‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 12 sur 51 · PAR RUTEBEUF · texte numérisé non relu

PAR RUTEBEUF

Vouloir bafouer un homme d'esprit , tel qu'un ménétrier, c'est s'exposer à être bafoué soi-même. Je pourrois vous en citer plus d'un exemple ; mais celui que je vais vous dire arriva, il n'y a pas un an, dans Vincennes, à Guillaume Pénetier.

Ce Guillaume étoit officier de monseigneur le comte de Poitiers (frère de saint Louis). Un jour il sortit à cheval pour courre le lièvre, et effectivement il en courut un. Mais comme l'animal n'étoit pas curieux de se laisser prendre, il fit long-temps galoper après lui le chasseur et les chiens: enfin cependant il fut forcé. Il est vrai que de l'aventure Guillaume perdit son cheval, qui pouvoit bien valoir cent sous. Le palefroi creva et on l'écorcha, ainsi que le lièvre; mais laissons là le cheval et sa peau : ce n'est pas d'eux qu'il s'agit ici.

Vous savez que les ménétriers sont gens qui vivent des plaisirs des autres, et que, quand il y a quelque part noce ou fête, et qu'ils en ont

vent , ils ne manquent guère d'y accourir, qui à pied, qui à cheval. Un cousin de Guillaume s'étant marié, il vint plusieurs ménétriers à ses noces, et un, entre autres, nommé Chariot le juif. L'assemblée, du reste, fut nombreuse, et la fête brillante; et moi-même, qui m'y trouvai, je n'en ai guère vu de plus agréable. On y mangea, on y but, on y rit beaucoup. Enfin, après plusieurs jours de plaisir et de joie , les convives se séparèrent; chacun retourna chez soi, et il ne resta que les ménétriers. Ceux-ci, comme vous croyez bien, n'avoient garde de partir avant d'être payés. Ils allèrent donc trouver l'épousé et lui dirent : «Maître, payez-nous. » Le marié les satisfit; mais ayant un mot à écrire à son cousin Guillaume, il pria Chariot de lui porter la lettre, et Chariot s'en chargea.

Un autre à la place de Guillaume eût voulu s'acquitter envers le ménétrier, et le payer de sa commission. Pour lui, il ne voulut, au contraire, que s'amuser et rire à ses dépens. Dans ce dessein, il fit venir la peau de son lièvre, et la donnant à Chariot : « Tenez , lui dit-il , voilà une peau qui « me coûte plus de cent sous ; » effectivement, elle lui avoit coûté son cheval. « On n'en auroit « pas tout-à-fait ce prix-là au marché, répondit « le ménétrier; mais qu'importe, le présent vient « de vous , et à ce titre il me suffit. »

9a CHARLQT LE JUIF.

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