoient dans les armées un corps très important. Leur chef portoit le titre de grand-maître des arbalétriers, et devint un des grands-officiers de la couronne , n'ayant au-dessus de lui à la guerre que le connétable. L'arbalète néanmoins, quoique employée dans toutes les armées à cause de sa force, fut toujours, par cela même , regardée, ainsi que l'arc , comme l'arme des lâches , et comptée la première dans le nombre de celles qu'on appeloit ennemies de prouesse. Les seules armes estimées étaient l'épée , la lance et autres pareilles qui , exigeant l'approche, rendoient le combat égal, et ne laissoient d'avantage qu'à la valeur, à l'adresse et à la force.
La poliorcétique, depuis la décadence de l'empire ro-
main , s'étoit conservée en Italie plus parfaite que chez les autres peuples. Ce fut avec des ingénieurs fournis par les Génois que Godefroi de Bouillon prit Jérusalem. Ces lumières se maintinrent dans les villes de Syrie et de Palestine possédées par les chrétiens. Philippe-Auguste , dans son expédition d'outremer, en profita. De retour en France, il y fut le restaurateur de cet art, et il sut l'employer avec succès contre ses ennemis.
Nos pères, en adoptant les machines de guerre des Grecs et des Romains , avoient changé leurs dénominations étrangères pour leur en donner de françoises. Ainsi l'on appela beffrois les tours de bois roulantes ; /?«pow ou tallevas , les boucliers persiens ; chats , les muscules ; viretons, les grandes flèches d'arbalète, parce qu'elles viraient en Fair; carreaux ou garrots , de gros traits de catapulte dont le fer étoit de forme pyramidale , et la base carrée par conséquent. Enfin les machines de jet furent nommées perrières , à cause des pierres qu'elles lançoient ; bugles ou bibles , caables et mangoneaux. Ce dernier terme paroît venir du grec Manganon , qui, dans le Bas-Empire, se prenoit pour toute machine en général. Ainsi de générique qu'il étoit il devint particulier, et on se servit , pour la signification générique , du mot engin ^ dérivé du latin ingenium.
Au reste ces productions de l'habileté et de la méchanceté humaine ne subsistèrent que deux siècles et demi environ après Philippe-Auguste. Elles s'abolirent sous Charles VII et cédèrent à l'invention perfectionnée, bien plus funeste encore , de la poudre et du canon.
Une signification plus générale encore étoit celle di artillerie, nom que l'on donnoit à la collection de toutes les machines de guerre , et qui a été conservé pour celles que fit inventer la poudre à canon. Cette expression fut formée du mot art, parce que Vartillerie étoit ïart par excellence.
On ne doit pas s'attendre à trouver, dans le morceau qui va suivre , ni l'ordre ni les détails précis des opérations d'un siège. Ce n'est pas ainsi que les poètes écrivent ; et d'ailleurs ces bourgeois qui se faisoient romanciers n'en savoient sûrement pas assez sur cette matière pour avoir pu nous en laisser des notions capables aujourd'hui de nous satisfaire. La description de celui-ci a de la clarté: elle a quelque étendue , et ce double mérite est beaucoup en comparaison de certaines expressions obscures qu'on trouve semées çà et là chez les chroniqueurs du temps. La scène est sous le roi Artus.
Li Rois
Comande en la forest aler Le raerrien trancher et doler, Et faire engins et mangoniaux , El gransbefrois riches et biaux, Chaz pour les grans fossés empHr.
Cilz dedans pensent d'els garnir :
Mangoniax font por fors giler, Hourdiz por les creniax garder, Darz et pieus agus por lancer, Barbacanes por enforcier, Barres et portes couleïces , Et granz trenchées tailleïces.
Bien s'appareillent por défendre De cens qui les cuident sorprendre.
Li rois fet ses engins drécier Et vers les hauz murs charroïer, Bibles et mangoniax getter, Et les chaz aux fossez mener, Les befrois traire vers les murs :
Cil dedenz ne sont pas séurs.
Quant les engins voient venir.
Le roi donne ordre d'aller dans la forêt abattre et tailler du bois, de faire engins, mangoueaux, grands et forts beffrois , et chats pour combler les fossés. Les habitants , de leur côté , songent à se défendre :
ils font des mangoueaux pour lancer des pierres au- dehors , des hourdis pour couvrir les créneaux, des dards, des pieux aiguisés pour jeter sur les assaillants ; et pour fortifier la porte , des barbacanes, des barres des portes à coulisses et des fossés profonds. Ils se mettent ainsi en état de repousser l'ennemi qui les croit sans défense. Le roi fait dresser et approcher de la ville ses engins; il fait jouer les bibles et les mangoueaux, avancer les chats près du fossé et conduire au pied des murs les beffrois. Les habitants ont tout lieu de craindre. Dès qu'ils voient rouler
Aus murs montent pour maintenir les engins, ils montent sur la mu- La cité contre ceux de fors. raille pour la défendre contre l'as- Le roi Artus et ses efforts saillant. Artus avec ses troupes mai'- S'en vont avant por assaillir. che à l'attaque. Alors vous eussiez Escuyers veïssiez saillir vu les écuyers s'avancer sous les Par les engins pour euls couverre; engins (galeries ou vignes) pour Par les chaz vont portant la ten-e, être à couvert. Ils portent de la
Les fossés emplent fièrement ; Et cil dedenz communément Traient d'au bal estes et dars :
Carrels volent de toutes parts , Car aus befrois sont li archier, Et li plus mestre aubalestrier,
terre sous le chat et comblent hardiment le fossé. Ceux de la ville leur lancent des traits d'arbalète et des dards. De toutes parts volent les cai'reaux. Du haut des beffi'ois les archers d' Artus et ses plus habiles
Qui à cens desus les murs traient... arbalétriers tirent sur les défen-
Li roi Artus sa gent s'escrie :
Avant franche chevalerie.
Lors veïssiez les chaz mener Et les plusors aus murs muïer :
Li auquant drécent les eschieles Par les murs et fortes fieres ; Mes cil lor lancent piez agus.
Et poiz chaude mellée à gluz , Et eue bouillante et chaudierre ; Par force les metent anâere.
Li lendemain
Aus engins corent les sergens , Aus portes vont li chevalier, Aus befrois li aubalestier.
Cil de laïens montent as murs ,
seurs de la muraille. Le roi crie à sa troupe : «Avancez, braves cheva- « liers ». Dans le moment vous eussiez vu les chats rouler, et déjà plusieurs toucher au mur. Les soldats dressent aussitôt leurs fortes et longues échelles; mais on jette sur eux des pieux aiguisés, de la poix fondue avec de la glu, des chaudières d'eau bouillante , et l'on parvient à les repousser. Le lendemain nouvelle attaque. Les sergents retournent aux engins, les chevaliers aux portes et les arbalétriers aux beffrois. Les habitants remontent
Ne doutent rien , ainz sont séurs ; aussi sur lem's murailles : ils ne crai-
Dont recommence li assauz.
Li chevaliers, vers les por tau s.
Des lices couper se travaillent Mes cil de la cité lor saillent Lor lices durement défendent .
gnent plus rien, et se croient sûrs de vaincre encore. L'assaut recommence. Les chevaliers près de la porte travaillent à couper les lices ; ceux de la ville sortent pour les dé-
D'une part et d'autre coutendent fendre. De pai't et d'autre on cherche
De bien fere , de bien ferir.
Et de bien l'estor maintenir.
Aus lices est granz li estors , Et aus fenestres et aus tours Rest li assauz. De toutes parz Volent carrel , et pel , et dars ; Et pierres grans. Et les perrieres Et les bibles qui sont trop fieres Gétent trop menuétement.
Li chevalier communément Sont aus lices , là se combatent ; Li un d'euls les autres abatent.
Claris, et Laris, et Gauvain, Sagremor, et messire Yveins Sont devant , les épées trétes.
Lors ont les envaïes fêtes
à bien faire, à se distinguer et à maintenir avec avantage le combat.
La mêlée est vive en cet endroit.
L'attaque recommence aux créneaux et aux tours. De tous côtés volent carreaux, pieux, dards et grosses pierres. Les perrieres et les bibles menaçantes jouent sans relâche. Les chevaliers cependant combattent en foule aux lices, et chacun d'eux cherche à abattre un ennemi. A leur tête sont, l'épée à la main, Gauvain, Claris, messire Yvain, Laris et Sacremor. Ils fondent sur les chevaliers de la ville : ceux-ci perdent
du terrein et les lices. Ils se retirent A cens dedens, dont trop perdirent , derrière les grosses barres , et là Par force les lices perdirent. maintiennent le combat. Mais les
Aus mestres barres sont venu ; nôtres redoublent leurs efforts , ils Là ont le chaple maintenu : ne s'endorment pas et deviennent
Mes li nostre toujours s'enforcent , charpentiers ; enfin , ils conservent Ne font pas semblant que il dorcent; si bien leur avantage , ils combattent Cil sont charpentier devenuz. si vaillamment qu'ils repoussent l'en-
nemi dans la ville , avec une grande perte de ses gens. D'un autre côté , ceux qui étoient dans les beffrois gagnent les tours et y sautent l'épée à la main. L'attaque dura tout le jour, Cil des befrois dus qu'ans murs jusqu'à ce que le soir vint.
vienent.
Les épées en lor mains tiennent ; Toute jour fut l'assauz tenus, '
Tant que li vespres fu venuz.
La nuit les assiégés tiennent conseil , et ils envoient un député pour offrir de se rendre.
Tant fu li assauz maintenuz , Tant si pénerent fièrement Nostre baron communément.
Qu'en la cité les embalirent.
Assez de lor genz i perdirent.
On trouve dans les Royaux Lignages de Guillaume Guiart manuscrits , une description très détaillée du siège de Château-Gaillard par Philippe-Auguste, et celle-ci a cela de particulier, qu'on y voit employés un blocus , une mine , un assaut par la brèche, une attaque par eau, le feu grégeois, etc. Guillaume Le Breton et Rigord offrent aussi sur ce siège beaucoup de détails.
Avant de finir cet article épisodique , j'y ajouterai une réflexion : c'est que , quand on rencontre chez nos trouvères une description quelconque , presque toujours elle est fidèle, tandis que le plus souvent il faut se défier de celles qu'offrent les versificateurs latins , leurs contemporains ou antérieurs à eux. Ceux-ci étoient des ecclésiastiques ou dés moines , qui , ayant lu quelques-uns des poètes du siècle d'Auguste , osoient écrire dans la même langue , et qui , pour se montrer les rivaux de ces écrivains célèbres , affectoient de les imiter, ou plutôt les copioient gauchement. Par exemple, veulent- ils décrire une chasse , ce n'est point celle de leur temps qu'ils vous donnent. Habillements des chasseurs, équipement de chevaux, armes, filets, cors, chiens, tout cela est pris dans Virgile , dans Ovide, dans Stace , etc.
Nicolas du Bray, dans son poème latin des Gestes de Louis VIII, veut étaler son talent poétique et son érudition. Pour cela , il imagine de faire présenter au roi , après son sacre , une coupe ; et sur cette coupe se trouvent gravés , selon lui , les quatre éléments , l'Océan , le globe de la terre , Prométhée formant l'homme , le règne de Saturne , la guerre des Géants, Thèbes s'élevant au son de la lyre, la querelle d'Etéocle et de Polynice , la mort de ces deux frères, Hercule, Paris et les trois déesses, l'enlèvement d'Hélène, l'incendie de Troie , la fuite d'Enée , l'adultère de Mars , etc.
Il en étoit à-peu-près de même des prosateurs latins dans ces temps d'ignorance et de mauvais goût. On trouve chez
8o DESCRIPTION D'UN SIEGE.
eux le même pédantisme , la même affectation d'élégance et d'érudition poétiques. Au lieu de dire : c'était le matin, ils vous citent ce vers :
Tithoni croceum linquens Aurora cubile.
Il en sera de même, quand ils voudront exprimer le soir, le lendemain , la veille ; ils se serviront pour cela de vers latins , qui, insérés dans leur plate prose , y deviennent ridicules malgré leur beauté. Enfin il n'est pas jusqu'aux légendaires qui , dans les vies et les miracles de leurs saints , n'offrent de la déclamation et de l'enflure , et qui , ayant à raconter, par exemple, la fondation d'un monastère , ne vous fassent la description du terrein et du climat , comme ils feroient celle du paradis terrestre. Nos poètes françois n'ont point ces défauts. Comme presque tous n'ont été que des paysans, des bourgeois, des ménétriers, qui rimoient pour vivre , on peut les croire quand ils décrivent quelquesuns des usages de leur temps. Leurs peintures sont fidèles par la raison même qu'étant ignorants et ne pouvant rien emprunter des auteurs latins qu'ils ne connoissoient pas , ils n'ont pu peindre que ce qu'ils voyoient.
DE L'ENFANT QUI FONDIT AU SOLEIL. 8i
Jadis fut un marchand actif et laborieux qui, lorsqu'il s'agissoit de gagner, n'épargnoit ni soins ni peines. Aussi le voyoit-on toujours par voie et par chemin , courant et cherchant des contrées où il pût vendre avec plus d'avantage ses marchandises , et par là augmenter son avoir. Or, pendant un de ces voyages, qui dura près de deux ans, il arriva que sa femme s'amouracha d'un jeune bachelier. Amour qui ne peut longtemps se contenir mit bientôt nos deux amants d'accord; mais ils eurent la maladresse d'en fournir la preuve, et au bout de neuf mois la marchande qui n'avoit point d'enfants se trouva en avoir un.
Le mari, à son retour, fut fort étonné de rencontrer chez lui ce poupon qu'à son départ il n'avoit point vu. Il demanda l'explication de cette énigme. « Sire, répondit la femme, j'étois un a jour appuyée là-haut sur la fenêtre, bien triste M et bien désolée d'une si lono^ue absence de votre