‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 11 sur 51 · UI · texte numérisé non relu

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« part. Nous étions en hiver et il neigeoit. Comme « je regardois le ciel en sanglotant , et sans me « douter de rien, un flocon de neige m'entra par « hasard dans la bouche , et je me suis trouvée « tout-à-coup enceinte de ce bel enfant que vous « voyez. » Le marchand ne témoigna pas la moindre humeur. « Que Dieu soit loué, répondit-il. «Je desirois un fds qui pût hériter de nous, il ce vient de m'en envoyer un ; je le remercie de sa ce bonté , et me voilà content. » Il affecta de l'être réellement, ne lit jamais le plus petit reproche à sa femme, et vécut avec elle tout comme auparavant; mais il dissimuloit, et intérieurement se promettoit bien de se venger un jour.

Cependant l'enfant crût et grandit. Déjà il avoit quinze ans, quand le marchand qui, dans son âme, s'occupoit toujours de son projet de vengeance, songea sérieusement enfin à l'exécuter, ce Dame, dit-il un jour à son épouse, ne ce vous affligez pas si je vais encore vous quitter, ec mais il faut que je parte demain. Faites mes ce malles et celles de votre fils, je veux l'emmener ce avec moi et le dresser à notre commerce tandis ce qu'il est jeune ; car, voyez-vous , quelque avisé ce, que soit un homme, jamais il ne réussira dans ce son métier s'il ne s'y est appliqué de jeunesse. « — Hélas! répartit la mère, j'ai beaucoup de « chagrin de le voir partir, et je voudrois bien

« que ce ne fût pas encore de sitôt; mais puisque ce vous le voulez, et que c'est son avantage, à la « bonne heure. Que Dieu vous conduise et qu'il « vous ramène tous deux en santé. j> La chose arrangée ainsi, le marchand partit le lendemain de bon matin , et il emmena l'enfant de neige.

Je ne vous ferai pas le détail de son voyage ni celui des lieux par où il passa. Tant y a qu'arrivé à Gènes , il trouva là un marchand sarrasin qui retournoit à Alexandrie, et auquel il vendit le jeune homme en qualité d'esclave. Pour lui, il finit ses affaires à son aise et s'en revint ensuite.

Non , cent poètes ensemble ne suffiroient pas pour vous peindre le désespoir de la mère, lorsqu'elle vit notre voyageur arriver seul. Elle s'arracha les cheveux , elle se pâma. Enfin , quand la connoissancelui fut revenue, elle pria et conjura pour Dieu son mari de lui dire sans détour ce qu'étoit devenu son fils. L'époux s'attendoit à tout cet éclat. Ainsi il ne fut pas embarrassé pour répondre « Femme, dit-il, on n'est pas a venu à mon âge sans avoir vu bien des choses « sur lesquelles il faut , malgré soi , savoir prendre « son parti, car de s'en affliger qu'y gagne-t-on? « Ecoutez un malheur qui m'est arrivé dans le «pays d'où je viens. Nous montions, votre fils « et moi, certain jour qu'il faisoit horriblement

« chaud , une montagne fort haute et fort roide. « Il étoit midi , le soleil donnoit à plomb sur nous «et brûloit comme du feu. Que vous dirai-je? « Je vis avec surprise l'enfant couler tout-à-coup « et fondre sous mes yeux au soleil. En vain je « voulus le secourir, il n'y avoit point de res- « source. Ne m'avez -vous pas dit vous-même « qu'il étoit de neige? »

La dame ne sentit que trop bien la portée de ce discours. Elle n'osa souffler, et but patiemment ce quelle avoit brassé.

Recueil de Barbazan, tome m, page 21 5.

Copié dans Sansovino, giorn. ix, nov. 6. Dans les Facétieuses Journées , page 3o3. Dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour de Bourgogne, page 145.

Dans les Novelle di Malespinl, tome 1% page 166 , nov. 38. Dans les Contes de Grécourt, tome m , page 67.

PAR JEAN DE BOVES

Messieurs, je vous ai jusqu'ici assez conté de mensonges. Je vais enfin vous dire une aventure vraie, car le conteur qui ne sait que des fables ne mérite point de paroître à la cour des grands. S'il entend son métier, il doit entremêler habilement ses historiettes, et entre deux vertes a^oir soin d'en faire passer une miire. Telle est la mienne, que je vous garantis vraie.

Il y a un peu plus de cent ans que vivoient deux compagnons, gens assez pervers. L'un étoit un convoiteux, dont rien ne pouvoit rassasier les désirs, et l'autre un envieux, que désespéroit le bien d'autrui. C'est un homme bien haïssable que l'envieux, puisqu'il déteste tout le monde; mais l'autre est encore pire, je crois, car c'est la convoitise et la rage d'avoir qui prête à usure, qui invente des mesures fausses, et qui rend injuste et fripon.

Nos deux gens donc, un jour d'été qu'ils faisoient route ensemble, rencontrèrent dans une plaine saint Martin. Le saint, au premier coup-d'œil,

connut leurs inclinations vicieuses et la perversité de leur cœur. Néanmoins il marcha quelque temps de compagnie sans se faire connoître. Mais, arrivé à un endroit où le chemin se partageoit en deux, il leur annonça qu'il alloit les quitter; puis se nommant à eux, il ajouta pour les éprouver : « Je veux que vous puissiez vous a féliciter de m'avoir rencontré. Que l'un de « vous me demande un don, je promets de le « lui accorder à l'instant ; mais ce sera à condiu tion que celui qui n'aura rien demandé obtien- « dra le double. »

Le con voiteux , malgré toute l'envie qu'il avoit de faire un souhait magnifique , se promit bien cependant de se taire, afin d'avoir encore deux fois davantage. Il excitoit son camarade à parler. « Allons, bel ami, demandez hardiment, puisque <c vous êtes sûr d'obtenir : il ne tient qu'à vous « d'être riche pour la vie ; voyons si vous saurez ce souhaiter. » L'autre, qui seroit mort de douleur si celui-ci eût eu quelque chose plus que lui, n'avoit garde vraiment de déférer à cette instance. Tous deux restèrent ainsi assez longtemps sans vouloir se décider. Mais le premier, que dévoroit la soif d'avoir, ayant menacé son compagnon de le battre s'il ne parloit : « Eh « bien! oui, je vais demander, répondit l'envieux a en colère, et, loin d'y gagner, tu t'en repen-

« tiras. » Alors il demanda au bienheureux de perdre un œil, afin que son camarade perdit les deux. Sa prière fut exaucée à l'instant même, et tout le parti qu'ils tirèrent de la bonne volonté du saint ce fiit d'être l'un borgne et l'autre aveugle.

C'est une justice que le mal qui arrive aux méchants; et si quelqu'un étoit tenté de plaindre ceux-ci , je prie saint Martin de leur en envoyer autant.

Recueil de Barbazan , tome i^*", page 91. Se trouve dans \ Elite des bons mots , tome 11 , page aga. Et dans les Detti e Fattl piacevoli del Guicciardini^ p. 99. Ce fabliau a été mis en vers par M. Imbert.

NOTE

(i. Corwoiteux.)Cesi\diVLï\. de ces mots devenus à-peu-près hors d'usage , sans que l'on sache trop pourquoi, et sans qu'on leur ait donné de synonyme, ce qui étoit cependant nécessaire pour celui-ci, puisqu'on en a conservé le substantif. Le convoiteux n'est pas l'avare, ce n'est pas l'homme avide; l'un s'approprie sans honte tout ce qui est à sa bienséance , l'autre amasse pour le seul plaisir d'amasser. Tout tente le convoi" teux: terres, châteaux, bijoux, argent, il n'est rien qu'il ne désire; mais il en jouiroit. C'est un malade toujours altéré qui voudroit toujours boire.

Le comte de Caylus , dans un mémoire sur les fabliaux , a donné l'extrait de celui-ci ( Mémoires de V.icadtmie des Belles-Lettres ^ tome xx.

Ce conte n'est qu'une assez mauvaise plaisanterie de deux gens assis à la table d'un roi, un jour de cour plénière. L'un ramasse tous les os que l'autre a laissés sur son assiette, il y joint ceux que lui-même a gardés sur la sienne, et montrant ce tas au prince: « Sire, dit-il, voici « ce qu'a bien voulu respecter l'appétit de mon « voisin. — Il est vrai, sire, répond l'autre; mais « au moins j'ai laissé les os, et lui, comme les « chiens, en va faire son profit. »

Recueil de Barbazaâ, tome ii, page i36.

Dans les Convivaîes sermones , tome i*"", page i68.

Dans les Facétie , motti e burle da Lod. Domenic/u,p. 121.

Dans les Plaisantes Journées du sieur Favoral, P^^gc i85.

Et dans le Democritus ridens, page 75, on prête cette réponse à un ambassadeur de Pierre , roi d'Aragon , envoyé à la cour de Maroc où on lui avoit joué le même tour que dans le fabliau.

La meilleure application qui en ait été faite est celle qu'on lit dans Giraldi, page 209, dec. 7. Il dit que, le Dante w>

trouvant à la table du seigneur Cane délia Scala, prince de Vérone ( cane en italien signifie chien ) , le prince fit porter aux pieds du Dante tous les os de la table , et parut effrayé ensuite de la faim d'un homme qui laissoit de pareils débris : « Monseigneur, répondit le bel esprit, si j'avois été « chien , je n'eusse rien laissé. »

Idem , dans le Parangon des nouvelles , f. 22.

Et dans les Facéties et mots subtils, page 186.

Dans les Facetiœ Frischlini, page 290, ce bon mot est attribué au Pogge et non au Dante.

Mais il est plus ancien que nos fabliers mêmes. Josèphe, 1. XII, le prête au juif Hircan assis à la table de Ptolémée, roi d'Egypte.

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