‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 9 sur 51 · DE L HOMME QUI PORTOIT UN GRAND TRESOR · texte numérisé non relu

DE L HOMME QUI PORTOIT UN GRAND TRESOR

Un riche marchand portoit dans un sac mille besants, avec un serpent d'or dont les yeux étoient de jagonce \ En parcourant la ville, son sac se perdit. Il courut tout de suite au bedeau ', et fit crier dans les rues que celui qui le lui rapporteroit auroit pour récompense cent besants.

Un pauvre homme l'avoit ramassé; mais dès qu'il apprit qu'on le réclamoit, il voulut aller le rendre : sa femme s'y opposa tant qu'elle put. Elle prétendoit que, puisque Dieu leur avoit envoyé cette bonne fortune, il falloit en profiter. « Non , disoit le bon homme, argent dérobé «ne fait jamais profit. Soyons honnêtes gens, «c'est le moyen d'être estimés; et puis, après « tout, les cent besants qui sont promis ne suf- « fisent-ils pas pour nous mettre à notre aise et « nous rendre riches à jamais. »

Il alla donc chez le marchand et lui demanda la récompense annoncée par le bedeau. Mais le marchand, qui étoit un malhonnête homme et qui eût voulu ne rien donner, ouvrant le sac comme pour voir si tout s'y trouvoit, dit qu'il manquoit un serpent d'or, et qu'il y en avoit deux quand il l'avoit perdu. Sur cela grande dispute. Les riches de la cité survinrent; ils ne manquèrent pas de prendre parti pour le marchand qui étoit bourgeois comme eux, et, selon l'ordinaire , de se déclarer contre le pauvre, qu'ils accusèrent de larcin et qu'ils conduisirent devant le juge. Le bruit que firent ces débats parvint aux oreilles du roi. Il se fit amener les parties et chargea du jugement de ce procès le philosophe dont je vous ai déjà parlé.

Le sage alors appela l'homme pauvre. Il lui fit jurer qu'il n'avoit rien pris du sac, après quoi il prononça ainsi : « Ce marchand est un « homme d'honneur, que je n'ai garde de soup- « çonner assurément. Ses discours ne peuvent « manquer d'être vrais, et encore une fois je ne « le crois pas capable de demander ce qui ne « lui appartiendroit pas. Mais il réclame un sac a avec deux serpents : or, celui-ci n'en a qu'un , « ce n'est donc pas le sien, et je lui conseille de « le faire de nouveau crier par le bedeau. Quant « au sac que voilà, comme il n'a point de maître,

« il est de plein droit à vous, sire roi; et je suis « d'avis que vous le gardiez jusqu'au moment « où viendra se présenter quelqu'un à qui on « sera sûr qu'il appartient. Mais cependant cet (( honnête homme qui a eu la probité de le rap- « porter a compté sur cent besants : on les lui « avoit promis, et il est juste qu'il ne sorte pas « sans les recevoir. » ^

Le roi ainsi que l'assemblée approuva cette sentence, et ce qu'a voit proposé le philosophe fut suivi.

Recueil de Barbazan, tome ii, page 120.

NOTES

[i.Jagonce. ) Pierre précieuse du genre des grenats.

(^2. Jl courut tout de suite au bedeau , et fit crier dans les rues.) Les bedeaux étoient des huissiers ou sergents d'un rang intérieur. Ils citoient aux plaids les personnes que le juge sommoit de comparoître et exécutoient ses sentences. Quelquefois ils percevoient les impôts. En un mot, leurs fonctions étoient pour la plupart ou odieuses ou viles. Dans le conte , ils sont crieurs publics.

(3. Quant au sac que voilà , comme il n'a point de maître , il est de plein droit à vous , sire roi.... ) Le fablier qui a tiré ce conte des auteurs arabes l'a adapté aux usages de son temps. Ainsi l'on ne doit pas être choqué de voir le sage , choisi pour arbitre , adjuger le sac au roi. Les choses perdues et non réclamées appartenoientau haut-justicier sur les terres

duquel elles avoient été trouvées. C'est ce qu'on appeloit droit d'épcwes. Ce droit coûta la vie au roi d'Angleterre Richard Cœur-de-Lion» Ayant appris qu'un chevalier François, de ses vassaux, avoit trouvé un trésor, il le réclama comme suzerain. Mais, sur le refus du chevalier, qui s'étoit retiré auprès du comte de Limoges dont il avoit obtenu la protection , Richard entra avec une armée dans la province , et vint mettre le siège devant le château de Chalus où il fut tué d'un coup d'arbalète.

En II 56, des médailles antiques avoient été trouvées près de Vermanton en Bourgogne. Un certain Miles s'en empara comme seigneur. Les religieux de l'abbaye de Régny les réclamèrent au même titre. Cette dispute occasiona un procès que les moines portèrent devant le pape : c'étoit Adrien IV , et celui-ci , par une bulle , ordonna à Miles de restituer le trésor. ( Chartularium Regniacum.)

Dans un compte de la prévôté de Paris, année i5ii {Sauvai y tome m, page 554), il est mention de certaine somme payée à quelqu'un , pour avoir dénoncé un jeune homme qui avoit trouvé une bourse , laquelle devait appartenir au roi par droit d'aubaine.

Ce droit d'épaves et d'aubaine , la barbarie du temps l'avoit étendu , dans certaines contrées maritimes , jusque sur les effets des malheureux que la tempête faisoit échouer et périr sur les côtes. Cette coutume atroce subsistoit particulièrement en Bretagne , et plusieurs grands seigneurs l'avoient même changée en droit. Guyomars de Léon se vantoit d'avoir, dans ses états , une pierre plus précieuse que toutes celles du monde , et qui , tous les ans, lui rapportoit 10,000 sous. Cette pierre étoit un écueil fameux par des naufrages. (Lobineau, Histoire de Bretagne , page 2o3.)

Néanmoins les auteurs modernes, en copiant notre fabliau, en ont tous réformé le jugement: ils font donner au

pauvre homme la bourse tout entière, ce qui est encore mieux. Autres temps, autres mœurs.

C'est ainsi qu'on trouve cette historiette dans Giraldi, dixième nouvelle, et dans le Novelliero itallano, où l'on a retouché le style de Giraldi.

Dans la Bibliothèque de société , tome m.

Dans les Facéties et mots subtils , en François et en italien , folio XVI II.

Dans les Histoires plaisantes et ingénieuses , page 323.

Dans le Trésor des récréations ^ P^g^ ilS.

Dans les nouveaux Contes à rire ^ page 194.

Dans les Facéties et mots subtils , page 52.

Dans les Divertissements curieux de ce temps , page 32.

Et dans le Dictionnaire d'anecdotes ^ tome 11, page 44 1-

Quelques conteurs y font un autre changement. Ils supposent que celui qui trouve la bourse est forcé, par besoin, d'en dépenser quelques pièces , et que le marchand ne veut pas la recevoir , à moins qu'on ne lui rende toute la somme.

Se trouve ainsi dans le Passatempo de' curiosi, page 87.

Et dans le Dictionnaire d'anecdotes , tome i , page 172.

Ce fabliau a été mis en vers par M. Imbert.

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